BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Le Cri De La Terre (5:52)
2. Éternité (4:33)
3. Tri-un (5:11)
4. La Vie Du Sonora (6:50)
5. La Porte... (1:56)
6. Mr Z (6:16)
7. Énergies (2:51)
8. Horizon Pourpre (6:32)
9. Aurora Boreale (4:32)

FORMATION :

Alain Chiarazzo

(guitare, chant)

Thierry Massé

(claviers)

Fabrice Di Mondo

(batterie, percussions)

Bruno Ramousse

(basse, chœurs)

François Fiddler

(violon [2,3,8])

Jean-Marc Negre,
Regis Sevignac

(chœurs [4])

ECLAT

"Le Cri De La Terre"

France - 2002

Muséa - 44:33

 

 

On finit presque par s'habituer à attendre... Déjà entre le Volume 2 et le Volume 3, Eclat aura fait patienter ses fans pendant six ans. Certes, cette fois-ci, le silence fut légèrement moins long, mais surtout il fut plus actif car ponctué de nombreux événements essentiellement scéniques. Le groupe n'a en effet cessé de se produire, dans son fief à Marseille bien entendu, mais aussi en France et partout dans le monde où il est devenu un des ambassadeurs du progressif tricolore les plus emblématiques. Logiquement, cela a abouti à l'édition d'un album live en 1999.

En dépit de ce dynamisme, qui a permis au groupe de toujours rester dans l'actualité progressive (à cela on ajoutera son rôle dans l'organisation du Prog'Sud), il faut bien avouer que cinq années depuis le dernier album studio, ça commence à faire un peu long... Alors on finit par s'habituer à attendre. Voire à ne plus attendre du tout...

Et puis soudainement, un lundi en milieu de matinée, on reçoit un paquet de son rédac chef avec un petit message : «Salut, J'ai reçu le nouvel Eclat ce matin, je sais que tu connais et aimes bien ce groupe. Peux-tu te charger de sa chronique ? Bises [sic], Olivier». Heureux d'avoir entre les mains le CD providentiel, on en oublie presque de lire le post-scriptum : «Je te rappelle que le bouclage est pour vendredi ! Bon courage...». Et là, tout à coup, on ne peut plus attendre ! On se dit qu'après tout ce temps, on en n'est pas à deux mois près et que la chronique pourra attendre le prochain numéro. Mais une première écoute nous prouve le contraire. Il faut en parler... Et vite !

Il se dégage en effet de la musique d'Eclat une certaine urgence. Un désir sincère et impétueux d'être direct, de ne pas s'embarrasser de superflu.

Si entre ses trois premiers albums, il y avait une réorientation constante du propos musical, Le Cri De La Terre poursuit la démarche engagée par Volume 3 tout en bonifiant les canons qui avaient fait son originalité et son succès. A tel point que l'on peut presque parler de mimétisme. Ce disque contient, à l'instar de son prédécesseur, un unique titre chanté (dont la pertinence reste là aussi à démontrer), une courte pièce de piano solo, et une collection d'instrumentaux délurés.

Attardons nous sur ces derniers : comme précisé auparavant, leur caractère principal tient de leur densité de composition. Ils sont construits en général autour d'une succession de thèmes mélodiques et riffs, qui sont prétextes à des digressions en tout genre et tout sens : décompositions, recompositions, multiples réarrangements (dont parfois en des intermèdes pianistiques jazzy ou classisants), deviennent les théâtres de solos débridés ou alors sont victimes de breaks et de ponts aussi déroutants que ravageurs. L'auditeur se projète alors dans le rôle d'un spectateur quelque peu sadique et se délecte de la façon dont les musiciens se jouent, voire maltraitent, ce matériau de base. En cela, ces titres se rapprochent des morceaux concis et déjantés d'Ozric Tentacles et de Happy The Man, même si l'inspiration est tout autre.

Justement, parlons en de l'inspiration ! Celle-ci est toujours aussi large. Les influences historiques du groupes se voient reconduites, du côté des musiques folkloriques par exemple, qu'elles soient celtiques ou orientales. L'ombre de Frank Zappa, qui était sous-entendue dans l'œuvre passée, est aujourd'hui davantage mise en exergue, notamment lors du bel hommage implicite «Mr Z», titre plus calme durant lequel Chiarazzo nous gratifie d'un solo d'anthologie. Au niveau des nouveautés, il semble que les instrumentistes se permettent plus de libertés et d'expérimentations. «Énergies» et «Horizon Pourpre» mêlent d'une façon inédite chez nos marseillais pure vigueur, thèmes alambiqués et dissonants et textures sonores enchevêtrées, les rapprochant de certains japonais énervés de notre mouvement comme KBB ou Motoi Sakuraba. Dans un style opposé, «Aurore Boréale» du claviériste Thierry Massé est tout aussi intriguant, il s'agit d'un titre étrangement synthétique qui évoque le Happy The Man le plus spatial et apaisé (cf. «Morning Sun»), ne manque que le son du moog de Watkins...

Un dernier petit mot au sujet des musiciens pour dire qu'ils sont égaux à eux-mêmes : c'est-à-dire excellents ! Saluons le nouveau venu à la basse Bruno Ramousse et son groove redoutable qui insuffle un surcroît de dynamisme à un ensemble qui n'en manquait déjà pas.

Avec Le Cri De La Terre, Eclat enfonce le clou avec fermeté et audace. On en vient même à penser qu'il s'agit de l'album de la maturité tant il s'avère plus cohérent, ambitieux et aboutit que ses devanciers. Avec lui, il ne fait aucun doute que le rôle de son auteur au sein du microcosme progressif non seulement hexagonal mais aussi international sera davantage renforcé.

Finalement, on se dit que l'on a bien fait d'attendre, que cela valait le coup. De même, on est bien content d'avoir sacrifié trois déjeuners pour rédiger ce papier et vous faire partager au plus tôt son enthousiasme. En espérant qu'à l'avenir, Eclat nous fera perdre la mauvaise habitude qu'il nous a fait prendre. Il serait inadmissible de devoir encore attendre cinq ans pour la suite !

Olivier VIBERT

(chronique parue dans Big Bang n°43 - Mars 2002)