
PISTES :
1. All Sales Final (2:02)
2. Valid For A Week (11:48)
3. Stagnant (4:54)
4. Code Of Tripe (12:04)
i) Ground Zero
ii) Feast
iii) Omega Land
iv) Fallout
5. Slate Clean (7:17)
6. Groove Seven (5:46)
7. Lifelines (20:00)
i) Tangles
ii) Intervention
iii) Puppet
iv) Traces
v) Cordpuller
vi) Vox Populi
FORMATION :
Mathew Kennedy
(basse, moog, theremin)
Ryan Parmenter
(chant, claviers, Rhodes)
Alan Rutter
(guitares)
Bob Young
(batterie, percussions)
EYESTRINGS
"Consumption"
États-Unis - 2005
Split Difference - 63:58
Ryan Parmenter marcherait-il sur les traces de son oncle Matthew ? Eyestrings serait-il en passe de devenir le nouveau Discipline ? Ces deux questions viennent immanquablement à l'esprit à l'écoute de ce Consumption, album qui fait suite au prometteur mais inconstant Burdened Hands paru en 2004. La ressemblance entre les deux formations, au-delà d'effectifs avec des membres communs (le bassiste Mathew Kennedy et le batteur Bob Young épaulant les deux Parmenter au sein de leurs projets respectifs), est aujourd hui de nature artistique. Noirceur, contrastes entre délicatesse et agressivité, arrangements à base de piano et de guitare électrique, voix..., les analogies sont indéniables.
Il serait toutefois mal intentionné de dénoncer Eyestrings en le qualifiant de simple imitateur. Non, Ryan Parmenter ne se contente pas de faire du réchauffé et de reprendre à son compte certains ingrédients qui ont fait la réussite et le succès de Unfolded Like Staircase, le deuxième album de Discipline, publié en 1997 (huit ans déjà !!), et à ce jour le dernier. Il affirme petit à petit sa personnalité et, maturité aidant, parvient à recentrer ses idées et assimiler ses influences afin de créer un tout cohérent. En sept compositions aux durées s'étirant de 2 à 20 minutes, Consumption affiche ainsi une inspiration mélodique au-dessus de la moyenne, d'une belle profondeur en dépit de quelques baisses de régime (deux titres aux accents pop, à considérer au choix comme de saines respirations ou de vaines frivolités). Le chant, bien maîtrisé, est très présent et laisse finalement assez peu de place aux développements instrumentaux (principalement des introductions atmosphériques et quelques doux accès de rage crimsonienne) pourtant fort réussis. Si ce déséquilibre peut apparaître d'emblée comme un défaut pour le mélomane progressif, la voix du maître d'œuvre libère des émotions et des textes particulièrement travaillés.
Ryan Parmenter est, à n'en pas un douter, un remarquable songwriter. Mais il sait aussi élaborer des arrangements soignés. On l'a dit, piano et guitare électrique forment la charpente des compositions; guitare nylon, mellotron, percussions ou encore theremin venant de temps à autre apporter leur concours. On aimerait toutefois, il est vrai, que la dimension instrumentale soit étendue. D'autant que les musiciens semblent tout à fait en capacité de s'aventurer dans des envolées collectives ou solistes sur des terrains accidentés, comme en témoigne «Groove Seven», le seul morceau sans paroles de l'album. Contrastes, changements de rythmes, richesse harmonique, sonorités de claviers plus variées (orgue) et splendide solo de guitare d'Alan Rutter, voilà assurément une démarche à approfondir.
Si Eyestrings n'atteint pas (encore) le niveau de Discipline, les progrès effectués sont considérables, tant au niveau de l'écriture que de l'interprétation. Consumption se situe ainsi, aux côtés des derniers albums de Frogg Café, Underground Railroad et Echolyn, dans le haut du panier de la production progressive américaine actuelle. Celle qui conjugue accessibilité et audace, héritage seventies et habillage moderne, avec une aisance rare.
Yann CARREAU
Entretien avec Ryan PARMENTER :
Tout d'abord, peux-tu nous présenter Eyestrings ? Quand et comment s'est formé le groupe ?
Tout a commencé en 2000 quand Mathew Kennedy m'a convié à rejoindre un groupe de musiciens avec lesquels il avait commencé à jouer suite à la cessation d'activités de Discipline. L'année suivante, Mathew et moi avons décidé d'aller plus loin que des réunions occasionelles et de former un vrai groupe. C'est à ce moment qu'un ami à moi, Alan Rutter, est venu vivre dans le Michigan après quelques années passées en Californie, et nous avons commencé à travailler certaines de mes chansons. Cet été-là, nous nous sommes retrouvés à plusieurs reprises pour répéter, mais malgré plusieurs auditions nous n'avions pas encore de batteur. Mathew a finalement appelé Bob Young, qui avait joué dans Discipline vers la fin du groupe. Notre musique lui a plu, et son jeu nous convenait parfaitement. Nous l'avons convaincu de se joindre à nous. Le groupe était enfin prêt à exister...
Sachant que tu écris tous les textes et composes la quasi-totalité des morceaux (Matthew Kennedy cosignant «Code Of Tripe»), peut-on concevoir Eyestrings comme un véritable groupe ? De quelle façon s'investissent les autres musiciens ?
Eyestrings est vraiment une création collective. Il est vrai que je suis l'auteur de la plupart de nos morceaux, parce que je suis très productif mais aussi parce qu'une bonne partie datent en fait d'avant la formation du groupe. Mais les morceaux ne sont après tout que des notes, c'est le groupe qui leur donne vie, en particulier lors des répétitions. Et c'est aussi vrai de la production, qui est tout sauf ma chasse gardée : Bob est très doué pour le mixage, et Alan et Mathew ont apporté beaucoup de nuances aux albums. Nous espérons que ce travail en commun va s'intensifier à l'avenir. Chacun de nous est indispensable à Eyestrings.
