BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Midday (5:52)
2. The Search (7:19)
3. Burn The Witch (5:36)
4. Hymn (8:21)
5. The Place (4:03)
6. The Landing (10:00)
7. Twin Sunrise (12:19)

FORMATION :

Fernando Campos

(guitares)

Renato Coutinho

(claviers)

Barão

(basse)

Daniel Mello

(batterie)

INVITÉS

Titi Walter
(chant)

Guilheme Bizzotto
(chant)

Ligia Jacques
(chant)

DOGMA

"Twin Sunrise"

Brésil - 1995

PRW - 52:08

 

 

Deux ans ont passé depuis le premier album de Dogma, le très remarqué Album, et l'excitation nous gagne à la perspective de découvrir aujourd'hui la suite donnée à ce coup de maître. N'omettons pas néanmoins de prendre conscience que, dans un premier temps, notre perception de la réalité sera forcément erronée du fait de nos a priori (positifs ou négatifs) face à un tel événement. Car la publication de Twin Sunrise (à nouveau chez PRW) est bel et bien le fait marquant de l'actualité progressive, auquel nul d'entre nous ne doit être insensible. Que nous soyons convertis au 'dogme' brésilien depuis la première heure ou, au contraire, sceptiques quant à l'unanimité ayant entouré Album, il nous faut tous nous intéresser à ce second jalon discographique, car il peut permettre d'ores et déjà à Dogma d'intégrer le cénacle des formations essentielles du courant progressif.

Premier constat : le quatuor est demeuré le même, s'entourant cette fois-ci, non plus d'un seul invité (en l'occurrence, Marcus Viana de Sagrado), mais d'une multitude (notamment des chanteurs et des instrumentistes classiques).

Deuxième constat, qui découle en partie du précédent : Dogma a perdu son caractère totalement instrumental, puisque aujourd'hui des parties vocales font leur apparition sur deux compositions...

Ces deux observations, plus que de simples remarques introductives, s'avèrent essentielles (dès la première écoute) dans la façon dont nous allons appréhender Twin Sunrise. Elles traduisent, dans l'art musical de Dogma, une évolution qui, à défaut d'être conséquente, n'en est pas moins significative. Nous n'aurons donc pas ici affaire à un clone d'Album, ce qui est (d'une certaine façon) une bonne chose. En effet, il faut avoir du culot pour résister à la tentation (légitime malgré tout...) de reproduire une formule qui a fait ses preuves.

Cet avant-propos étant ce qu'il est, il nous reste maintenant à découvrir si le visage actuel de Dogma, malgré cette légère opération de chirurgie esthétique, possède toujours des traits aussi finement dessinés...

Dans la langue de Shakespeare, Twin Sunrise signifie littéralement 'lever de soleil jumeau'... Ce titre (associé aux paroles du premier morceau chanté), qui se veut irréel au regard de la configuration du système solaire (constitué bien sûr d'une seule étoile), évoque finalement assez bien l'imagerie associée à Dogma. La musique de nos chers brésiliens est effectivement aussi lumineuse que par le passé, et continue de suggérer des paysages intérieurs éblouissants de clarté et d'évidence... Néanmoins, il est impossible de nier que l'effet de surprise, généré par Album il y a deux ans, ne peut aujourd'hui agir. Les valeurs et les références de Dogma sont à présent connues (et reconnues); elles constituent ainsi une base solide ou, si vous préférez, un terreau nourricier sur lequel germeront au fil du temps les différents albums du groupe... Le fond musical demeurant logiquement le même, il nous reste donc à examiner les évolutions d'ordre formel évoquées au début de cette chronique.

Sept compositions, globalement moins longues (de 4:03 à 12:19, pour un total de 51:32) que celles (6, de 6:23 à 22:08) de son prédécesseur, structurent Twin Sunrise en une mosaïque quelque peu maladroite. Après avoir admiré un Album des plus cohérents, force est de reconnaître qu'il est assez désarmant de découvrir aujourd'hui un Dogma moins soucieux de l'unité de son nouvel album... Cette constatation, qui est certes sous-tendue par l'apparition du chant, découle avant tout de la différence d'inspiration qui anime chacun des morceaux. L'écoute des parties vocales confirme immédiatement qu'elles n'apportent pas grand chose (voire... rien du tout) au discours musical du groupe, notamment quand elles s'inscrivent dans une structure peu ambitieuse. Les deux compositions accueillant du chant démontrent combien cet élément peut tout aussi bien être source d'échec que de réussite (relative); elles méritent donc toute notre attention.

