BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. The Perception Of Johnny Punter (8:37)
2. Goldfish & Clowns (6:36)
3. Change Of Heart (3:41)
4. What Colour Is God ? (5:50)
5. Tara (5:12)
6. Jungle Ride (7:34)
7. Worm In A Bottle (6:24)
8. Brother 52 (6:03)
9. Sunsets On Empire (6:54)
10. Say It With Flowers (4:15)

FORMATION :

Fish

(chant)

Steve Wilson

(guitares, claviers)

Foss Patterson

(orgue Hammond, piano, claviers, chœurs)

Ewen Vernal

(basse)

Dave Stewart

(batterie)

Robin Boult

(guitares)

Frank Usher

(guitares)

Dave Haswell

(percussions)

Chris Gaugh

(violoncelle)

Brain Hale

(violon)

Marytn Bennett

(violon)

Terence Jones

(cor anglais)

Fraser Spiers

(harmonica)

Doc

(voix [8])

Lorna Bannon
Katherine Garrett
Don Jack
Chris Thomson
Annie McCraig

(chœurs)

FISH

"Sunsets On Empire"

Royaume-Uni - 1997

Dick Bros Records - 61:11

 

 

Lorsqu'en 1988, Fish et ses collègues de Marillion décidèrent de mettre un terme à leur collaboration, on ne donna pas cher de l'avenir de ces derniers. Il semblait en effet relever de l'évidence que l'inspiration littéraire du charismatique chanteur, et sa façon si personnelle de la mettre musicalement en scène, constituaient l'essentiel du pouvoir d'attraction du quintette anglais. Pourtant, si l'on ne retrouva sur aucun des albums ultérieurs de Marillion la «magie» très particulière des quatre opus communs, on ne la ressentit pas plus sur les œuvres solitaires de Fish : chacun avait bien compris que l'alchimie unique de leur musique commune ne pouvait être recréée, et qu'il fallait accepter de tourner définitivement la page.

Marillion continua donc sans Fish et, avec son remplaçant Steve Hogarth, parvint - non sans quelques errements stylistiques - à trouver un second souffle et une nouvelle personnalité musicale. Fish, lui, se crut capable d'y arriver seul, entouré de simples faire-valoirs. Le couple créatif qu'il forma dans les premiers temps de sa carrière solo avec le claviériste Mickey Simmonds fit rapidement long feu, preuve s'il en était encore besoin que Derek Dick n'était pas disposé à accepter les contraintes d'une véritable collaboration.

Conséquence de cette farouche volonté d'indépendance, Fish choisit de restreindre son champ d'investigation artistique à ce qu'il était capable de faire lui-même : écrire des textes, et créer des mélodies. Bref, il devint un chanteur à peu près comme les autres. Et si une certaine sophistication instrumentale persistait, elle semblait relever davantage d'un clin-d'œil au passé qu'à un attachement viscéral aux valeurs progressives. Peut-être Fish tentait-il également, en cultivant cette différence, à se débarrasser de l'étiquette «Marillion» qui continuait de lui coller à la peau.

Toujours est-il que le public ne suivit pas. Le succès commercial alla déclinant. Une remise en cause semblait s'imposer. L'annonce d'une collaboration de Fish avec Steven Wilson, leader de Porcupine Tree et enfant-prodige du renouveau progressif anglais des années 90, parut alors témoigner de la part du chanteur d'une prise de conscience augurant de bonnes résolutions. C'est dire avec quel espoir Sunsets On Empire était attendu par tous ceux qui espéraient que la complicité du duo Fish/Wilson se révèle aussi fructueuse que celle qui enfanta les quatre premiers albums de Marillion...

Une certitude émane de la première écoute : ce nouvel album est nettement supérieur à tout ce que Fish a pu nous proposer depuis Vigil In A Wilderness Of Mirrors. Certaines mauvaises langues ne manqueront pas de préciser que ce n'est pas difficile, que c'était bien le minimum à attendre et que l'on se doit de réclamer de toute façon un peu plus de Sunsets On Empire... Cette exigence a de plus toutes les chances d'être exacerbée par la comparaison avec le très réussi nouvel album de Marillion...

La compétition à distance, malgré les années, continue donc de plus belle. Cependant, le parallèle s'arrête là, les liens stylistiques entre Fish et ses anciens acolytes n'existent aujourd'hui plus vraiment. Le poisson le plus célèbre du monde progressif n'est plus le simple membre (fut-il charismatique) d'une formation, mais bel et bien une entité à part entière... Et le rôle d'un chanteur est logiquement de chanter, ce que fait Fish d'ailleurs avec le brio qu'on lui connaît... Ceux qui espèrent trouver au sein des 10 présentes compositions (de 3:41 à 8:37) des développements instrumentaux dépassant le cadre du simple pont musical en seront donc pour leur frais. La présence de Steve Wilson (compositeur de 6 titres) ne change rien à ce constat, car le 'prince du prog' (comme l'appelle Fish en le remerciant dans le livret) ne parvient que partiellement à justifier sa haute réputation actuelle.

