
PISTES :
1. La Course Aux Papillons (9:00)
2. La Traversée (5:34)
3. La Rose De Stalingrad (8:28)
4. Infantes (4:20)
5. Mille Couleurs (3:23)
6. Au-delà Des Ombres (6:13)
7. Ardeur Ternie (8:35)
FORMATION :
Robin Gaudreault
(basse, guitares, claviers, chant, flûte)
Jacques Livernoche
(batterie, percussions)
Éric Brassard
(guitare électrique)
Chloé L’Abbé
(flûte)
Jocelyn Guillemette
(violon, saxophone soprano)
Stephan D. & Frank B.
(voix)
François Fortin
(clarinette)
ÈRE G
"Au-delà Des Ombres"
Québec - 2002
Ipso-Facto - 46:06
Dites-moi, mon cher Watson, ces ailes de papillons semées aux quatre vents, et cet étrange lépidoptère à figure humaine qui orne le dos de cet album, ne vous rappellent-ils pas quelque chose ? Sans vouloir être d'emblée trop réducteur, il y a bien là comme une vague réminiscence visuelle... Et que dire de cette musique si délicate qui s'échappe soudain des enceintes, douce comme un après-midi ensoleillé de printemps, aussi fraîche qu'un poème d'adolescent qui se découvre amoureux, jouissive comme ce fameux point corporel dont l'initiale est ici de circonstance ? Pas de doute, c'est bien du Québec que nous vient cette délicieuse surprise, généreuse et fière de ses racines au point de nous offrir une brillante et très personnelle relecture de ses plus glorieuses heures musicales. Alors étendons-nous dans l'herbe, un brin de paille entre les dents, et savourons comme il se doit ce cru aussi raffiné qu'inattendu...
Ère G, au pied de la lettre, c'est d'abord le projet personnel d'un musicien en quête d'authenticité, le sieur Robin Gaudreault (ah mais oui, Ère G = R.G. ! yeeeesss...) qui, vous l'avez compris, n'hésite pas à reprendre à son compte une partie du riche patrimoine progressif québécois hérité des années 70, et non la moindre, tant sa musique ressemble bien souvent à un hommage sensible et courtois à Harmonium. Sur les traces d'une sixième saison, en quelque sorte, vous dites-vous... Pas si simple, en fait, car notre homme ne semble pas célébrer ici son amour pour un groupe en particulier, mais défend plutôt une certaine idée d'une musique ambitieuse et véritablement sincère, empreinte de romantisme, d'élégance, et d'une poésie fragile des plus ravissante. A vrai dire, la sauce prend si bien qu'il serait malhonnête de ne s'arrêter qu'à quelques vagues ressemblances avec de plus illustres prédécesseurs.
Au-delà Des Ombres porte en effet bien son nom, en nous invitant à dépasser le stade des apparences pour entrer de plain pied dans un univers mélodique radieux, paisible et imperceptiblement mélancolique. Des harmonies fleuries, parfois même un peu naïves, des arrangements délicats à base de mellotron (plus exactement de pseudo-mellotron numérisé, mais le résultat est assez bluffant), de suaves arpèges de guitare acoustique et des contrepoints occasionnels de flûte ou de clarinette, une sorte d'abandon langoureux et insensiblement pénétrant, distillent une atmosphère intimiste d'une gracieuse légèreté. Et si cette description rapide ne vous semble pas mettre franchement en lumière l'originalité personnelle de ce projet, sachez que Monsieur Ère G sait aussi insuffler dans sa musique un raffinement mélodique précieux et transparent, souvent évocateur, dans un registre cette fois ouvertement romantique, du Genesis le plus éthéré (l'intro du titre éponyme, en particulier, n'est pas sans rappeler quelque peu le fameux «Ripples», du groupe anglais sus-mentionné). Avouez que, même si les ingrédients sont connus, ce mélange du meilleur goût n'avait jusqu'à présent jamais vraiment été tenté.
Certains morceaux témoignent même d'une finesse d'écriture très convaincante, à l'instar de «La Course Aux Papillons», qui ouvre l'album en beauté avec ses volutes énergiques de guitare électrique (instrument assuré avec compétence par Eric Brassard) et son tapis de basse velouté, peut-être le titre le plus nerveux et le plus habilement construit de cet agréable florilège champêtre. Cette distinction mélodique s'exprime également avec brio sur «Au-delà Des Ombres», et sa section symphonique centrale en demi-teinte, dans laquelle violons, flûte et clarinette se superposent avec fluidité à un accompagnement de guitare acoustique très «Hackettien». Pour le reste, les ballades nonchalantes qui émaillent l'album jouent avant tout sur la carte de la modestie, privilégiant la clarté et la simplicité, voir même parfois une sorte de candeur enjouée que certains pourront juger un peu enfantine (sur «Mille Couleurs»). Que du bien-être, en tout cas, un peu de chaleur roborative que le chant plaisant de Robin Gaudreault, sur des textes en français dont la joliesse imagée rachète les aspects un peu confus, exprime avec un lyrisme détaché.
