BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Night Of The Mexican Goat Sucker (7:04)
2. Forbidden By Rule (5:55)
3. Lost, But Not Forgotten (7:45)
4. Lights Over Roswell (6:44)
5. Myth Of A White Jesus (4:19)
6. The River Of No Return (8:47)
7. Room 40 (8:36)
8. The Indian Problem (5:30)
9. The Pinzler Method (4:48)
10. Old Soldiers' Disease (11:04)

FORMATION :

Gayle Ellett

(guitares électrique, acoustique et synthétiseur, steel guitare, e-bow, orgue, claviers, mellotron, theremin, percussions)

Mike Henderson

(guitares [1,2,3,5])

Chuck Oken, Jr.

(batterie, séquençage)

Henry J. Osborne

(basses, guitares, claviers, programmation)

INVITÉ

Judy Garp
(violon [4])

DJAM KARET

"The Devouring"

États-Unis - 1997

Cuneiform - 71:11

 

 

Ce sixième album studio du groupe californien marque les retrouvailles, pour la première fois depuis Burning The Hard City (1991), de la formation d'origine, qui s'était réduite pour l'opus précédent, Collaborator (1994), au duo de Gayle Ellett (guitares et claviers) et Henry Osborne (basse). En fait, il s'agit surtout du retour au bercail du batteur Chuck Oken, puisque le quatrième larron, le second guitariste Mike Henderson, n'est présent que sur quatre des dix morceaux, à titre d'invité.

Cette dernière information a son importance, dans la mesure où The Devouring rompt sensiblement avec ses prédécesseurs par la place inédite qu'il donne aux claviers, au détriment de guitares moins omniprésentes : bref, c'est un peu comme si Henderson avait cédé sa place à un claviériste... virtuel ! Les nappes synthétiques habituelles du groupe sont présentes, mais on entend régulièrement du mellotron, et nombre de parties mélodiques sont jouées au moog. Le son du groupe s'en ressent fortement, dans certains titres en particulier («Lost, But Not Forgotten», «The River Of No Return»).

Cette évolution formelle, qui frappe lors de la découverte de l'album, n'a cependant qu'une incidence très limitée sur le concept musical du groupe, qui reste peu ou prou le même : transposer la pratique de l'improvisation propre au jazz dans un contexte harmonique, rythmique et sonore rock. La musique de Djam Karet, née de l'interaction spontanée de ses instrumentistes, s'apparente à une quête quasi mystique, celle de la magie d'une improvisation collective d'où sorte l'inattendue beauté.

On voit très bien ce qu'une telle démarche peut avoir de passionnant, mais aussi de risqué, tant sa réussite est conditionnée à l'inspiration du moment. Celle-ci, hélas, ne se commande pas. Si les albums de Djam Karet ont toujours été frustrants, c'est pour ces moments où la mayonnaise ne prend pas et où l'on s'ennuie ferme, guettant avec impatience un éventuel regain de créativité. The Devouring ne faillit malheureusement pas à cette règle, et comporte son lot de passages moins inspirés.

Cette impression est renforcée par un travail de production aux partis pris contestables. Délaissant le léger halo de réverbération qui donnait à des albums comme Reflections From The Firepool ou Burning The Hard City un côté 'cosmique' ou planant, le mixage de The Devouring est brut, sans fioritures autres que celles propres aux sons eux-mêmes (effets sur les guitares, utilisation des synthétiseurs analogiques ou digitaux), et surtout déséquilibré : la section rythmique est mixée trop en avant, ce qui donne parfois une impression de lourdeur et d'approximation absente des précédents albums.

Restent les compositions, et c'est cet aspect qui assure, au final, la réussite de The Devouring. Pour prévenir chez l'auditeur la lassitude d'une musique dont la finalité première demeure celle d'un tremplin à l'improvisation guitaristique, celles-ci utilisent souvent la multiplication des thèmes (cassures de rythme, changements de clé, etc.) afin de se donner une plus grande consistance. On retiendra en priorité deux titres : «Room 40» (8:36), dans une veine purement symphonique, où guitare et moog se relaient sur un accompagnement très 'floydien'; et «Old Soldier's Disease» (11:04), plus représentatif du reste de l'album, le plus réussi dans ce genre.

Au-delà des arbitrages critiques sur la valeur ultime de The Devouring, la démarche même de Djam Karet force le respect, en ce sens qu'elle constitue finalement l'essence du travail de groupe. C'est d'ailleurs ce qui différenciera toujours les groupes des multi-instrumentistes, même lorsque ceux-ci auront, le perfectionnement des techniques d'échantillonnage aidant, les moyens d'un total «réalisme». Ce qui fait un bon groupe, autant voire plus que ses compositions, c'est sa capacité à faire vivre celles-ci de manière irréfutable, et ce toute considération technique mise à part (savoir ce dont on est capable est souvent bien plus utile que toute forme de virtuosité). En ce sens, Djam Karet demeure un grand groupe.

Aymeric LEROY

Entretien avec Henry OSBORNE :

Peux-tu tout d'abord nous résumer brièvement ce qui s'est passé dans Djam Karet au cours des dernières années ?

