BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Mei (49:33)

FORMATION :

Christopher Buzby

(claviers, chœurs)

Brett Kull

(guitares, chant)

Paul Ramsey

(batterie, percussions)

Ray Weston

(chant, basse)

MUSICIENS ADDITIONNELS :

Janosh Armer
(violon)

Jonathan Atkins
(violoncelle)

Emily Botel-Barnard
(violon)

Sarah Green
(flûte)

Eric Huber
(vibraphone, marimba, timpani, tambourin)

Jordan Perlson
(percussions)

Jian Shen
(clarinette)

ECHOLYN

"Mei"

États-Unis - 2002

Velveteen Records - 49:33

 

 

Acteur du renouveau progressif des années 90, Echolyn a connu à cette période un succès d'estime inattendu. Sa réputation semblait même sur le point de franchir les frontières du genre suite à la parution de Suffocating The Bloom, son deuxième opus, qui attira l'attention des chasseurs de têtes de la multinationale Sony. En 1993, le groupe créa la sensation en signant un contrat avec la 'major'. Cette idylle n'a toutefois duré qu'un temps, celui du désormais mythique As The World, avant que la (tristement) célèbre maison de disque, prise d'effroyables remords, décide ne pas financer la tournée qui devait suivre la sortie du disque. Privée de moyens efficaces pour faire connaître sa musique et étancher sa soif de reconnaissance, la formation américaine, foudroyée en plein vol, est contrainte à disparaître prématurément en 1995.

A cette époque, on croit alors Echolyn mort et enterré. C'est sans compter sur un signe du destin (un échange simultané de courriers), qui amènera le claviériste Chris Buzby et le guitariste Brett Kull à renouer contact et reprendre l'aventure. Pendant ces trois années d'hibernation, les deux compères ne sont heureusement pas restés inactifs, le premier aux commandes de Finneus Gauge et le second au sein de Still (rebaptisé Always Almost, en compagnie de Paul Ramsey et Ray Weston, batteur et chanteur du défunt quintette de Philadelphie) et de Grey Eye Glances. La parution en l'an 2000 de Cowboy Poems Free, cinq ans après As The World, fut ainsi une bien belle surprise. Restait à espérer que cette résurrection ne soit pas éphémère. A notre plus grande joie, ces retrouvailles ne sont donc pas restées sans suite. Aujourd'hui, Echolyn poursuit sa route et apparaît, sous un nouveau visage, plus déterminé que jamais.

Plusieurs mois de travail acharné ont été nécessaires pour élaborer Mei, opus d'une ambition démesurée (à ne pas confondre avec prétention). En cette période de produits standardisés et de 'tubes' bon marché (à deux balles, devrais-je dire), qui est prêt à prendre le temps d'écouter attentivement un morceau de 50 minutes, assis tranquillement dans un fauteuil ? Certainement pas grand monde. On comprend mieux aujourd'hui pourquoi les aspirations d'Echolyn ne sont vraiment pas compatibles avec les considérations bassement mercantiles d'un label d'envergure international et pourquoi son pari est extrêmement risqué. J'ose présumer que les mélomanes progressifs ou, plus simplement, les amoureux de Musique tenteront l'expérience et que tous ceux qui se fondent sur des a priori dans le style «c'est long donc c'est forcément plein de temps morts, de longueurs et de digressions» rangeront tous leurs avis préconçus au placard. Attention, ne vous attendez surtout pas à être bouleversé dès la première écoute. Mei réclame un peu de persévérance mais délivre des charmes insoupçonnés au fur et mesure que l'on s'en imprègne. N'est-ce pas là finalement l'apanage des grands albums ?

Plus encore que ses prédécesseurs, Mei est un album à la tonalité 'rock', au sens large du terme. Les instruments sont captés de façon naturelle, sans artifices ni effets électroniques. L'utilisation de claviers essentiellement analogiques (orgue Hammond en tête) aux côtés de guitares renforce ce caractère 'brut'. Cet habillage sonore organique, à la fois moderne et authentique, ne plaira sans doute pas à tout le monde mais a toutes les chances de traverser les modes et de ne pas subir l'érosion du temps. Rassurez-vous, la production est excellente et garantit un grand confort d'écoute. Au-delà de cet aspect formel, le côté 'rock' apparaît également dans la musique proprement dite, notamment à travers les mélodies, portées par un chant exemplaire, tour à tour apaisé et puissant, au fort pouvoir émotionnel. Et le prog dans tout ça ? On sait que la formation américaine n'a jamais cherché à se rattacher à un quelconque mouvement et se moque des étiquettes. Si on veut attribuer à sa musique le qualificatif "progressif", pourquoi pas, mais il ne faut pas uniquement comprendre le terme dans son acception générique. D'album en album, Echolyn a toujours exploré d'autres directions, tenté de faire tomber les barrières entre les genres musicaux sans cesser de repenser ses idées pour ne pas stagner.

