
PISTES :
1. Renaissance
2. Jettatura
3. Vertigo
4. Mascarade
5. Africa part 1
6. Africa part 2
7. Jacaranda
8. Excalibur
FORMATION :
Eric Azhar
(guitares)
Jean-François Duboc
(basse)
Laurent Guilhot
(batterie, percussions)
Richard Langlois
(claviers, synthétiseurs)
Jean-Marc Leclerc
(percussions)
DRAMA
"Drama"
France - 1996
Muséa - 57:03
Les années 90, comme la décennie précédente d'ailleurs, ne permettent guère d'espérer réussir par le biais des musiques progressives. Si dans certains pays (Italie et Suède en tête), I'absence de perspectives financières ne stoppe aucunement l'éclosion de nombreuses formations talentueuses, il semble que la France soit malheureusement plus sensible à cette donnée de base. Cela saute aux yeux, le nombre de musiciens créant un art ambitieux demeure en effet de par chez nous très limité... De plus, ceux-ci, quand ils ne renoncent pas franchement, limitent fortement la portée de leur option. Peu en tout cas arborent avec fierté leur dévouement à la cause progressive. Ce manque de courage, bien que compréhensible, apparaît néanmoins navrant.
Aussi, I'apparition d'un groupe comme Drama engendre une réjouissance à la mesure de notre désarroi. Voilà des gens qui ne craignent nullement d'afficher la couleur. Bon, il est vrai que le patronyme choisi n'est pas très original (inutile de revenir là-dessus); de plus, il laisse craindre la découverte d'un nouveau clone de Yes. Rassurons tout de suite l'auditoire, il n'en est rien. Certes, nos amis normands citent bien leurs influences avec une franchise touchante, mais cela ne les empêche nullement, bien au contraire, de prétendre à l'originalité. Cette première œuvre (entièrement instrumentale) mérite donc toute notre attention, car elle porte en elle un espoir rare, celui de découvrir à l'avenir un groupe français à la fois talentueux et proposant une musique typiquement progressive...
Comme aux plus belles heures de l'ère vinylique et de ses deux faces (période révolue même si la K7 tend à la prolonger un peu), Drama propose une apparence dichotomique. La première moitié de I'album présente un rock progressif fortement imprégné d'influences britanniques. Un peu à la manière du synoptique Window Of Life de Pendragon, on y décèle quelques réminiscences mélodiques par rapides clins d'œil ("Los Endos" de Genesis, "Assassing" de Marillion, voire "Cliché" de Fish...). Bien qu'une référence à Steve Hackett ("The Steppes") apparaisse plus prolongée sur "Mascarade" (7:10), ces citations, qu'elles soient intentionnelles ou non, ne sont pas représentatives de la manière dont le groupe use de ses influences. Globalement digérées, ces dernières font place le plus souvent à une écriture originale et de grande qualité.
Bref, cette première "face" (quatre morceaux de 6:40, 6:55, 7:45 et 7:10) laisse une très bonne impression. Ouverte de façon magistrale à la façon de Gerard sur Irony Of Fate, un peu comme s'il s'agissait d'un concert, elle nous initie brillamment à la musique de Drama en faisant preuve de richesse (les multiples couleurs), d'unité et de maîtrise instrumentale. Un seul regret cependant : la batterie (tenue par Laurent Guillot) est placée trop en avant, allant ainsi à l'encontre du jeu chamarré du bassiste Jean-François Duboc... Celui-ci nous donne une explication: "Nous voulions une prise de son assez 'live', dans un esprit très rock, ce qui explique sans doute le choix de mixer ainsi la batterie". Cette décision est dommageable à notre avis, car elle donne une coloration néo-progressive à l'album, qui ne reflète que très peu sa grande ambition. D'autre part, par la présence d'un percussionniste inspiré (Jean-Marc Leclerc), Drama possède un atout de tout premier choix pour parfaire ses motifs rythmiques...
Mais c'est seulement sur "Africa I & II" (14:23), la suite ouvrant la seconde fraction de l'album que cet instrumentiste va être davantage mis à l'ouvrage. Seulement voilà, le groupe offre alors une moins grande assurance, en semblant avoir voulu s'affranchir totalement de ses influences. Il affiche ainsi un propos qui se veut certes plus original, mais qui tranche un peu avec sa superbe rhétorique initiale. Essentiellement basée sur l'utilisation d'éléments folkloriques (africains, celtiques, sud-américains...), cette longue composition, bien que conservant constamment son caractère progressif, semble alors dénuée subitement de ressort, en fait la tension qui cimentait les premiers morceaux... Elle n'est aucunement désagréable mais, hors du fait qu'elle rende Drama hétérogène, elle n'affiche plus cette classe insolente constatée auparavant. Résumons: "Africa I & II" fait preuve d'élégance et d'innovation (qui pouvait croire possible la création d'un rock progressif 'exotique' ???) plus que de brillance. Ne voyez pas ici de critiques trop dures, le pendant du talent étant d'engendrer de l'exigence, nul doute qu'avec Drama nous nous devons d'être éminemment exigeants...
De toute façon, l'ensemble des remarques sur ce double morceau sont ensuite très vite relativisées car, après une jolie transition très classisante ("Jacaranda"2:55), ces formidables musiciens retrouvent toute leur efficacité pour une superbe (le mot est indéniablement faible...) conclusion. "Excalibur" (11:15) est un titre d'une époustouflante profondeur mélodique (très proche de Bellaphon, rien de moins), fondant ses développements sur un long crescendo symphonique, qui finit par exploser en un flamboyant solo du guitariste Eric Azhar. Ce musicien est la pierre angulaire de l'art de Drama, puisqu'il est le compositeur de la quasi totalité (seul J.F. Duboc est l'auteur d'un morceau) du présent album. Son jeu, tel une fontaine déversant un trop plein de sensibilité, inonde d'émotion la plupart des compositions, notamment quand il s'associe à celui du claviériste Richard Langlois. Ces deux instrumentistes sont des solistes intelligents, qui savent indéniablement privilégier l'émotion (en aucun cas d'esbroufe technique, bien qu'ils en soient capables) : la classe...
Ce serait un euphémisme de dire que cet album nous laisse enthousiasmés : Drama y dévoile en effet un tel potentiel... Néanmoins, il semble impossible de ne pas croire que l'avenir offrira une dimension encore supérieure au groupe français. Nul doute qu'il saura surmonter les très relatives réserves actuelles pour s'imposer corme le fer de lance d'une scène progressive française apathique. Rassurez-vous, nous n'avons pas oublié les Hécénia (Thierry Brandet fait certainement partie des artistes les plus talentueux de notre genre), Minimum Vital ou autres Patrick Broguière, mais Drama est une formation au style musical plus consensuel que ses confrères cités, donc capable de réunir un très large public autour de lui. Prenons le pari que Drama, si ce n'est maintenant en tout cas très prochainement, fera l'unanimité aux quatre coins du monde progressif...
Olivier PELLETANT et Laurent MÉTAYER
(chronique parue dans Big Bang n°15 - Printemps 1995)

