BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. The Root Of All Evil
[vi. Ready, vii. Remove] (8:25)
2. The Answer Lies Within (5:33)
3. These Walls (7:36)
4. I Walk Beside You (4:29)
5. Panic Attack (8:13)
6. Never Enough (6:46)
7. Sacrificed Sons (10:42)
8. Octavarium
[i. Someone Like Him, ii. Medicate (Awakening), iii. Full Circle, iv. Intervals, v. Razor's Edge] (24:00)

FORMATION :

James LaBrie

(chant)

John Petrucci

(guitare)

Jordan Rudess

(claviers)

John Myung

(basse)

Mike Portnoy

(batterie, percussions)

DREAM THEATER

"Octavarium"

États-Unis - 2005

Atlantic - 75:46

 

 

DREAM THEATERUM OCTAVARIUM : ABYSSUS ABYSSUM INVOCAT AUT AD AUGUSTA PER AUGUSTA ?

(Traduction libre: Octavarium de Dream Theater : l'abîme appelle l'abîme ou des résultat, grandioses par des voies étroites ?)

Si l'on souhaite rester à l'avant-garde, il convient d'occuper régulièrement le terrain. Dream Theater l'a bien compris, puisqu'un an et demi seulement après son dernier opus studio, Train of Thought, et sans compter le triple CD live et double DVD de l'an dernier, l'excellent Live at Budokan (voir les numéros 52 et 56 de Big Bang), leur huitième réalisation est déjà dans les bacs. Octavarium, enregistré dans les mythiques studios Hit Factory de New York (qu'ont côtoyés John Lennon, Bruce Springsteen, U2 ou REM), désormais fermés, marque le remplacement du fidèle Kevin Shirley, complice du groupe depuis 1997 et Falling Into Infinity, par Doug Oberkircher. Cependant, Mike Portnoy et John Petrucci restent les deux producteurs du disque, pour un résultat formellement net, mais dont le côté légèrement clinique gagnerait à être dépassé par l'apport d'oreilles extérieures...

Ira furor brevis est (la colère est une brève folie)

Le côté metal de Dream Theater, qui avait atteint son paroxysme avec le discuté Train of Thought, est ici pérennisé avec plusieurs titres, à commencer par le premier, «The Root of All Evil», conclusion de la trilogie ouverte avec «The Glass Prison» sur Six Degrees of Inner Turbulence et poursuivie à travers «This Ding Soul» de Train of Thought (dont on reconnaît d'ailleurs un passage avec des paroles différentes dans ce nouveau morceau), sur le thème de la dépendance à l'alcool. Rythmique en béton armé, guitare agressive à souhait, on est ici en terrain connu. Pourtant, un refrain particulièrement prenant et quelques arrangements de claviers, dont le piano final (sous mixés, malheureusement), font de cette composition une belle réussite dans le genre. Ce constat est encore plus vrai pour «Panic Attack», évocation des crises d'angoisse, qui après son intro de basse démarre sur les chapeaux de roues, avec un chant passé au filtre d'une effet à la fois léger et indispensable, et des interludes instrumentaux signés Jordan Rudess, dont la concision n'égale que la foudroyance mélodique (on pense à ceux du même type sur «Endless Sacrifice»). Plus surprenant, James Labrie, en grande forme, se lance a plusieurs reprises dans un refrain extrêmement porté sur les aigus, pour un résultat attachant. Dans ces deux compositions, les séquences instrumentales s'avèrent toujours aussi puissantes et techniques, en particulier pour «Panick Attack», Rudess et Petrucci y faisant jeu égal.

«These Walls», qui commence avec une guitare bien mordante, s'avère plus équilibré entre des claviers très présents (ah, ces arrangements orchestraux sur la conclusion !) et une guitare qui sait se faire ensorcelante sur les couplets, sans parler d'un solo lyrique en diable, sans esbroufe, et ce titre, fort proche de ce que peut faire Threshold, à tout pour devenir un nouveau «Pull Me Under» sur le plan commercial, d'autant qu'à l'instar d'une bonne partie de l'album, le chant s'y taille la part du lion, pour parler ici de l'incommunicabilité entre les êtres. Quant à «Never Enough», il intègre des sonorités très électroniques a travers les claviers de Rudess et s'inspire directement du groupe britannique Muse, en particulier dans son chant lointain et enchanteur, mais ce côté référentiel pourra en gêner certains, même si le style de jeu des étatsuniens est toujours bien reconnaissable.