Outre le format qui marque à lui-seul une volonté de s'écarter des conventions, la dimension progressive est bien présente. Certes, on retrouve évidemment certaines caractéristiques inhérentes au genre : harmonies et rythmes complexes, densité et richesse instrumentales, rebondissements, mélange d'influences... mais celles-ci sont utilisées et intégrées de manière originale et audacieuse. La grande innovation est sans doute l'introduction d'éléments extérieurs. Tenus par des invités, cordes (violon, violoncelle), vents (flûte, clarinette) et percussions (vibraphone, marimba, timpani) tissent des arrangements sobres et raffinés. On peut alors comparer Mei à une symphonie 'rock' moderne. Articulée autour de quelques thèmes, cette pièce est admirablement construite et s'apparente bel et bien à un tout indissociable. Si les premières écoutes peuvent donner l'impression d'entendre une succession de chansons (entrecoupées de ponts instrumentaux et sans véritables liens entre elles), tour à tour calmes et emportées, les suivantes nous révèlent qu'il s'agit de variations savamment agencées. Au fil du temps, tout s'assemble à merveille et malgré le nombre limité de thèmes, la variété des ambiances traversées effacent tout risque de monotonie et de répétition. Précisons toutefois que la musique a perdu son côté festif et coloré d'antan. Elle est désormais plus sombre, triste ou agressive. Mais toujours passionnée.

Une telle expérience ne peut laisser indifférent. Chacun appréciera à sa façon mais tout le monde devrait s'accorder sur la qualité du travail accompli, fait de patience, de sincérité et de liberté. Alors que TransAtlantic élabore en quelques jours des simili-suites (pas toutes, heureusement...) de trente minutes ressemblant plus à du collage qu'à une véritable structure solide et équilibrée, Echolyn prend le temps de peaufiner son art en lui injectant une véritable substance. Et contrairement à Spock's Beard, pour établir une comparaison entre deux formations assez proches et dont les publics potentiels semblent assez larges, Echolyn n'a jamais cédé à la facilité, à la tentation de plaire. Il suffit de comparer Mei et Snow pour s'en convaincre. Le premier me semble bien plus consistant et on ne retrouve pas ce côté un tantinet racoleur présent sur le second. Les avis divergent à ce sujet et on en revient souvent à cette sempiternelle question : ambitions artistiques et prétentions commerciales sont-elles conciliables ?

Mei possède toutes les qualités (exceptée peut-être sa durée) pour satisfaire la plupart des amateurs de musiques progressives, de Yes à King Crimson, en passant par Jethro Tull ou Gentle Giant. Et peut-être d'autres. La puissance émotionnelle et l'intensité qui s'en dégagent ne devraient pas laisser insensible les friands de rock raffiné et inventif, situé quelque part entre Jeff Buckley, Led Zeppelin et Radiohead. Quoi qu'il en soit, Mei est bien plus qu'un excellent album de rock, aussi 'sophistiqué' ou 'progressif' soit-il. Mei est un chant libérateur et bienfaiteur. Une source de plaisirs sensuels et spirituels. Une œuvre rare.

Yann CARREAU

Entretien avec Brett KULL :

En l'an 2000, Cowboy Poems Free marquait le retour d'Echolyn après cinq années d'absence, suite aux déboires que l'on connaît. Votre nouvel album, Mei, apparaît comme une œuvre extrêmement ambitieuse, notamment d'un point de vue formel puisqu'il s'agit d'une suite ininterrompue de cinquante minutes. Comment vous est venue l'idée de ne composer qu'un unique morceau ?

En fait, il ne s'agit pas vraiment d'une suite. Nous nous étions déjà essayés à l'exercice de concevoir une pièce constituée de différentes sections enchaînées les unes aux autres, avec «A Suite For The Everyman» (sur Suffocating The Bloom). Là, il s'agit d'un seul et même morceau... mais très long. Nous avons décidé de nous lancer dans cette aventure d'un commun accord, parce que c'était quelque-chose de nouveau pour nous. Ce fut très difficile mais extrêmement gratifiant.

Ne craignez-vous pas que ce format étiré rebute une grande partie de votre public potentiel, alors que paradoxalement le contenu musical semble pouvoir toucher bien au delà du simple cercle des amateurs de rock progressif ? Que diriez-vous aux personnes réticentes pour les inciter à tenter l'aventure ?

Nous aimons beaucoup cette idée d'être différents... Et puis nous voulons avant tout jouer la musique que nous 'sentons'. Jouer une musique dans laquelle vous n'êtes pas impliqué émotionnellement peut finir par vous Vider... Personnellement, je suis satisfait de nos chiffres de ventes, et l'intérêt qui nous est manifesté est apprécié, quelle que soit son ampleur...

Mei présente une tonalité plus rock et plus sombre que ces prédécesseurs mais la présence d'invités (violoniste, violoncelliste, flûtiste, percussionniste...) apporte une dimension symphonique inédite. Cette évolution correspond-elle à un état d'esprit ou a une volonté de ne pas vous répéter ?

