BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Ames Vagabondes pochette

PISTES :

1. Astrodelica (4:57)
2. Le Cheval De Nébuleuses (11:21)
3. (Il A Neigé Sur) Pluton (5:51)
4. Le Songe Du Surfeur D'Argent (5:40)
5. Ici (6:51)
6. Au Domaine Des Trois Collines (11:25)
7. Un Petit Empire (9:43)
8. Rideau ! (5:40)

FORMATION :

Eric Vedovati

(chant)

Xavier Le-Loupp

(guitare)

Thierry Lesaffre

(batterie)

Loïc Consolin

(basse)

Dominique Barboyon

(claviers)

INVITÉ

Christian Décamps
(chant [2])

EX-VAGUS

"Ames Vagabondes"

France - 2006

Galileo Records - 61:28

 

 

Pour leur quatrième opus discographique (dont un CD 3 titres), les Grenoblois d'Ex-Vagus ont enfin chaussé leurs bottes de sept lieues pour vagabonder à pas de géant sur les terres progressives cultivées depuis des lustres par des groupes comme Ange ou Mona Lisa. Avec l'aide de Jean-Pascal Boffo à la technique et de Christian Décamps, le seigneur des Ange en supplément d'Ames (vagabondes ?), Ex-Vagus nous délivre ici une série de huit titres voués aux grandes années du prog français (1972-1978), une véritable châsse, un temple à la gloire de ce patrimoine musical qui nous est particulièrement cher.

Autant le dire tout de suite, Ames Vagabondes est globalement une réussite, avec ses points forts (une guitare impeccable, de belles idées harmoniques, un mélange jouissif de sons et d'ambiances, actuels et passés), ses limites (ce même mélange est une mayonnaise qui ne prend pas toujours). Dire qu'Ames Vagabondes n'est qu'une réussite de plus parmi la multitude d'albums prog produits depuis toujours en France serait réducteur et injuste, sinon complètement faux. Car si je tiens compte des individus qui l'ont élaboré (je connais un peu le claviériste, alors libre à vous de traiter tout ceci de copinage) et des sons que je suis en train d'écouter, ce disque est unique. Il faut donc que je vous décrive cette unicité.

Avant tout, celle-ci est apportée par le chant d'Eric Vedovati. Une voix chaude et forte qui rappelle celle d'Emmanuel Booz, un chanteur français des années soixante-dix pas endormi du tout (cf. le lipogramme de Victor Hugo) qui a travaillé avec Didier Lockwood et William Sheller (débrouillez-vous pour en savoir plus sur le bonhomme, ça vaut le coup). Ensuite ce sont les textes qui retiennent vraiment l'attention, de véritables poèmes aux traits shakespeariens, voire baudelairiens («Le ciel, / d'un blanc permanent / jusqu'à l'horizon, s'écoule, monotone»). Viennent enfin les sons des claviers qui, savamment mixés par Boffo, retrouvent parfois, ô miracle, la magie incomparable de ceux du Francis Décamps de la grande époque.

Ames Vagabondes démarre avec «Astrodélica», une comète qui emporte tout sur son passage et ne vous laissera pas de glace. Et jusqu'au bout, les morceaux de bravoure ne vont pas manquer. Voici de belles impressions auxquelles Seconde Lumière, le précédent album d'Ex-Vagus, ne m'avait pas préparé. «Le Cheval de Nébuleuse» (11:25) enchaîne sans faiblir avec une poignante et envoûtante mélopée magnifiée par la participation de Christian Décamps aux vocaux. La présence de cet illustre chanteur n'est pas étonnante : il croit depuis longtemps dans ce groupe Rhône-Alpin, au point de l'avoir choisi à plusieurs reprises comme première partie de ses divins concerts angéliques.

«Pluton» est particulièrement convaincant car, porté par une mélodie au charme immédiat, tranché par un fulgurant chorus de guitare, il résume à lui seul et en moins de six minutes ce que le groupe peut donner de meilleur et de plus personnel. Curieusement, Ex-Vagus se rapproche alors beaucoup plus du meilleur Mona Lisa, celui d'Avant qu'il Ne Soit Trop Tard (1977), que de Ange. On peut être moins convaincu par le titre suivant qui en fait un peu trop à mon goût au niveau du chant, même si sur le plan musical, la capacité du groupe à installer un maximum d'ambiance prégnante en moins de cinq minutes peu impressionner.

Mais le morceau qui restera comme leur plus belle réussite à ce jour est le très puissant «Au Domaine Des Trois Collines» (11:25). La guitare tutoie celle de l'immense Brézovar, des nappes de claviers majestueux roulent en une marche funèbre qui monte en puissance à la façon du mythique «Cimetière Des Arlequins» et engendre un final d'une intensité comparable à celle du mémorable «Bal des Lazes». Et Eric Vedovati en profite pour signer là son meilleur texte. «Un Petit Empire» (9:43) est aussi une belle réussite musicale, d'aspect plus rock au début, puis inspiré par ce que faisait Ange à la fin des années 70 (Par les Fils de Mandrins), qualités (la grâce...) et défauts (une certaine difficulté à maintenir la pression jusqu'au bout) compris. Comme un clin d'oeil malicieux, «Rideau» (5:40) clôt l'album de façon originale mais risquée. Le chanteur, toujours étant, prend le parti de jouer plusieurs rôles au risque de laisser sceptique les moins réceptifs au prog' théâtral et maniéré.