Nors nova, sed nove (non pas des choses nouvelles, mais d'une manière nouvelle)

A côté de ces morceaux particulièrement musclés, Octavarium présente une diversité assez  étonnante, sans pour autant que cela affecte sa cohérence interne. «The Answer Lie Within» est ainsi une pure ballade, garnie d'arrangements de cordes, mais dont l'apparence globale est à la fois conventionnelle et ultra prévisible, ce qui en fait un titre assez ennuyeux. Dans le genre, «Disappear» sur Six Degrees of Inner Turbulence se révélait bien plus intéressant et attachant. D'autant que les paroles, qui traitent de la valeur profonde des choses (sic), sont d'une rare banalité, comme malheureusement la plupart de celles signées John Petrucci, comparativement à celles de Mike Portnoy et James Labrie. Autre surprise, «I Walk Beside You», un titre extrêmement calibré, qui tire fortement du côté de U2 : là aussi, le résultat est très professionnel, la basse étant spécialement vibrante, avec une mélodie FM et des paroles standardisées fort susceptibles de cartonner en radio, mais l'absence de solo et la structure téléguidée, voire opportuniste, du morceau, qui surpasse tout de même le «You Not Me» de Falling Into Infinity, laisse fortement à penser que le groupe a voulu rééditer un succès commercial comparable à son «Pull Me Under» afin d'élargir davantage encore son public.

Mais le point fort de cet album est sa dimension progressive ouvertement (certains diront même exagérément) assumée, à travers les deux dernières compositions, qui bénéficient d'ailleurs de la participation d'un véritable orchestre, «Sacrificed Sons» (dix minutes au compteur) et surtout «Octavarium», suite de vingt-quatre minutes dans la grande tradition ! L'aspect hommage de ce morceau épique est d'ailleurs patent. Il débute par une section instrumentale space-rock assez inattendue chez Dream Theater, largement inspirée du «Shine On You Crazy Diamond» de Pink Floyd, une entrée en matière fort agréable qui se poursuit, après une explosion lyrique tout en retenue, par une partie chantée acoustique proche du Genesis des années 70. La suite prolongera ces tendances, avec des coups de basse à la Chris Squire, une série de soli de moog dignes du meilleur Rick Wakeman, une partie chantée plus proche de Deep Purple qui offre un bel échange vocal entre Labrie et Portnoy, une longue séquence instrumentale témoignant de la folie des musiciens, et un final de quatre minutes emphatique à souhait. Le seul passage surprenant est celui qui voit James Labrie se métamorphoser peu à peu en chanteur death, une brièveté qui s'apparente tout de même à du hors sujet. Ces diverses influences sont même clairement citées dans la partie «Full Circle» de la suite, aux paroles signées Mike Portnoy, avec des allusions à des morceaux de Pink Floyd («Careful with that axe Eugene»), Yes («Machine Messiah»), Genesis («Supper's ready», «Cinema show»), les Beatles («Lucy in the sky with diamond») ou les Doors («Light my fire»). Le talent mélodique de Dream Theater s'exprime ici à plein, et «Octavarium» égale, sinon dépasse, d'un point de vue progressif, l'excellent «A Change of Seasons». Quant à l'autre épique, «Sacrificed Sons», qui évoque, dès son introduction composée d'enregistrements de journalistes, le 11 septembre 2001 (un exercice ayant tendance à devenir un passage obligé et légèrement agaçant des artistes étatsuniens), s'il est moins convaincant, il n'en propose pas moins une jolie mélodie éthérée appuyée sur des arrangements orchestraux, qui devient plus musclée pour le final, et une partie instrumentale copieuse et riche à souhait, dont on retiendra les soli de Rudess et une guitare très lyrique, sans parler des changements de tempo de Portnoy, qui soigne d'ailleurs particulièrement son jeu de cymbales sur ce disque.

Ars longa, vita brevis (l'art est long, la vie est courte)

Dream Theater a donc réalisé un album davantage susceptible de plaire à la frange la plus progressive de son public, sans négliger pour autant les amateurs de metal. Un compromis qui en laissera toujours certains insatisfaits, mais le talent des leaders du hard-prog est confirmé, Octavarium s'imposant comme un des sommets de leur discographie depuis Scenes From a Memory, Six Degrees of Inner Turbulence étant plus hétérogène et Train of Thought trop incandescent pour toutes les oreilles. Attendons à présent de voir comment ce disque passera l'épreuve de la scène lors de la tournée européenne de l'automne, le groupe passant par Paris le 6 octobre et Lille le 13.

Jean-Guillaume LANUQUE

(chronique parue dans Big Bang n°58 - Été 2005)