Suite à la parution de Burning The Hard City en 1991, il y eut d'abord le départ de Mike Henderson, qui souhaitait apparemment se consacrer à d'autres projets musicaux. Il y avait sans doute aussi une certaine lassitude de sa part. Quelques mois plus tard, ce fut au tour de Chuck Oken, notre batteur, qui mit en avant des divergences musicales et des raisons personnelles. Pour résumer, il y avait alors au sein du groupe un débat quant à la direction musicale à adopter. Gayle [Ellett] voulait poursuivre la veine atmosphérique de Suspension And Displacement, tandis que Chuck était au contraire pour un style plus rock. Finalement, Gayle et moi nous sommes retrouvés à deux, et nous avons enregistré l'album Collaborator, auquel étrangement Mike a contribué ! Le retour de Chuck pour The Devouring a plusieurs explications : nous avions besoin de son jeu de batterie très particulier; c'était le bon moment pour lui, par rapport à sa vie privée; nos désaccords passés avaient été mis de côté; et je crois que jouer de la batterie finissait par lui manquer. Actuellement, Djam Karet est constitué de Gayle et moi, et Chuck et/ou Mike au gré de leur disponibilité.

Dans quel esprit avez-vous abordé la réalisation de The Devouring ? Avec l'intention d'une rupture par rapport à Burning The Hard City, pour revenir à la veine plus mélodique de Reflections From The Firepool ?

En fait, nous n'avions pas d'idée préconçue à ce sujet. Nous voulions simplement faire un album plus rock, après l'expérience de Collaborator. Burning The Hard City était volontairement dynamique, parfois dur, et se voulait diamétralement opposé dans le style à Suspension And Displacement qui, je vous le rappelle, est sorti simultanément. Donc, nous sommes très fiers de cet album. Evidemment, il y a certaines imperfections, mais avec le recul du temps nous pensons vraiment qu'il était bon. Donc, pour répondre à votre question : non.

Le fait marquant de l'album est la montée en puissance des claviers dans votre son. Est-ce dans le but de contrebalancer la mise en retrait de Mike Henderson, l'un des deux guitaristes, qui n'est présent que sur quatre morceaux ?

Certains des titres de The Devouring remontent à la période qui suivit le départ de Mike, et étaient donc destinés à être joués en trio. Cela nous a logiquement conduit à donner un plus grand rôle aux claviers, ce qui est par ailleurs une étape importante, je pense, de notre évolution musicale. Elle n'est pas forcément en rupture avec notre passé, car si vous écoutez bien certaines des interventions de Mike, elles ressemblent parfois davantage à des synthés qu'à de la guitare. Toutefois, dans l'optique d'éventuels concerts à venir, il nous faudra forcément recruter un claviériste à part entière, afin de recréer le son de l'album.

Pourquoi avoir opté pour des claviers analogiques comme le mellotron ou le Moog, plutôt que des sons plus modernes ?

Ces claviers sont surtout utilisés sur les morceaux dont Gayle est à l'origine. Ils ont des caractéristiques sonores qu'il pensait être parfaitement adaptées à ses compositions. Gayle a toujours beaucoup aimé ces vieux sons, et aime bien manipuler leur son. Ceci dit, il y a également beaucoup de synthés digitaux sur The Devouring. La plupart des mélodies et des solos sont joués sur des synthés digitaux.

Quel est ton avis sur la production de The Devouring ? Elle est d'une grande clarté, mais me paraît manquer quelque peu de relief, et contraste au final avec celle, assez «planante», des autres albums...

Nous en sommes très satisfaits, en ce qui nous concerne. La qualité d'enregistrement est meilleure que sur les précédents albums. La batterie, en particulier, a un son beaucoup plus vivant. Peut-être la différence vient-elle de la technologie digitale. Les autres albums, avant Collaborator avaient été enregistrés en analogique. Nous avons en tout cas tenu à conserver un côté spontané, «live», qui mette particulièrement en valeur l'interaction entre la section rythmique et les interventions solistes. Par ailleurs, cet album est marqué par un plus grand souci apporté au travail de composition, au détriment de l'aspect «jamming». Nous avons souhaité donner plus de consistance aux morceaux en consolidant et en mettant en avant les thèmes mélodiques. Enfin, il y a aussi le fait que nous cherchons quand même à changer un peu notre style selon les albums !

La musique de Djam Karet a toujours fait appel à l'improvisation. Quelle est, selon toi, l'intérêt de son apport à la musique, et du contraste par rapport aux passages plus écrits ?

L'improvisation collective nous place sur le fil du rasoir, car il est possible de créer, en toute spontanéité, quelque chose de totalement imprévu et magnifique; évidemment, il y a aussi l'éventualité inverse, celle d'une errance interminable et ennuyeuse. Nous acceptons ce risque. A l'inverse, l'intérêt d'une musique plus structurée est que l'on sait davantage où l'on va, et permet de mettre davantage l'accent sur la dimension mélodique et thématique. Le défit de réunir les qualités des deux approches nous a toujours stimulés.

Quels sont maintenant vos projets suite à ces retrouvailles imprévues ? Un autre album ? Des concerts ?

Gayle est actuellement en train de se construire un nouveau studio. Une fois que les travaux seront terminés, nous espérons travailler tous les deux sur des projets de musique d'illustration sonore. Nous l'avons déjà fait un peu par le passé pour des vidéos de sport ou des émissions télé. En ce qui concerne Djam Karet proprement dit, nous avons l'intention de donner une série de trois ou quatre concerts au printemps 1998, mais rien n'est encore décidé. C'est tout pour l'instant, mais nous vous tiendrons informés !

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°22 - Septembre/Octobre 1997)