Si Sunsets On Empire est malgré tout une (relative) réussite, c'est néanmoins bel et bien au leader de Porcupine Tree qu'on la doit. Comprenez par là que Fish a beau être un vocaliste de tout premier ordre (l'un des tous meilleurs très certainement), il ne se suffira jamais à lui-même. Si son chant ne s'exprime effectivement pas au sein de structures musicales fortes, nul doute qu'il soit condamné à perdre une grande partie de son pouvoir d'attraction... Internal Exile et Suits (dans une moindre mesure, il est vrai) sont malheureusement là pour le prouver. Ce n'est pas pour autant que nous pouvons parler ici de rock progressif...

Sunsets On Empire, d'une certaine façon, est la version 'rock' de Vigil In A Wilderness Of Mirrors. L'inspiration y est globalement présente dans les mêmes proportions, mais les compositions privilégient ici nettement les guitares (de Steve Wilson donc, mais aussi et surtout de Frank Usher et de Robin Boult, par ailleurs compositeur de trois titres) au détriment des claviers tenus par Foss Patterson. Ce dernier est pourtant l'auteur d'une subtile et délicate composition («Tara», ode à l'amour que Fish voue à sa fille prénommée...Tara) dont le succès nous fait regretter l'isolement. Au total, on sent donc fortement que ce nouvel album est avant tout, d'un point de vue musical bien sûr, l'oeuvre de guitaristes ayant mis leur instrument en vedette au sein de morceaux assez ramassés et nourris donc d'une indéniable pulsation rock...

Ce constat est à la base des réserves que les magazines progressifs émettront à l'encontre de Sunsets On Empire, car il se traduit par une sophistication instrumentale bien trop sommaire. Notre appréciation de l'album dépend donc principalement des ambiances rencontrées, d'autant plus qu'il n'y en a bien souvent qu'une par composition (à part celle qui ouvre l'album en fanfare et qui s'avère de loin la plus ambitieuse)... Heureusement, les mélodies sont pleines de cette sève qui éclaire la jeunesse et la créativité retrouvées de Fish. La sincérité et l'honnêteté coulent en effet à flot de Sunsets On Empire, ce qui devrait engendrer l'enthousiasme des magazines rock généralistes. C'est tout le mal que l'on souhaite à notre poisson qui mérite d'être enfin reconnu par le grand public pour ce qu'il est vraiment : un vocaliste de tout premier ordre, qui œuvre désormais et définitivement dans la chanson (de qualité) et non plus dans le rock progressif...

Olivier PELLETANT

(chronique parue dans Big Bang n°20 - Mai/Juin 1997)

Entretien avec FISH :

Ton dernier album, Sunsets On Empire, marque un retour de ta part à un travail d'écriture en duo, en l'occurrence avec Steven Wilson de Porcupine Tree. Comment en es-tu venu à travailler de cette manière ?

Au fil des années, je suis arrivé au constat que ce que je fais n'est jamais aussi bon que lorsqu'il est le résultat d'un travail à deux. Pour Vigil In A Wilderness Of Mirrors, j'avais travaillé en étroite collaboration avec Mickey Simmonds, et ça a donné un album que je trouve toujours très bon. Ensuite, ce fut différent... Je savais que pour Sunsets On Empire, il me faudrait changer de cap, faire quelque chose de plus... audacieux, disons, que les deux albums précédents. Et ce qui s'est passé, c'est que lorsque j'ai commencé à écrire les textes, nous revenions tout juste d'une tournée, et chacun était reparti dans son coin, personne ne se souciait vraiment du fait qu'il allait falloir écrire ce nouvel album. Donc, j'ai fait venir Steve, en partie pour leur faire peur, les stimuler par la menace, en quelque sorte. Finalement, Steve et moi avons écrit ensemble cinq morceaux, en une semaine. Tout s'est passé très naturellement, pas du tout comme Suits où j'avais cinq compositeurs différents, c'était extrêmement fastidieux...

Comment as-tu fait la connaissance de Steve ? Connaissais-tu sa musique ?

Oui, j'avais entendu No Man. C'est un ami, avec lequel j'avais discuté de mes problèmes pour mener l'album à bien, qui me l'a finalement présenté. J'avais dit à cet ami que je voulais faire un album qui ait des nerfs, beaucoup d'énergie, un côté novateur, moderne. Du tac-au-tac, il m'a dit : arrête tout, c'est avec Steve Wilson que tu dois faire cet album. Sur ce, il m'a passé un morceau de No Man, et là j'ai su qu'il fallait que nous travaillions ensemble. Nous nous sommes rencontrés, et tout de suite le courant est bien passé entre nous. En un sens, c'était une relation créative assez proche de celle que j'avais autrefois avec Steve Rothery. Il a une forte personnalité, et c'est une bonne chose, car j'ai souvent tendance à faire de l'ombre à tout le monde, personne n'ose me contredire. Là, c'était différent, quand quelque chose ne lui plaisait pas, il le disait franchement.