Nous avons toujours essayé de faire en sorte que chacun de nos albums soit différent des précédents. Nous avons enregistré une quantité phénoménale d'idées ou de morceaux que nous n'avons pas retenus parce qu'ils ressemblaient trop à des choses que nous avions faites précédemment. Il est indispensable d'évoluer, en tant que compositeurs. Quant à l'utilisation de musiciens additionnels, c'est quelque-chose que nous avions déjà fait, mais jamais avec cette ampleur. Quoi qu'il en soit, nous voulions éviter tout le côté «Metallica avec orchestre», et j'ai l'impression que nous avons réussi. Je ne suis pas personnellement un grand fan de Michael Kamen...

Aviez-vous l'intention de collaborer avec des musiciens extérieurs au groupe dès le départ ou cette idée a-t-elle germé dans vos esprits au fur et à mesure que le travail d'écriture avançait ?

Ce fut décidé dès le début du projet.

A ce sujet, doit-on considérer Mei comme l'œuvre du groupe dans son ensemble ou comme la création de l'un d'entre vous en particulier ?

La genèse de cet album fut réellement collective. Nous nous sommes réunis dans une salle de répétition, et nous avons élaboré la musique tous ensemble. Bien sûr, Chris et moi, étant les instrumentistes prédominants, avons toujours un rôle plus conséquent dans ce processus, mais chacun a contribué à l'ensemble de façon décisive. Chris a tout mis sur partition ensuite, et nous avons interprété le résultat en essayant d'y apporter notre touche personnelle. Ray et moi avons écrit tous les textes...

Doit-on appréhender cet album comme une symphonie rock moderne ou comme une sorte de voyage spirituel ?

Les deux... (sourire)

«Mei» est un mot sorti tout droit de votre imagination. Quelle est sa signification ?

En fait, il existe bel et bien !! C'est un mot chinois, qui possède une grande multitude de sens.

Each, every
To Love, to coax or flatter
Lintel of a door or window
Dimness of vision
To rest, to sleep
To bind, to lie
No, not, malice, defeat
Dark, retired, secrete, silent
A go-between
Delicious, beautiful, well
To defile, to foul
Thick, close

Que se cache-t-il derrière ce concept ?

Je crois que ces définitions donnent une idée globale... Je préfère laisser l'auditeur libre de son interprétation. Chacun y verra quelque-chose de différent...

Les textes ne figurent pas dans le livret (excepté quelques phrases servant de 'légende' aux photos) mais uniquement sur votre site internet. Quelles sont les raisons de ce choix ?

J'aime préserver un certain mystère...

Ceux-ci sont d'ailleurs plutôt obscurs. Ce mystère, dont tu parles, est-il destiné à permettre à chacun de donner sa propre interprétation ?

Pour moi, c'est très clair, pas du tout obscur. Il ne s'agit pas d'un 'concept' prog ou d'un opéra-rock. Si vous n'en comprenez pas le sens, c'est dommage, mais... Parfois, je ne savais pas moi-même ce que j'écrivais. Cela semblait venir d'une force supérieure...

Mei a été joué dans son intégralité pour la première fois au festival NEARfest alors que les spectateurs ne connaissaient pas encore l'album. Quand on sait que cette composition nécessite plusieurs écoutes attentives avant de séduire (mais après c'est le bonheur total !!), quelles réactions attendiez-vous de la part des gens présents ce soir-là ? De votre côté, comment s'est déroulé cette prestation scénique ?

En ce qui nous concerne, tout s'est très bien passé. Aussi bien que nous avions pu l'espérer...

Les membres du groupe sont également impliqués dans d'autres projets (Always Almost, Grey Eye Glances...). Pouvez-vous nous en dire plus à leurs sujets ? Comment parvenez-vous à concilier toutes ces activités ?

Nous sommes beaucoup trop occupés !! Grey Eye Glances est un groupe dont Paul et moi-même faisons partie, dans un style pop-folk-rock, avec une chanteuse incroyable. Nous aimons beaucoup ça. Ce groupe nous prend beaucoup de temps, mais c'est un plaisir. Autrement, Paul, Ray et moi avons un projet séparé qui change tout le temps de nom. C'est un trio très rock, influencé par des groupes des années 70 comme Led Zeppelin, Neil Young, etc., avec aussi un petit côté Beatles.

Avec quelques mois de recul, êtes-vous définitivement satisfaits du travail accompli sur Mei ? Quels types de commentaires a-t-il suscité depuis sa sortie ?

En ce qui me concerne, Cowboy Poems Free et Mei sont nos œuvres les plus abouties, et les plus réussies à ce jour. Et l'accueil réservé à Mei a été le plus positif a ce jour, tous albums confondus.

Savez-vous déjà à quoi ressemblera le futur Echolyn ?

Du changement, du progrès... Nous aimerions donner plus de concerts, voire tourner, si l'opportunité se présente. Pour ce qui me concerne, j'espère continuer encore longtemps à jouer et créer avec Paul, Ray et Chris, sous une forme ou une autre. Il y a vraiment quelque-chose de spécial qui circule entre nous quatre...

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°46 - Octobre 2002)