BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Visionary pochette

PISTES :

1. The Refuge (4:54)
2. The Secret (7:45)
3. Age of Insanity (7:56)
4. The Challenge (Time to Turn, Part 2) (6:44)
5. Summernight Symphony (4:22)
6. Mystery (The Secret, Part 2) (9:00)
7. Thoughts (1:22)

FORMATION :

Frank Bornemann

(chant, guitares électrique et acoustique)

Klaus-Peter Matziol

(basse)

Michael Gerlach

(claviers)

Bodo Schopf

(batterie, percussions)

Hannes Folberth

(claviers additionnels [2,3,4,6])

INVITÉS

Anke Renner
(chant [2,4,5,6])

Tina Lux
(chant [2,4,6])

Volker Kuinke
(flûte renaissance [1,2])

Christoph Littmann
(claviers, sons orchestraux [5])

Stephan Emig
(percussions additionnelles [4,6])

ELOY

"Visionary"

Allemagne - 2009

Artist Station Records - 42:12

 

 

Quand, en 1998, Eloy publia Ocean 2 - The Answer, personne (et surtout pas les fans du groupe de Hanovre, plus enclins que quiconque à vivre alors un rêve éveillé) n'aurait pu imaginer que le silence qui suivrait durerait 11 longues années. Plus d'une décennie, en effet, de quoi changer de femme/mari 1 ou 2 fois, de prendre quelques rides et quelques kilos, de laisser en route pas mal de ses illusions, et surtout de perdre foi en l'une des formations mythiques du mouvement progressif, ne serait-ce que par sa longévité (40 ans de carrière, à l'instar d'un certain Ange en ces pages !!)...

La découverte de ce 17ème album studio a ainsi logiquement suscité de nombreux rictus de ravissement chez tous les fans d'Eloy, et ce avant même d'avoir écouté la moindre note de musique. Comment ne pas se réjouir en effet de voir un tel monument de notre mouvement sortir de cette léthargie bien pesante... L'occasion leur en a été donnée suite à la prochaine sortie de DVDs d'enregistrements live du groupe, une parution tellement attendue qu'elle incita Frank Bornemann à proposer à ses anciens compagnons de rejouer ensemble. Ont répondu présent Klaus-Peter Matziol, Michael Gerlach (qui avait intégré le groupe voici déjà plus vingt ans, avec Ra) ainsi que Bodo Schopf, batteur de Ocean 2 et le titulaire du poste le plus convaincant des deux dernières décennies. Inutile cependant de parler de seconde, de troisième ou de énième jeunesse pour Eloy car Visionary, au titre bien peu pertinent, fait très vite figure d'album, certes éclairé d'un savoir-faire indéniable, mais également terriblement prudent et dénué de toute réelle surprise. Pas de prises de risques inconsidérées donc, ni de velléités avant-gardistes au programme de ce nouvel opus qui s'évertue à n'emprunter que les chemins parfaitement balisés par le groupe allemand tout au long de sa carrière...

Avant tout jugement définitif, il convient de préciser que Eloy a bel et bien cessé d'exister durant cette décennie silencieuse. Sa reformation en 2008 a somme toute surpris un peu tout le monde, et les musiciens eux aussi peut-être. Aucun des sept morceaux (de 1 à 9 minutes) de Visionary n'a donc connu de lente et positive maturation, laissant Frank Bornemman quelque peu démuni quand il fallut proposer une œuvre un tant soit peu cohérente. Le talent du bonhomme ne faisant aucun doute, la tâche fut remplie avec professionnalisme, mais impossible de ne pas constater l'auto complaisance dont il a parfois fait preuve ici. Sans même évoquer le recyclage (inconscient ?) de ses propres thèmes mélodiques passés («The Secret» répondant à «All Life Is One», ou le refrain d'«Age Of Insanity» évoquant celui de «The Last In Line» sur The Tides Return Forever, entre autres), Eloy donne l'impression d'être en roue libre, plaçant la création musicale au second plan pour faire de la "forme" (au sens large, incluant par exemple le logo classique et la pochette, un peu tristounette mais en parfaite adéquation avec l'imagerie habituelle du groupe) l'indéniable priorité du présent CD.

Au niveau de la production et des gimmicks sonores chers à son auteur (emphase symphonique, claviers spatiaux, chœurs féminins, chant 'singulier' de Bornemman), Visionary fait un réel sans fautes en concédant à son public ce qu'il est venu entendre. Néanmoins, la durée réduite du CD, amplifiée par le morceau "The Challenge (Time To Turn, Part 2)" qui reprend à son compte bon nombre d'éléments de la version originale ("Time To Turn", issu de l'album éponyme de 1982) en une variante guère originale, et l'absence de réels solos de guitare (la marque de fabrique d'Eloy) nous contraignent à réfréner tout enthousiasme excessif... Il n'en reste pas moins qu'entendre de nouveau la voix aux limites attachantes de Bornemann, les lignes de basses emplies d'une vitalité digne des courants océaniques de Klaus-Peter Matziol ou les claviers de Hannes Folberth sur quatre compositions, avec quelques soli bien sympathiques, permet de renouer sans déplaisir avec ses amours passés. Les interventions de la flûte (déjà utilisée sur Destination en 1992) font même de «The Refuge» un titre au dynamisme sortant du lot.

Le space-prog moderne de Visionary s'offre donc à ses auditeurs avec une réelle efficacité, qui ne doit masquer ni l'amertume ressentie à son écoute (pourquoi cette absence de prise de risque !?), ni le plaisir de retrouver Eloy dans une forme malgré tout honorable, sans pour autant que le disque n'atteigne jamais la hauteur des meilleurs albums des années 80 ou 90. A la manière d'un boxeur répétant ses gammes dans un combat de reprise pour se rassurer quant à son potentiel, Eloy s'est contenté de nous offrir une œuvre correspondant à sa forme du moment, histoire de nous (se) rassurer quant à de possibles lendemains qui chantent...

Olivier PELLETANT et Jean-Guillaume LANUQUE

(chronique parue dans Big Bang n°75 - Avril 2010)