
PISTES :
1. Tumbledown (5:52)
2. Mission Statement (4:00)
3. Incomplete (3:44)
4. Tilted Cross (4:19)
5. Faith Healer (5:01)
6. Rites of Passage (7:42)
7. Plague Of Ghosts:
i) Old Haunts (3:13)
ii) Digging Deep (6:49)
iii) Chocolate Frogs (4:04)
iv) Waving At Stars (3:12)
v) Raingod's Dancing (4:16)
vi) Wake-up Call (Make It Happen) (3:32)
FORMATION :
Fish
(chant)
Dave Stewart
(batterie)
Steve Vantiss
(basse)
Steve Wilson,
Robin Boult,
Til Paulman,
Bruce Watson,
Phil Grieve
(guitares)
Mickey Simmonds,
Tony Turrell,
Mark Daghorn
(claviers)
Dave Haswell
(percussions)
Davey Crichton
(cordes, violon)
Nicola King,
Tony King,
Merlin
(chœurs)
Elisabeth Antwi
(chant)
FISH
"Raingods With Zippos"
Royaume-Uni - 1999
Roadrunner - 54:24
Le coup de projecteur de l'automne dernier, donné par Roadrunner à l'occasion de la sortie en version remasterisée de la discographie complète de Fish, se devait de n'être qu'une mise en bouche annonçant un nouvel album haut en couleurs... Car si Sunsets On Empire avait montré notre poisson dans une forme retrouvée, nous étions en droit d'attendre une suite un peu plus consistante d'un point de vue progressif.
Point question de réclamer l'impossible pour autant. Fish demeure avant toute chose un auteur-interprète de qualité qui, même si sa voix n'est plus aujourd'hui ce qu'elle était (les récents showcases français l'ont cruellement prouvé), est un «faiseur d'émotions» hors pair... Partant du constat que Vigil In A Wilderness Of Mirror est son meilleur album à ce jour (et celui qui a connu le plus de succès), il convient juste de souhaiter activement à Fish de retrouver la verve qui avait accompagné ses premiers pas en solo. Il y a dix ans déjà...
Première impression : ce Raingods With Zippos se joue parfaitement de ces attentes, en ménageant habilement chèvre pop-rock et choux progressif. Une habile façon donc de faire parler de soi en termes positifs, ou en tout cas d'amener la critique à être constamment prise en défaut entre accessibilité et ambition...
Deux parties bien distinctes structurent ainsi ce cinquième véritable album studio. Certains pourront reprocher à cette constitution un côté manichéen assez désagréable, c'est à dire une manière un peu grossière de séparer et de contenter les différents publics potentiels de Fish. En fait, les choses ne sont pas aussi fluides que les apparences nous invitent à le penser, et c'est à une œuvre plus complexe qu'il n'y parait que l'auditeur se trouve confronté...
Évidemment, l'amateur de musique progressive verra son intérêt se porter prioritairement sur la suite de 25 minutes qui clôt Raingods With Zippos. Cependant, les six premières compositions ont un rôle non négligeable selon moi, celui de faire prendre la sauce fishienne en incorporant progressivement ses éléments principaux. Quels sont-ils ? Tout d'abord, la verve retrouvée du maître de cérémonie, ensuite le classicisme pianistique de Mickey Simmonds, puis une rythmique légèrement 'jungle' (sans parler d'ambiances trip-hop à la Massive Attack) et enfin la fluidité guitaristique de l'omniprésent Steven Wilson (Porcupine Tree, pour les derniers à ne pas connaître le leader du groupe anglais)...
La première moitié de Raingods With Zippos se déguste donc comme une espèce de bande-annonce du film auditif que Fish s'apprête à projeter. En ce sens, les velléités Rhythm'n'Blues de «Mission Statement», les ballades sucrées («Incomplete», en duo avec Elisabeth Antwi, et «Tilted Cross»), la reprise nerveuse de «Faith Healer» du Sensational Alex Harvey Band, ou encore la dimension atmosphérique du superbe «Rites Of Passage» (l'un des deux titres composés par Mickey Simmonds) forment une sorte de catalogue, censé visiblement nous montrer combien la personnalité de leur interprète est complexe et sinueuse...
Pour ma part, ces morceaux (à l'exception de «Rites Of Passage») sont avant tout d'agréables mises en bouche, qui auraient bien du mal à exister par eux-mêmes si la suite ne venait clore l'album et par là même les tirer vers le haut... Raingods With Zippos se doit donc avant tout d'être jaugé à la hauteur de «Plague Of Ghosts», pièce fleuve enfantée par les musiciens de Positive Light, ceux-là même qui nous avaient pondu le pitoyable (ou presque) Tales From The Engine Room (reprenant en version techno certains morceaux de Marillion)... Et force est de constater que la réussite est bel et bien au bout de ces 25 minutes !!!
Reposant sur un lit de claviers aériens et emmené par la guitare fluide et psychédélique de Wilson, ce titre ressemble beaucoup à du Porcupine Tree qui aurait engagé Fish au poste de vocaliste. Le Porcupine Tree de The Sky Moves Sideways plutôt que celui de Stupid Dream bien sûr... Et force est de constater que le chant du colosse écossais ne prend toute sa dimension que lorsqu'il est accompagné de séquences instrumentales dignes de ce nom. Ce qui est la cas ici, où l'auditeur se repaît de toutes sortes d'ambiances spatio-progressives du plus bel effet. L'alchimie est totale entre un Fish fort et généreux et une musique affranchie de toute barrière... Bravo !