Au total, voici donc un album d'une grande fraîcheur, qui doit une partie de son attrait à la sophistication de ses arrangements et à une production impeccable, beaucoup plus, somme toute, qu'à la complexité ou à l'originalité mélodique des compositions proposées. Cette approche musicale humble et efficace porte indéniablement ses fruits, et mérite d'être saluée en conséquence. Au-delà Des Ombres se déguste en effet sans faire de manières, comme une gourmandise légère qui fond sous la langue avec juste ce qu'il faut de saveur et d'onctuosité pour ne jamais lasser, ou sombrer dans un excès de saccharine doucereuse. Avis aux gastronomes : ce petit plat tendre et aéré, idéal pour les grandes chaleurs, est à servir de préférence frais, en toute décontraction...
Olivier CRUCHAUDET
Entretien avec Robin GAUDREAULT :
Peux-tu
te
présenter en
quelques lignes, et nous résumer ton parcours personnel
jusqu'à ce premier album ?
Je suis né dans la ville de Roberval, située dans une belle petite région du Québec appelée le «Lac St-Jean», et j'y ai passé la majeure partie de ma vie. J'ai 35 ans et notre petite famille a fait ses dix ans de vie commune (on a seulement une fille), bientôt neuf ans de mariage. Je suis enseignant en musique au primaire (des groupes de niveau maternelle jusqu'à la 4ème année) : j'adore ce travail et j'y investis beaucoup de temps et d'énergie.
J'ai appris à jouer de la basse électrique à 13 ans et j'ai toujours aimé en jouer depuis tout ce temps ! J'ai joué dans des bars pendant huit ans, aussi enseigné dans des écoles de musique privées. Depuis seulement quelques années, j'enseigne la musique au préscolaire et primaire et j'entends y rester pour longtemps ! Étant jeune j'ai suivi deux ans de cours de piano classique et j'ai appris à jouer de la guitare tout seul.
À travers tout cela, j'ai mijoté ces sept pièces, dont la composition s'échelonne sur dix ans. La plus ancienne, «Mille Couleurs», date de 1992. J'ai toujours travaillé mes pièces tranquillement à la maison. Ça n'a jamais été mon occupation principale. La dernière,
Puis, un copain à moi (amicalement qualifié comme étant «l'homme à la grosse voiture verte» dans le livret du CD !) m'a mis en contact avec IPSO-FACTO et, après écoute de mes maquettes, le projet d'un CD fut lancé.
A première vue, Ère G semble être une façon élégante d'apposer tes propres initiales. Pourquoi ne pas avoir ouvertement signé cet album de ton nom ? Laisses-tu une certaine liberté, dans l'interprétation de ta musique, aux amis musiciens qui t'accompagnent sur ce disque ?
Pour ce qui est du
nom,
c'était une suggestion de
Michel Bilodeau, de la maison IPSO-FACTO. Je crois que c'est parce que
dans cette branche de musique, ça passe mieux un nom de
band, de projet, etc., qu'un nom personnel... mais ce n'est qu'une
hypothèse ! Alors quand Luc Lavoie (dessinateur) et moi
avons pensé au concept de l'album, le nom de projet
«Ère G» est sorti. Ça gardait
un cachet «personnel» : comme vous le mentionnez,
ça sonne comme mes initiales. C'est là qu'est
né tout le concept de l'album, je ne regrette donc pas
d'avoir eu à me trouver un pseudonyme. Je trouve que le tout
est très bien comme ça ! Mis à part
quelques improvisations (les solos de sax soprano dans les refrains de
«Mille Couleurs» et aussi le solo de guitare
électrique de «La
Traversée»), tout était sur partitions,
sauf les pistes de guitares électriques de Eric Brassard.
J'ai écrit les partitions pour les autres instruments, sauf
pour mon batteur qui a écrit ses propres partitions. Eric a
travaillé les guitares électriques en
écoutant les maquettes, sur lesquelles j'avais
joué toutes les guitares.
Ton influence la plus évidente parait être Harmonium (tant au niveau de l'instrumentation que de la délicatesse des arrangements), mais il me semble également percevoir, en demi-teinte, quelques références à Genesis, en particulier la période romantique allant de Trick Of The Tail à Wind And Wuthering. Ces deux groupes t'ont-ils particulièrement marqué ? Quels sont les autres groupes, ou musiciens, que tu admires le plus ?
