BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Solar Flare (3:16)
2. Gondwanaland (4:26)
3. The Anointing Of The Sick (6:53)
4. The Day After (12:31)
5. Foreign Lesion (4:10)
6. The 17th Karmapa (2:57)
7. Moorings (6:47)
8. Cliff Spirits (3:57)
9. Submersion (5:49)
10. Food Chain (8:14)
11. Salt Road (6:01)
12. The Fearful Voice (6:38)

FORMATION :

Gayle Ellett

(guitares, percussions, effets vocaux)

Mike Henderson

(guitare, claviers, percussions, effets vocaux)

Henry Osborne

(basse, claviers, percussions, effets vocaux et divers)

INVITÉS

Marc Anderson
(sampler, berimbau, percussions [5])

Jeff Greinke
(claviers, voix [3,12])

Walter Holland
(synthétiseur [1,8])

Loren Nerell
(synthétiseurs [7,9])

Steve Roach
(sampler, didgeridoo [4,10])

Kit Watkins
(sampler, synthétiseur [2,7])

Carl Weingarten
(dobro, EFX [6,11])

DJAM KARET

"Collaborator"

États-Unis - 1994

HC Productions - 72:33

 

 

On connaissait depuis l'album Supension & Displacement l'attirance de Djam Karet pour la musique climatique. Malgré cela, les admirateurs du groupe américain (réduit en la circonstance à un duo) ne pourront que partager notre surprise à l'écoute de ce Collaborator.

Dès la lecture du livret, on est déjà fortement frappé par l'originalité du projet : en effet, Djam Karet s'est proposé d'ajouter sa "patte" à des compositions extérieures (partiellement, c'est-à-dire prévoyant des espaces de liberté) enregistrées pour l'occasion par divers collaborateurs. Parmi ces derniers, on remarquera Steve Roach, l'une des vedettes de la mouvance 'new age', et Kit Watkins, bien connu des amateurs de prog. Quant aux autres, les "inconnus", ils ont pour la plupart sorti des albums sur le label de Watkins, Linden Music - des collègues donc...

L'initiative de Djam Karet décevra peut-être dans un premier temps ceux qui attendaient (après tout de même trois ans d'attente !) de ce groupe au potentiel indéniable une œuvre plus personnelle et plus dense. Pourtant, avant même de nous pencher sur le contenu musical, il paraît nécessaire d'en souligner l'intérêt.

Au delà de la leçon d'humilité, Djam Karet semble vouloir démontrer la valeur créative d'une interprétation. Ce qui est largement admis dans le domaine des musiques anciennes - en l'absence (excusée !) des compositeurs - est absolument absent de la sphère progressive, où la création de nouvelles compositions paraît incontournable. Pourtant, qu'est-ce qu'on aimerait qu'un bon groupe mette le nez dans les placards d'Ulrich Sommerlatte, génial leader d'Ivory !!!

Ceci dit, le choix du groupe rend bien difficile le travail du chroniqueur, quant à discerner les mérites des divers protagonistes. Le fait que les collaborateurs soient parfois à l'origine de plusieurs titres permet cependant d'observer par rapprochement que leur marque de fabrique est restée prédominante. Ainsi, à défaut de réelle certitude, on peut supposer que les américains se sont surtout attelés à donner, par leur style propre (il convient, pour s'en imprégner, de réécouter Suspension & Displacement), une unité à des éléments assez disparates. De ce point de vue, le résultat s'avère très concluant - c'est peut-être là une bonne solution pour favoriser la réussite des compilations... - : l'ensemble est ainsi au moins aussi cohérent que les autres albums du groupe.

De l'unité dans la diversité, voilà de quoi rassurer l'auditeur inquiet au moins sur ce plan. Mais il en est un autre qui continue sûrement à laisser celui-ci perplexe : le champ d'investigation choisi, le 'new age', n'est en effet guère estimé (ni très prisé d'ailleurs) des fans de prog. Il serait bon, à ce sujet, d'écarter un peu les présupposés et autres a priori qui privent bon nombre d'oreilles d'expériences auditives dignes du plus grand intérêt.

Ce courant est sûrement victime de son appellation (le rock progressif l'est tout autant pour d'autres raisons). Entre secte et parti politique, l'idéologie new-age qui, dans les années 80, récupéra toutes sortes d'anciennes gloires des années 70 comme faire-valoir d'une foule d'escrocs et de charlatans, continue en effet de diffuser une image de malhonnêteté aujourd'hui bien ancrée. Mais soyons justes : réduire tout le genre à cette image est aussi erroné que de présenter le néo-prog comme la seule incarnation contemporaine des valeurs progressives. Conscients des dangers de l'amalgame, de nombreux musiciens parmi les plus talentueux ont rejeté avec vigueur cette étiquette : peine perdue, le piège est depuis longtemps refermé.

De plus, si au sein de cette mouvance se côtoient le meilleur et, bien plus souvent, le pire, ces différences qualitatives ne sont pas de nature à discréditer leurs caractéristiques musicales communes (le présent album est là pour nous le confirmer). Citons notamment la propension affirmée jusqu'à l'excès à privilégier la dimension atmosphérique des compositions.

A l'écoute des différents titres de ce Collaborator, on se rendra vite à l'évidence : cette musique, qu'on l'appelle 'new age', 'planante' ou autre, n'a que peu à voir avec les musiques progressives, surtout si l'on considère celles-ci sous l'angle le plus rock (celui qui génère sans doute la vue la plus restrictive). Il n'empêche que nous sommes ici bien loin des mièvreries fadasses et faciles qui discréditent le genre auprès de bien des mélomanes exigeants.

Ici, point de démagogie : bien que l'ambiance générale soit plutôt calme et apaisée, certains titres comme "Moorings", signé Kit Watkins & Loren Nerell, ou "Cliff Spirits" de Walter Holland, sont nettement plus sombres et tendus; d'autres, comme "Submersion" de Loren Nerell ou "The Anointing Of The Sick" de Jeff Greinke, sont même franchement angoissants. La relaxation n'est donc pas vraiment recommandée à partir d'un tel support. Celui-ci n'en dispense pas moins de très agréables sensations. Plus que l'esprit, c'est notre corps entier qui semble se mettre en vibration.

Même le délayage, défaut trop souvent inhérent aux compositions lentes et répétitives, s'avère ici très limité. Il y a bien sûr des temps morts : les contributions de Steve Roach surtout, bien qu'excellentes, sont un peu longues (8 et 12 minutes). Fort heureusement, d'autres titres, comme ceux composés par Walter Holland ou Marc Anderson, compensent assez bien ce travers, par leur relief et leur forte densité.

Autre fait rassurant (qui confère d'ailleurs le meilleur crédit à l'album) : en dépit de l'apparente volonté de certains musiciens de 'faire le vide', la mélodie demeure : un peu comme un trait d'union à nos écoutes plus habituelles; simple peut-être, parfois très étirée, mais souvent belle, et toujours envoûtante.

Il ne fait aucun doute - et cela pourra paraître paradoxal à beaucoup - que Collaborator est bien le premier album de Djam Karet à justifier sa longueur. Reste maintenant à voir comment le groupe tirera bénéfice de cette expérience pour une éventuelle application des apports les plus positifs à sa propre musique...

Laurent MÉTAYER

(chronique parue dans Big Bang n°8 - Novembre-Décembre 1994)