BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Georgia Pine (5:49)
2. Heavy Blue Miles (6:48)
3. Lovesick Morning (10:12)
4. Make Me Sway (5:22)
5. The End is Beautiful (7:45)
6. So Ready (5:01)
7. The Arc of Descent (Dancing In A Motel Just West Of Lincoln) (5:46)
8. Misery, Not Memory (9:03)

FORMATION :

Brett Kull

(guitares, chant)

Paul Ramsey

(batterie)

Ray Weston

(chant)

Tom Hyatt

(basse)

Chris Buzby

(claviers)

ECHOLYN

"The End Is Beautiful"

États-Unis - 2005

Autoprod. - 55:46

 

 

Le dernier Echolyn (Mei, pour les distraits) date déjà d'il y a trois ans ! Et hop, un petit saut périlleux de la gamberge et on se souvient : ce fut une déflagration énorme autant que subtile, qui fit des ravages dans les esprits et le cœur de beaucoup d'entre nous; un cadeau inoubliable, de par ses qualités d'écriture et son pouvoir émotionnel renforcé par l'introduction d'un orchestre de chambre. Un disque surprenant malgré une carrière pas avare en chefs d'œuvre (au moins As The World en 1995 et Suffocating The Bloom en 1992). 46 minutes non stop, qui ne firent pourtant pas l'unanimité sur le moment, même si les fans fervents furent en général ravis. Mei n'était pas hermétique, non, pas le genre odyssée monolithique noire, mais disons que les portes d'entrée aux reflets chatoyants et aux couleurs sombres étaient placées un peu trop haut pour qu'on y rentre comme dans un moulin. Ou encore que le chemin d'approche était relativement long avant d'accéder au mur d'escalade.

C'est donc avec un plaisir «gigantesque» (vive la démesure) que nous retrouvons l'univers musical très particulier du groupe américain. Son audacieux mélange de genres qui donne envie de l'aimer malgré les petits défauts (abuser des canons vocaux, détail vite oublié), sa maîtrise formelle éclatante, ses changements d'atmosphère imprévisibles. Ce son unique, débarrassé de ses influences, peu copié (Underground Railroad ?), accessible et mélodique sans être simpliste.

On l'a dit, on le répète, on espère que le titre de ce nouvel album n'est pas annonciateur de la fin du groupe, même si pour une fin de carrière, cela correspondrait à un beau bouquet final. Non, messieurs, ne nous faites pas ce sale coup, peu de groupes actuels peuvent nous passionner autant, depuis si longtemps et avec une telle régularité !

D'une densité équivalente, musicalement aussi enjoué que Mei était dépressif, The End Is Beautiful semble pourtant fait de la même matière. Comme la face claire d'une même pièce (je n'ai pas sous la main de meilleur cliché). Et elle se loge dans un coin de notre cigare, «invirable».

Dès le premier morceau, «Georgia Pine», tout Echolyn est là, rassemblé en même pas 6 minutes. L'énergie salvatrice, un rythme de moteur de bolide, la mélodie poignante dans un écrin rock, mais aussi la pointe de déséquilibre, la fêlure propre au groupe depuis ses débuts. La suite pourrait aussi convenir pour cette remarque si un élément nouveau n'intervenait pour la première fois : des cuivres. Diantre ! Cette particularité remplace par trois fois les cordes de Mei comme apport extérieur au groupe. Naturellement, on obtient un son plus gros, plus funk-rock. Confirmé par le retour de Tom Hyatt à la basse qui amène aussi du rythme, renforce le groove (la batterie du génial Paul Ramsey en contrepoint), fait pétiller les zones d'ombre en mode funky, ses vibrations nobles soutenues par les cuivres qui ne demandaient pas mieux. Cela n'est pas l'aspect que je recherche le plus dans leur musique, mais quand c'est aussi réussi, pourquoi faire la fine bouche ? De toute façon, le rythme devient un valet sacrifié quand les mélodies fraîches et captivantes reviennent vous attraper pour ne plus vous lâcher.

«Lovesick Morning», plus calme, s'apparente davantage à la tristesse de Mei (triste ne veut surtout pas dire mou car on peut avoir une tristesse rageuse). Le titre lui-même est révélateur d'un état d'esprit maussade, nauséeux. Mais nauséeux sur cet album ne signifie pas ennuyeux, les dix minutes du plus long morceau de l'album s'écoulent sans temps mort ni baisse d'inspiration.

Le reste oscille entre attachant et agaçant (les cuivres...), mais parvient à garder le cap avant de nous livrer une autre séquence d'anthologie : le sommet du disque. Il est au milieu, au centre de cette chaîne montagneuse, comme il se doit. Le morceau «The End Is Beautiful» renferme la ligne la plus belle écrite par le groupe depuis dix ans. Très rapidement, le charme opère, amenant au moins une moue d'estime au plus impassible d'entre nous. Sentiment mystérieux et insaisissable. Ce moment difficile à isoler dans la naissance d'un plaisir et d'une passion : le moment d'attachement, la seconde imprévisible de la gorgée la plus savoureuse. Pour moi, ce sont ces quelques mesures frappantes avec deux petits triolets diaboliques qui se poursuivent au cœur du morceau. Un soleil mélodique.

Tout n'est pas aussi ensoleillé : l'histoire glauque de «Arc Of Descent», et la désespérante manie de la bouteille qui soigne la douleur quand tout est cassé à l'intérieur de soi-même (sur le pourtant très athlétique «Georgia Pine», orgue Hammond en tête de course). Mais, répétons-le, The End Is Beautiful n'a pas la noirceur de Mei, proche du désespoir, comme un joyau trop noir pour séduire les foules. Ni l'éclectisme un peu fourre tout de Cowboy Poems Free. On n'avait d'ailleurs pas entendu une telle constance, une telle complexité accessible, une telle exigence consensuelle, un tel potentiel depuis As The World dont une réédition luxueuse (avec DVD bonus) fête cette année les dix ans.

Avec The End Is Beautiful, Echolyn s'impose une nouvelle fois comme la frange la plus stimulante du nouveau prog américain. Laissez le batifoler dans votre cafetière, shootez vous au gros coup de jouvence, dérouillez vous à l'air frais, gonflez-vous en à vous faire décoller façon joyeuse montgolfière décorée... Comme l'a écrit un jour Guillaume de Machaut : «La musique est une science qui veut qu'on rie, chante et danse»...

Alain SUCCA

(chronique parue dans Big Bang n°59 - Octobre 2005)