Effectivement, j'adore Harmonium. À l'époque où j'enseignais à l'école secondaire, j'ai monté un hommage à Harmonium avec des élèves de 4ème et 5ème secondaire (15-16 ans) : flûtes, clarinette, mellotron, piano, guitares, etc., etc... Nous étions onze dans ce projet et le spectacle de fin d'année fut une réussite. J'avais repiqué les pièces complètement à l'oreille et retranscrit le tout sur partitions... Faut être gravement atteint... Le répertoire était constitué de l'album Les Cinq Saisons, dans son intégralité... Je peux vous dire qu'après les dernières notes de la dernière pièce, «Histoires Sans Paroles», la réaction du public fut très intense, je m'en souviens encore comme si c'était hier... Inutile de vous dire que les élèves aussi ont adoré...
Harmonium, c'est une musique très mature, très profonde, très riche... J'ai toujours été impressionné par la qualité harmonique des compositions. Fiori est très fort en harmonie (utilisation des accords), et les thèmes musicaux sont très solides. C'est définitivement un de mes coups de cœur ! Et de plus, ils chantent la plus belle langue du monde ! Génial ! L'année suivante, encore au secondaire, j'ai monté avec six élèves l'album Foxtrot de Genesis... Encore une aventure incroyable...
En général, mes champs d'intérêts musicaux se situent dans le classique, le blues, le jazz, le progressif... C'est à l'époque où je consacrais vraiment beaucoup de temps à «écouter de la musique» que j'ai découvert le progressif... Mais j'ai toujours remarqué que pour faire ce genre de musique, qui s'apparente souvent à la musique classique quant à sa forme, il fallait faire preuve d'une grande maturité musicale pour «emprunter» ces formes au classique. Je suis un maniaque de l'analyse... Comment est bâtie une pièce, quel procédé d'écriture est utilisé (harmonie, contrepoint, etc.), comment sont exploités les thèmes, etc., etc... Et j'ai toujours été d'avis qu'à l'époque du rock progressif, ce n'était pas tout le monde qui réussissait à bâtir une œuvre sensée, bien construite, mature, digne des procédés d'écriture utilisés par les grands compositeurs de musique dite «classique» mais de différentes époques (baroque, classique, romantique, etc.).
Parmi celles qui ont, selon moi, réussi, il y a un autre de mes coups de cœur : Yes... De l'époque Yes Album jusqu'à Relayer l'écriture musicale est très très forte. De plus, ils ont souvent utilisé le contrepoint, qui est extrêmement difficile à bien maîtriser. Et bien sûr : Genesis. J'adore particulièrement Selling England By The Pound... Cet album a un cachet particulier. Et avant que le band se métamorphose (la période Phil Collins), ils ont eu tout de même le temps de faire deux excellents albums, A Trick Of The Tail et Wind And Wuthering, de purs délices, mélodiquement très très forts. J'attache beaucoup d'importance à la mélodie.
Il faut également mentionner le band qui a «ouvert» le sentier du pop rock «sensé», mature, riche en harmonies, les plus grands créateurs de mélodies de la musique pop : les Beatles... Je suis un maniaque des Beatles...
D'ailleurs, pour enchaîner avec l'autre aspect de votre question, qui parle des musiciens que j'admire le plus, citons Paul McCartney. Il a été un des premiers à amener la basse électrique à faire une ligne mélodique, au lieu de tout simplement supporter l'harmonie. Squire l'a suivi avec brio... Sur les premiers albums de Yes, il était fortement influencé par McCartney. Puis il a poussé son style au point de carrément faire partie des nombreux passages de contrepoint de la formidable musique de Yes...
Également, j'ai toujours aimé King Crimson, mais ça, c'est un monde complètement à part ! J'aime une foule de styles différents, que je considère tous comme étant de la musique authentique et expressive. Bon, un autre nom me vient à l'idée, un bonhomme qui m'a profondément marqué : Pat Metheny. J'adore. Parmi les grands compositeurs, ceux que j'adore particulièrement sont Mozart (un vrai fou), Beethoven (ma préférée : la symphonie no. 6), Wagner, Tchaikovsky, Stravinsky, Debussy, Ravel, Bach, Vivaldi, St-Saëns, Fauré...
Accordes-tu une importance particulière au fait de chanter en français, alors que beaucoup de formations progressives choisissent en priorité l'anglais afin de toucher un public international ? La qualité poétique des textes est-elle pour toi une priorité, au même titre que la musique ?
Je me suis toujours exprimé en français, et je vois difficilement comment je pourrais exprimer ma passion la plus chère dans une autre langue que le français. Ce ne serait pas authentique comme musique. Les plus belles choses de la vie, je les vis en français. La musique faisant partie de ces «plus belles choses», je me dois de la faire en français. Je pense que la qualité des textes est tout aussi importante que la musique. Le français est d'ailleurs assez fort dans ce domaine. C'est une langue riche, pleine de nuances. Ce n'est pas parce que je ne m'intéresse pas aux autres langues (je parle très bien l'anglais), mais je ne pourrais faire de la musique dans une autre langue que le français.