Après Versailles dont nous sommes sans nouvelles, voici Ex-Vagus, autre bel espoir hexagonal, autre digne rejeton d'Ange, d'Atoll et de Mona Lisa. Parti il y a 10 ans avec un léger handicap (une absence de virtuosité de mieux en mieux assumée), mais avec plein de rêves en tête, Ex-Vagus nous montre aujourd'hui une belle capacité à combler ses lacunes pour transcender ses références (sa paternité ?) plus ou moins assumées/avouées. En fin de compte, Ex-Vagus ne se contente pas de resservir les mêmes plats, fussent-ils les plus exquis, qui ont fait le succès des célèbres maîtres (queux ?) de Belfort, mais nous propose avec Ames Vagabondes un menu de choix, l'œuvre forte et personnelle qu'on espérait de lui depuis un bout de temps. Amateurs des meilleurs albums des monuments prog sus-cités, laissez-vous croquer tout cru par ce nouvel ogre du prog français.

Alain SUCCA

Entretien avec Dominique BARBOYON :

Seconde Lumière, votre précédent opus, était un concept-album futuriste, à mi-chemin entre polar psychologique et science-fiction. Quel est le thème principal du nouvel album ? Quelles en ont été les sources principales d'inspiration ? Et pourquoi ce titre ?

Du passé au présent, en direction du futur, le voyage de l'âme - propos de cet album - a été voulu le plus large possible : nous partons du centre du corps humain avec «Ici» pour aller sur Pluton, via quelques Nébuleuses... Les textes, tous écrits par Eric Vedovati (chant), sont inspirés par Shakespeare (La Nuit des Rois, La Tempête, Troilus et Cressida), par Syd Barrett et par Jules Laforgue (Complainte de Notre Dame la Lune) pour le coté complainte drolatique de certains textes. Ames Vagabondes parle beaucoup de visions étranges et merveilleuses, de personnages fantastiques et de ciels hallucinés. Quant au titre, il est tout simplement issu de la traduction du mot gallo-romain «exvagus» qui signifie : l'âme qui vagabonde.

Avec Ames Vagabondes, on est frappé par les progrès qui ont été réalisé depuis Seconde Lumière. Quel a été le déclencheur, le catalyseur qui a permis ce bond en avant ?

Vivre une aventure humaine (carburant du groupe) et être en état permanent de recherche sont les deux principales motivations de l'existence de Ex-Vagus. Cela nous invite donc à évoluer sans nous endormir sur nos acquis. Certes nous le faisons à notre rythme et avec nos capacités propres, mais cet objectif est ancré très fort en chacun de nous. Sur Ames Vagabondes, d'après nous, nous avons évolué sur trois points : la poésie des textes, les sons et la section rythmique.

Sans parler pour autant d'une continuité entre les différents morceaux de l'album, j'y vois comme un ordre logique. Avez-vous voulu donner une certaine structure musicale à l'ensemble ?

Il n'y a effectivement pas de continuité entre les titres. Lorsque nous nous sommes mis à l'écriture de cet album, nous sortions de l'opéra-rock Seconde Lumière, deuxième album concept du groupe. Nous avons alors décidé de ne pas écrire à nouveau une histoire, mais des histoires, pour justement nous laisser le plus de champ possible. S'il y a «comme un ordre logique» et «une  certaine  structure  musicale», c'est parce que la création s'est faite autour d'une idée unique pour tous les titres : emmener l'auditeur et le spectateur en voyage dans des directions les plus opposées, les plus inattendues via des routes inhabituelles.

Considérez-vous «Au Domaine Des Trois Collines», de part sa durée (11:25) et surtout son ambition littéraire et musicale, comme le sommet de l'album, voire même de votre discographie ?

On ne s'est encore jamais posé ce genre de question ! J'espère qu'on en viendra jamais à décréter que tel ou tel titre est le sommet de notre discographie, sinon nous n'aurions plus de perspective d'évolution et ça aurait comme une arrière-goût de fin de notre créativité. Même si effectivement «Au Domaine Des Trois Collines» est l'un de nos titres les plus cités, on retrouve «Un Petit Empire» comme titre préféré de plusieurs sites Internet... dédiés au Metal ! Que faut-il en déduire quant aux titres «phares» potentiels ?

En comptant «Le Cheval De Nébuleuses», cela fait deux titres qui dépassent ici les onze minutes. Penses-tu qu'une des caractéristiques du rock progressif soit la durée (sinon la complexité mélodique et rythmique) des morceaux ? Serez-vous tentés à l'avenir par des titres encore plus longs ?