"The Place (Where Are You)" (4:03) est l'exemple parfait de ce dont nous croyions Dogma incapable : bâtir un morceau autour d'un thème mélodique accrocheur et de séquences chantées sans ampleur... C'est simple, on croirait avoir affaire à une version faussement progressive de "Jump" du groupe Van Halen, dans laquelle Andy Latimer (prenant ici le nom de Guilherme Bizzotto) remplacerait David Lee Roth... Malgré des claviers expansifs, le résultat s'avère indigne du très grand talent de Dogma ! Le second titre chanté, "The Search" (7:19), est bien plus intéressant, d'une toute autre ambition que celui évoqué précédemment, il possède d'entrée l'avantage de nous faire découvrir la délicieuse voix (féminine) de Titi Walter. L'évolution formelle consistant à greffer du chant sur le symphonisme épuré d'Album trouve ici une probante justification. La composante instrumentale demeure dominante, mais se voit soutenue, avec une réussite évidente, par le chant aérien de cette invitée de luxe. En écoutant la grâce vocale de Titi Walter, on se demande bien pourquoi le quatuor brésilien est allé cherché le si peu convaincant Bizzotto...

S'il convenait de s'attarder sur ces deux morceaux chantés, n'oublions pas que Twin Sunrise comporte encore quarante minutes de musique, totalement instrumentale cette fois. On y retrouve Dogma tel qu'en lui-même, c'est à dire capable de créer des séquences très 'visuelles', traduisant un génie mélodique rare. Un Iyrisme au fort pouvoir émotionnel caractérise chacune des compositions. L'inspiration est globalement moins présente que sur Album mais demeure évidemment d'un très haut niveau. Peut-être peut-on en fait reprocher au groupe brésilien d'avoir eu sur Twin Sunrise un moindre souci perfectionniste. Le dernier titre, éponyme (12:19), se conclut ainsi un peu brutalement (pour ne pas dire maladroitement) après avoir développé sur plusieurs minutes un crescendo du meilleur effet.

Bien que tous le morceaux sans paroles soient de profonde réussites, la palme de l'inspiration revient à "Hymn" (8:21). Ce joyau mélodique exprime la quintessence, non seulement du talent de Dogma, mais également du style symphonique dans son ensemble. La guitare de Fernando Campos, qui n'a strictement rien à envier aux maîtres du genre, domine ici (comme souvent d'ailleurs) les débats et s'engage de temps à autre dans de savoureux dialogues avec les claviers, globalement moins généreux en solos mais tout aussi efficaces, de Renato Coutinho.

La section rythmique, constituée de Barão à la basse et de Daniel Mello à la batterie. s'avère indéniablement moins brillante; cette constatation n'est heureusement pas très grave, car le style musical honoré par Dogma ne réclame pas forcément la plus haute compétence en ce domaine. Pour en terminer avec "Hymn", précisons que sa partie finale est tout simplement sublime; elle seule suffira à convaincre les mélomanes les moins sensibles aux valeurs symphoniques que Dogma est une formation incontournable du mouvement progressif...

La conclusion est en partie évoquée dans la phrase précédente. Dogma est sans conteste le groupe symphonique le plus talentueux du moment...

Olivier PELLETANT

Entretien avec Barão (bassiste de Dogma) :

Tout d'abord, et comme nous savons peu de choses sur vous, peux-tu nous présenter les différents membres du groupe ?

Volontiers ! Je commencerai par notre doyen. Fernando Campos (guitare), qui est âgé de 47 ans et qui, avant Dogma, avait notamment accompagné Marco Antonio Araujo (sur scène uniquement), et joué sur le premier album de Sagrado. Je précise au passage que ma propre épouse Christiana fut la toute première claviériste de ce groupe ! Viennent ensuite Renato Coutinho (claviers), 24 ans, et Daniel Mello (batterie), 23 ans, dont Dogma est la première expérience de groupe. Enfin, moi-même, Barão (basse). J'ai 33 ans. J'ai également joué avec le regretté Marco Antonia Araujo, mais pas en même temps que Fernando. Ce dernier est cependant un ami de très longue date.

Juste une petite précision : comme beaucoup de brésiliens semble-t-il, tu n'es connu que sous un surnom. Peux-tu nous révéler ta véritable identité ?

Il est vrai que sur ce point, nos pratiques sont assez différentes des vôtres. Ici, au Brésil, c'est le prénom, voire le surnom, qui fait référence, et non le nom de famille. Barão est un surnom. Mon vrai nom est Luis Eugênio de Castro Santos (!). Et celui de Fernando est en fait Fernando de Almeida Campos !

A quand remonte la formation de Dogma ?

Sous sa forme actuelle, Dogma existe depuis le début de l'année 1991. Mais ses origines sont un peu plus anciennes. Ce sont deux amis, non musiciens, sui nous ont un jour suggéré, à Fernando et à moi, de fonder un groupe ensemble.

Ayant trouvé l'idée intéressante, nous nous sommes mis à la recherche d'autres musiciens. Nous en avons auditionné un certain nombre, jusqu'à l'arrivée de Renato Coutinho, qui nous a présenté Daniel Mello, l'un de ses amis. Depuis, Dogma n'a pas connu de changements de personnel, si ce n'est l'addition temporaire, peu après les sessions du premier album, d'un second claviériste qui n'était autre que le frère de Renato, Leonardo, âgé d'à peine 18 ans à l'époque.

Décidément, des musiciens d'âges très différents sont, ou ont été, impliqués dans Dogma...