D'une façon générale, Ère G ressemble à un manifeste en faveur d'une musique vraie et sincère, coupée de toute considération mercantile. Dans ces conditions, a-t-il été facile de produire cet album ? La situation au Québec est-elle plus propice qu'ailleurs pour les artistes hors normes, et surtout hors mode ?
Effectivement, je mise beaucoup sur l'expression et l'authenticité. Cela a un lien direct avec le concept de la pochette du disque, le pseudonyme «Ère G», les illustrations de Luc Lavoie, etc. Il y a beaucoup d'informations sur mon site www.eregmusique.com. Ici, on peut considérer comme étant «réalisable» de produire un album de ce genre, mais il faut bien calculer... La réalisation fut assez longue parce qu'il y a beaucoup d'instruments, mais tout le travail s'est achevé comme voulu. Pour ce qui est du marché, ce n'est pas très facile ici. Il faut considérer cette aventure comme étant un projet à long terme. Je ne pense pas que ce soit plus facile qu'ailleurs. Je suis co-producteur, on s'arrange pour gérer la production de manière à ce que le tout soit réalisable sans que l'on ait à supporter un trop gros investissement de temps et d'argent. Dans la mesure où l'on sait très bien ce qui nous attend, côté marché, on pense en conséquence de nos prédictions. La situation ici n'est pas nécessairement propice (à mes yeux) aux artistes qui osent faire autre chose (comme, par exemple, de la musique authentique...) que ce que les médias de masse nous proposent comme environnement sonore.
Penses-tu tout de même qu'il existe un public et des débouchés pour ce genre musique ? Te sens-tu en décalage avec ton époque ?
Un public, OUI, ce qui est plus difficile, c'est de le rejoindre. Les radios commerciales ne diffusent pas ce genre de musique... Il reste la promo mais c'est très dispendieux : les maisons de disques œuvrant dans la musique «hors norme» ne peuvent pas trop se payer une promo à tout casser (Je n'aime pas le terme «hors norme»; ça sous-entend que la musique progressive n'est pas de la musique «normale», alors qu'une grande partie de ce que j'entends dans les radios commerciales n'est pas toujours de la vraie musique...).
Dans ce contexte de consommation, on gagne des auditeurs petit peu par petit peu, mais par contre ce sont des auditeurs fidèles. Ils savent ce qu'ils écoutent.
Naturellement, ça serait peut-être mieux passé dans les années 70, où l'expérimentation vers des styles différents était mieux perçue, la société étant alors bien différente de celle d'aujourd'hui. Mais on ne saura jamais réellement. La musique n'a plus la même raison d'être qu'elle avait à d'autres époques mais on doit s'y faire et tenter d'entretenir une relation authentique et expressive avec elle !
Que penses-tu du mouvement progressif actuel ? Te sens-tu intégré dans ce mouvement ?
Il y a tellement de groupes; je trouve que certains se donnent le mandat de «faire de la musique compliquée» mais le sens de cette «complication» n'est pas toujours clair. Je trouve que la mélodie est souvent moins importante que la complexité. Bien sûr, certaines formations font de la musique qui m'apparaît très sensée, des pièces à grand déploiement qui pourtant tournent toujours autour d'un même noyau. Quand je les écoute, je ne décroche pas, je sens que la pièce m'amène dans un lieu X, puis elle me fait vivre une expérience esthétique, avant de me ramener à mon point de départ, pas toujours par le même chemin, mais je me sens quand même en territoire connu. Ça, j'appelle ça de l'Art. Je me dois de citer un bon exemple de cette forme de musique; un album que je me suis procuré l'an passé : Revolutions, de la formation Magenta.
J'utilise beaucoup le leitmotiv (le plus évident doit être celui de «Infantes») comme procédé de composition. Mes pièces comportent également un nombre très limité de thèmes, mais chaque thème est exploité au maximum. Dans le progressif, le groupe qui a utilisé cette technique de composition à merveille est, selon moi, Yes. Aujourd'hui, on retrouve souvent un nombre élevé de thèmes, parfois juste exposés. Ça diffère du courant actuel; reste à attendre les résultats !
Quels sont tes projets pour l'avenir ?
Pouvoir me permettre de faire un deuxième album, bien sûr ! Continuer de faire des petites actions de tous les jours pour que plus de gens comprennent que la musique, c'est un art. Continuer d'enseigner au primaire. Je me fais d'ailleurs dire souvent que je donne le goût de la musique aux jeunes.
As-tu un message particulier à adresser au public français ?
Puisse la musique nous faire partager de belles expériences... authentiques et expressives !
(chronique et entretien parus dans Big Bang n°48 - Mars 2003)