N'es-tu pas parfois frustré de n'être que parolier, et pas compositeur ?

Non, parce que comme je viens de le dire, le fait de collaborer avec quelqu'un est très bénéfique pour moi. Je ne suis pas toujours le meilleur juge de ce que je fais. Donc non, pas de frustration ! Je suis très heureux de faire appel à des gens talentueux dans les domaines où je ne suis pas compétent.

Etait-ce ton idée dès le départ de revenir, pour Sunsets On Empire, à une musique disons, plus sophistiquée ?

Oui, je crois que mes textes ont besoin de ça. Ce que j'aime faire, c'est en quelque sorte du cinéma pour les oreilles, comme il existe du cinéma pour les yeux... Pour cela, il faut que la musique ait un côté théâtral, dramatique... cinématographique, donc.

Une telle musique est rarement très «vendable». Cela ne te fait-il pas peur ?

Ça, ce n'est pas mon problème, c'est celui des médias. Je sais qu'il y a des gens qui vont rejeter cet album sans même l'écouter, simplement à cause de l'étiquette «rock progressif». Que puis-je y faire ? Je ne sais pas, qu'est-ce que vous voulez, certaines personnes sont tout simplement étroites d'esprit...

Te sens-tu à l'aise dans le monde musical des années 90 ?

Selon moi, le milieu des maisons de disques est plus corrompu que jamais. Je crois qu'il se suicide lentement, à force de ne plus faire que des investissements à court terme, visant à faire beaucoup d'argent en un minimum de temps. Cet aspect là des choses, je m'en sens vraiment très éloigné. Mais ça va forcément changer, les attitudes doivent évoluer, dans les trois ou quatre années à venir. Les maisons de disques nous ont vendu des albums vinyle, puis des CD, puis des compilations, des remasters... Et après ? Qu'est-ce qu'elles vont essayer de nous fourguer maintenant ? Tout cela est devenu complètement ridicule... Pendant ce temps là, qui s'occupe de dénicher les U2, les Queen, les Genesis ou les Pink Floyd de demain ? Moi, je ne crois pas que ce soit Oasis, ou Blur...

Est-ce en réaction à tout cela que tu as créé ton propre label?

En partie, oui. Je suis très heureux de l'avoir fait, en 1993, parce que je ne me reconnaissais pas dans le système des grandes maisons de disques, et ça n'a évidemment pas changé depuis, bien au contraire.

Penses-tu que de plus en plus d'artistes vont faire de même?

Oh oui, certainement. Internet, notamment, va devenir un élément absolument central de l'industrie musicale. Je pense aussi que ça va aider les gens à découvrir des musiques qu'ils ne connaissaient pas. Quand j'étais jeune, il y avait des petits magasins de disques indépendants où l'on pouvait écouter les disques, se faire conseiller. Si tu avais aimé tel album de Yes, on te conseillait tel album de Genesis, etc. Aujourd'hui, dans les grandes surfaces comme la Fnac, il y a tellement de disques que les gens sont complètement perdus, à moins de savoir à l'avance ce qu'ils ont envie d'acheter. Et puis ces lieux manquent de convivialité, d'intimité. Je crois que les sites Internet peuvent combler ce vide. On se connecte, on télécharge des extraits de morceaux, on récupère toutes sortes d'informations et, éventuellement, on va acheter le disque en magasin. On voit bien de toute façon que la technologie ne cesse d'évoluer. Un jour ou l'autre, avec la miniaturisation, un CD tiendra peut-être sur un espace tellement petit qu'il sera possible de les stocker sur une carte, style carte de crédit. Alors il n'y aura plus de disques, plus de maisons de disques, plus de distributeurs... Et ta musique coûtera peut-être un peu moins cher !

Revenons à Sunsets On Empire pour finir. Tu sembles particulièrement fier de cet album...

Oui, je pense vraiment que c'est ce que j'ai fait de mieux. Et il se vend bien. En un mois, il s'en est vendu plus du quart des ventes totales de Suits. La France est très bien pour ça, car le bouche-à-oreille fonctionne très bien. J'aimerais vraiment que nous puissions donner plus de concerts en France, autant que nous en donnons en Allemagne, faire une tournée de vingt dates... Ce qui est sûr, c'est qu'après la tournée de cet automne, nous serons de retour ici l'été prochain, pour la coupe du monde de football, nous voulons jouer pour soutenir l'équipe d'Ecosse ! (rires)

Entretien réalisé par Aymeric LEROY

(entretien paru dans Big Bang n°22 - Septembre/Octobre 1997)