Tout à fait, et nous en sommes très heureux, car nos différences de caractère, et la variété de nos influences (qui restent cependant exclusivement progressives !) contribuent à la richesse et à la variété de notre musique.

A propos d'influences, peux-tu nous citer quelques-unes de vos formations de référence ?

Pour ne citer que les principales, je dirais Camel, Genesis, Marillion, Renaissance, Focus, Pink Floyd, Gentle Giant et Yes.

La sortie de votre premier album en 1992 a été accueillie par un enthousiasme général. Cela a du vous faire chaud au cœur !

Évidemment, nous avons été très touchés, surtout que ces réactions très favorables venaient d'Europe, qui est le continent d'origine de tous nos groupes préférés !

Ce disque, le referiez-vous différemment aujourd'hui ? Je pense notamment au son qui était loin d'être parfait...

Je dois confesser, puisque j'étais (et demeure) responsable du son de Dogma, que j'ai fait beaucoup de progrès en la matière depuis trois ans. Mais ce n'est pas tout : la technologie s'est améliorée, et surtout nous avons évolué et mûri dans notre façon de composer et d'enregistrer. Mon objectif principal, en tant qu'ingénieur du son, est de faire en sorte que la musique coule de source. Telle est ma règle d'or. Quand à la musique elle-même, nous en restons très satisfaits, et je ne vois pas vraiment ce que nous changerions, hormis le son, dans l'éventualité d'une nouvelle version.

Pourquoi avons-nous dû attendre si longtemps pour entendre enfin votre deuxième album ?

Il y a toute une série de raisons. La principale est que nous sommes un groupe indépendant, ce qui d'un côté nous dispense d'avoir à faire des compromis, mais qui de l'autre ralentis certaines choses. En fait, nous avons commencé à composer Twin Sunrise pendant les séances de mixage du premier album. Ensuite, nous avons beaucoup travaillé, et lorsque le résultat fut jugé suffisamment bon par le groupe, nous sommes entrés en studio. Tout simplement !

Outre le travail de composition, vous avez sans doute fait de la scène ?...

Effectivement, nous avons donné un certain nombre de concerts, dont trois restent particulièrement mémorables : la première partie de Rick Wakeman à Belo Horizonte, celle de Gandalf à Sao Paulo, et enfin et surtout un concert de Dogma avec orchestre et chœurs au Palacio Das Artes de Belo Horizonte. Si nous n'avons pu discuter aussi longtemps avec Gandalf que nous aurions aimé le faire, en revanche Rick Wakeman se montra très disponible à notre égard, et même très intéressé par ce que nous faisions. C'est vraiment quelqu'un de simple et de courtois, qui n'a jamais mis en avant sa notoriété ou l'étendue de sa carrière. Une très belle rencontre !

Venons-en à Twin Sunrise. Ce qui frappe au premier abord, c'est la présence, inédite jusqu'ici dans votre musique, du chant. Pourquoi ce changement ?

C'est tout simplement que nous avons trouvé, lors des séances de travail sur l'album, que certaines de nos compositions réclamaient du chant. Nous avons donc tenté l'expérience, et nous sommes plutôt satisfaits du résultat. Mais nous n'avons pas pour autant l'intention d'intéger un chanteur (ou une chanteuse) en permanence. Sur "The Search", la mélodie se prêtait à des vocalises féminines, c'est pourquoi nous avons fait appel à Titi Walter, une grande amie à nous, et qui possède l'une des plus belles voix que j'ai entendues ! Sur "Burn The Witch", la présence d'un chœur était nécessaire pour obtenir l'impact émotionnel suffisant. Lors de notre concert au Palacio Das Artes, nous avons joué ce morceau et, en plus du chœur, était projeté un film montrant une sorcière brûlant sur un bûcher. C'était très impressionnant !

Et "The Place" ? Cette chanson 'pop' peut étonner de votre part ! S'agit-il d'un morceau destiné aux radios ?

Nous n'avons pas consciemment cherché à faire quelque chose qui puisse passer en radio, mais si tel était le cas, nous en serions évidemment heureux !

Autre contraste : la durée sensiblement plus courte des morceaux. On ne trouve plus de très longue suite comme "A Season For Unions"...

Là encore, rien de prémédité de notre part. Nos compositions durent aussi longtemps qu'il nous semble nécessaire.

Globalement, Twin Sunrise est d'inspiration plus classisante, plus typiquement brésilien en quelque sorte que Album...

Je ne suis pas vraiment d'accord ! L'utilisation d'instruments 'orchestraux' n'implique pas forcément une influence de la musique classique. Nous sommes plus proche du rock que du classique ! Quant au côté brésilien, je ne vois pas tellement à quoi vous faites référence. La vraie musique brésilienne n'a strictement rien à voir avec le rock progressif !

Question cruciale pour finir : devrons-nous encore attendre trois ans pour voir paraître un nouvel album de Dogma ?

Je ne sais vraiment pas ! Nous travaillons déjà sur le troisième disque. Mais il est vraiment trop tôt pour en dire plus...

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°14 - Hiver 1995-96)