Etre un compositeur de rock progressif, c'est justement être dans un état de créativité non contrôlé, refusant les limites conventionnelles, osant des voies nouvelles ou délaissées... A mon sens, «rock progressif» signifie aussi «rock qui ose». Or, oser n'est pas forcément synonyme de virtuosité instrumentale qui vire à la démonstration de 25 minutes; cela peut aussi signifier, par exemple, refuser le carcan des standards radiophoniques (3 minutes sinon rien) parce que l'histoire mise en musique nécessite plus de temps pour exprimer, explorer, développer un thème,

Il est vrai que la complexité mélodique et rythmique a été l'un des bâtons avec lesquels le prog s'est fait taper dessus à partir de la fin des seventies parce que, commercialement, il fallait bien trouver quelque chose pour étouffer ce mouvement qui remplissait des stades entiers de chevelus. Aujourd'hui rares sont les musiciens de prog qui restent accrochés à cette virtuosité. En grande partie peut-être parce qu'elle entretient une sorte de froideur et de distance avec une grande partie du public. Aujourd'hui le rock progressif fait tout pour renouer avec celui-ci. Je trouve d'ailleurs les concerts de prog plus chaleureux depuis quelques années.

En 2002, vous nous aviez expliqué d'où venaient vos relations privilégiées avec Ange (voir Big Bang #47). Aujourd'hui, Christian Décamps est un invité de marque sur votre dernier disque. Comment s'est passée votre collaboration avec le père Décamps ? Est-ce lui qui vous a proposé d'inclure un de ces titres dans l'album ?

L'immensité du cadeau qu'il nous a fait en participant à notre dernier album vient en partie du fait que c'est lui-même qui nous l'a proposé. Même si je le connais bien, jamais je n'aurai osé lui demander cela, par humilité et par capacité à relativiser l'apport d'Ex-Vagus par rapport à celui d'Ange. Christian a donc souhaité, sans s'imposer, nous écrire paroles et musique du titre «ici» en nous en confiant les arrangements. Puis il s'est proposé de chanter en duo sur «Le Cheval De Nébuleuse». Puisque je ne veux pas t'obliger à ajouter 50 pages à ce numéro rien que pour te dire ce que Christian Décamps représente pour moi et tout le respect que je lui porte, je vais juste dire ceci : cet homme a une notion du mot «amitié» à rendre jalouse l'éternité... En ce qui concerne notre collaboration artistique, elle s'est faite de façon très cool et en même temps très pro. On a pris une sacrée claque pendant la demi journée de studio passée à enregistrer sa voix... Bon sang, j'en frissonne encore !

Ce nouvel album, que je trouve beaucoup plus prog que le précédent, est plus proche de Ange, du moins comme le groupe de Belfort sonnait dans les années soixante-dix. Depuis longtemps, tu ne caches pas ta grande admiration pour lui. Mais ne penses-tu pas que la référence peut être encombrante si vous n'arrivez pas à la transcender, sinon l'égaler ?

La référence ! Mais quelle référence ? Ceux qui l'entretienne, ce sont les journalistes... Désolé, mais nous-même ne faisons pas référence à Ange pour nous situer. Il est évident qu'Ange a été la principale motivation à l'origine de la création d'Ex-Vagus il y a dix ans, et donc que leur influence est plus que fondamentale. Si au départ nous jouions des reprises d'Ange, nous sommes passés depuis 1998 à la création de nos propres titres. Ex-Vagus fait de l'Ex-Vagus depuis donc huit ans déjà ! Certains nous disent que depuis Seconde Lumière nous avons trouvé notre vraie identité et que cette personnalité a depuis permis de couper le cordon ombilical avec Ange. La référence pourrait être encombrante si elle perdurait ad vitam aeternam. Mais puisque nous ne sommes pas du genre à cracher dans la soupe, disons qu'il y a un moment que nous y mettons nos propres ingrédients...

Tu m'as un jour confié que ton rêve était d'organiser un festival de prog dans la région Rhône-Alpes. Penses-tu aujourd'hui que ce rêve peut se réaliser ?

En effet, je travaille sur ce projet depuis plusieurs années. Je crois être assez proche de sa concrétisation. Réaliser mes rêves est un objectif majeur pour moi. Créer un festival de rock prog peut paraître une gageure par les temps qui courent, mais j'aime les défis, surtout les les relever. Un festival c'est le triptyque Public/Groupes/Financement. Le Public, j'aimerais mieux comprendre sa désaffection des festivals de prog. Les Groupes, pas de problème, il n'y en a jamais autant eu, en Europe en particulier. Pour le Financement, c'est simple, il faut aller au charbon !

Euh..., question subsidiaire : et les filles d'Ars Nova, elles sont sympas ? (Ex-Vagus a participé au festival suisse ProgSol avec le groupe nippon, NDLR)

De toi à moi, elles sont peut-être «sympa» (comme auraient tendance à le montrer les couvertures de leurs CDs) mais avant un concert elles ont tellement le trac qu'elles refusent tout contact et restent à l'écart dans leurs loges. De plus, notre maîtrise du japonais n'était pas terrible ce soir là... Désolé, mais on a beaucoup plus échangé avec les doux dingues de Focus !

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°63 - Automne 2006)