Si l'on te dit que Consumption nous rappelle Discipline, es-tu surpris ? Dans quelle mesure ton oncle Matthew a-t-il influencé ta démarche artistique et ta manière de composer ? Est-ce pour toi un exemple à suivre ?
Il serait illusoire de notre part de penser qu'on ne nous comparera pas à Discipline, et je suis le premier à avouer être un fan de la musique de Matthew Parmenter. Elle a bercé ma jeunesse, tout comme les groupes qui l'ont influencé, qui figuraient en bonne place dans la discothèque de mon père. J'aime beaucoup les aspects structurels et mélodiques de Discipline, en particulier les arrangements, les récurrences de certains thèmes, qui évoquent la musique classique, et c'est d'ailleurs vrai de nombre des meilleurs groupes progressifs. J'apprécie aussi la densité des textes, qui véhiculent vraiment quelque-chose de profond, et c'est un aspect qui me touche aussi chez des gens comme Peter Gabriel ou Radiohead, qui comptent aussi parmi mes principales influences.
Plus généralement, quels groupes ou artistes t'ont inspiré ? Suis-tu l'actualité de la scène progressive ?
En dehors de ceux que je viens de citer, j'aime aussi les Beatles, Ben Folds, certaines choses de King Crimson et Yes, Anekdoten, Aimee Mann, Brad Mehldau, Angelo Badalamenti et They Might Be Giants. Je reconnais que cette liste est plutôt hétéroclite ! Je dois avouer que je ne suis pas très au fait de la scène progressive actuelle, et je ne saurais dire si Eyestrings en fait partie : c'est plutôt aux fans d'en décider ! Ce qui m'intéresse, c'est de composer et de jouer, et j'espère seulement qu'il y aura assez de gens intéressés par notre musique pour nous motiver à continuer.
Ce nouvel album affiche plus de cohérence et de profondeur mélodique que le précédent. Cette maturité s'accompagne d'une certaine noirceur. Est-ce une évolution souhaitée ou cela reflète-t-il un état d'esprit du moment ?
Le premier album était constitué en majorité de morceaux que j'avais écrits avant la formation du groupe, et par conséquent il était plutôt éclectique. Quand nous avons enregistré Consumption, nous jouions déjà ensemble depuis quatre ans, et la musique était dès le départ destinée au groupe. Entre-temps nous avions commencé à trouver notre son, et une tonalité plus sombre s'est imposée, à la fois en réaction à l'état du monde et à nos personnalités musicales. En même temps, une distinction est apparue au sein de mes compositions, entre celles qui se destinaient naturellement à Eyestrings, et les autres, plus légères, que j'ai décidé de réserver à mon travail en solo.
Le chant occupe une place prépondérante chez Eyestrings. Pourquoi ce choix ? Les textes véhiculent-ils un message particulier ? Tout en appréciant ta voix, on se dit que des envolées instrumentales plus nombreuses et débridées (comme sur «Groove Seven») apporteraient davantage de contrastes dynamiques et rythmiques et rendraient ainsi les compositions encore plus attrayantes pour le fan de rock progressif (très exigeant comme tu le sais !). Qu'en penses-tu ?
En fait, il y a moins de textes dans Consumption que dans Burdened Hands, je dirais un bon tiers de moins. Je pense que cette tendance va se poursuivre. J'ai de plus en plus envie d'illustrer les histoires racontées par nos morceaux par des textes plus courts, plus denses, plus chargés de sens, en laissant les instruments en raconter aussi une partie. Bref, je pense que nos albums à venir laisseront plus de place aux parties instrumentales. Je suis d'accord pour dire que le solo de guitare d'Alan dans «Groove Seven» est vraiment superbe, et que c'est un peu dommage que ce soit le seul vraiment conséquent sur cet album. il est certain qu'il y en aura davantage la prochaine fois ! Quant aux contrastes au sein de nos morceaux, effectivement j'ai envie de les accentuer encore.
Le livret du CD est orné d'illustrations dont tu es l'auteur. Tu es décidément un artiste aux innombrables talents ! Les dessins sont-ils réalisés à la main ou par ordinateur ? Peuvent-ils être pour toi source d'inspiration musicale ?
Merci pour le compliment ! J'ai créé toutes les illustrations du livret à l'aide d'un logiciel de création graphique. J'aime beaucoup le dessin, et en fait je peins aussi à l'huile, mais ça m'aurait pris beaucoup trop de temps de peindre tout à la main ! L'informatique s'est imposée, mais rien ne dit que je ne reviendrai pas à là peinture à l'huile la prochaine fois... Quant à l'autre partie de votre question, dans le cas de Consumption c'est la musique qui a inspiré les illustrations, mais parfois ça fonctionne dans l'autre sens. A l'avenir, peut-être sur le prochain album, j'aimerais peindre une toile et m'en inspirer ensuite pour composer un morceau.
Quels sont tes projets ? Si Eyestrings garde le même rythme de production, un nouvel album devrait voir le jour en 2006, non ?
En ce moment, Bob est en déplacement à l'étranger, et Mathew, Alan et moi-même sommes en train de travailler sur de nouvelles idées de morceaux. Quand Bob sera de retour parmi nous, nous espérons donner des concerts dans le Michigan, et peut-être même tourner un peu. Mais n'espérez pas notre troisième album avant 2007 ! Pendant ce temps, je travaille à mon album solo, que j'espère sortir courant 2006. Il sera très différent : plus léger, plus drôle et, si je puis me permettre, plus «pop» que Eyestrings !
(chronique et entretien parus dans Big Bang n°60 - Décembre 2005)