Concernant l'album dans son ensemble, il ne s'agit surtout pas de crier au chef-d'œuvre, loin s'en faut, mais de louer la détermination de Fish à ne renier aucune forme d'expression, étant acquis qu'elle lui permette de poursuivre une carrière en dents de scie... Entre des pop-songs plus ou moins réussies et une pièce musicale qui marquera durablement les esprits, il n'est pas difficile d'imaginer la route que nous souhaiterions voir Fish emprunter à l'avenir... Néanmoins, notre ami est un adepte du contre-pied et nul ne peut dire si ce Raingods With Zippos sera ou non un proche parent stylistique de son successeur... Et pourtant, quelle délicieuse perspective d'imaginer d'infinies déclinaisons de ce voluptueux «Plague Of Ghosts»...
Olivier PELLETANT
Entretien avec FISH :
Peux-tu tout d'abord nous expliquer la signification de ce titre étrange, Raingods With Zippos ?
C'est difficile à expliquer, c'est un peu comme pour Sunsets On Empire, c'est le genre de trucs qui vous vient comme ça, en plein milieu de la nuit... Enfin, à l'origine, ça remonte à un concert que j'ai donné en 1990, pendant la Coupe du Monde de Football. Malheureusement pour moi, ce concert tombait le même soir que le match opposant l'Écosse et le Brésil. J'ai tenté en vain de convaincre l'organisateur d'avancer le concert à l'après-midi, comme ça les supporters écossais pourraient me voir, et moi je pourrais voir le match ! Mais il ne voulait pas. Je me suis alors rendu compte que la scène n'était pas du tout protégée, alors j'ai eu une idée. Je lui ai dit : écoute mon gars, je le fais, ton concert, mais si la moindre goutte de pluie tombe sur la scène, tout est terminé. Il m'a répondu que de toute façon les prévisions météo étaient excellentes. Je lui ai dit, ah ouais ? Alors, j'ai commencé à faire une sorte de danse rituelle pour faire tomber la pluie. Et comme par hasard, le ciel s'est obscurci et il a fini par pleuvoir A la suite de ça, les roadies ont commencé par m'appeler le 'Raingod', le dieu de la pluie. Un peu comme dans le bouquin de Douglas Adams, 'Salut et encore merci pour le poisson', où il y a ce routier qui va de ville en ville, et se demande pourquoi il pleut toujours où qu'il aille, et en fait il y a un petit nuage qui le suit en permanence ! Sur dix concerts que je donne en plein air, quoi qu'il arrive, il y en a neuf où il pleut ! Après, l'histoire du zippo, du briquet, ça se veut absurde - un dieu de la pluie avec un briquet, c'est une idée bizarre. C'est comme l'eau et du feu, ils s'opposent mais d'une certaine manière ils sont inséparables l'un de l'autre...
Comme toujours, il y a des textes très personnels sur cet album. Dans «Rites of Passage» en particulier, on peut se demander si quand tu dis que tu ne veux pas partir, mais que tu as de moins en moins de raisons de rester, ce n'est pas un message adressé à tes fans...
C'est un texte très ambigu, c'est vrai. Honnêtement, s'il y a vraiment un texte qu'il me gène d'aborder, c'est celui-là. Pour dire les choses brièvement, ma femme et moi avons traversé des périodes très difficiles, des moments où nos problèmes financiers semblaient insolubles et où nous avons fini par nous demander s'il ne fallait pas mieux laisser tomber et recommencer à zéro. Nous avons tous deux dit des choses que nous regrettons d'avoir dites. Mais bon, ce sont des choses qui arrivent forcément dans un mariage, ou toute relation vraie. Quant j'ai présenté ce texte à Mickey Simmonds, il m'a dit : tu es fou, tu ne peux pas écrire ça, elle va te tuer ! Nous avons néanmoins fait la chanson, et pendant ce temps ma femme n'a jamais lu le texte ou entendu la démo. Et puis un jour, elle est venue au studio juste après l'enregistrement. Tout le monde a quitté la cabine, et nous nous sommes retrouvés tous les deux. Je lui ai fait écouter la chanson, et tous les deux nous étions là, à pleurer... Mais comme je l'ai déjà dit, il y a une certaine ambiguïté, et effectivement certaines phrases font allusion à ma carrière, et viennent de cette période, après la tournée de 1997, où j'ai fait le point sur ma vie et décidé de prendre un nouveau départ à tous points de vue.
Est-ce que le fait de composer avec de nombreux partenaires a été particulièrement stimulant pour toi ?
Complètement. Je suis très ouvert de ce côté là, car comme on peut le constater, cette variété ne nuit pas à la cohérence de l'album dans son ensemble, bien au contraire. Les quelques jours que j'ai passés au château de Marouatte ont eu une importance énorme pour moi, ils m'ont redonné confiance et m'ont fait prendre conscience du fait que j'étais un artiste, et pas un businessman. Après ça, j'étais dans un état d'esprit très positif, et c'est dans ce contexte qu'est née l'idée de créer ce morceau de 25 minutes avec Mark et Tony de Positive Light.
Parlons justement de «Plague Of Ghosts». Cette suite t'a donné l'occasion d'écrire des textes libres des contraintes habituelles du format chanson...
C'est vrai, et c'est ce qui m'intéressait particulièrement dans l'histoire. En ce sens, c'est un morceau vraiment progressif, avec un grand 'P'. C'était vraiment excitant pour moi de retravailler comme ça, un peu à la manière de ce que nous faisions avec Marillion à l'époque, en créant des parties écrites spécifiquement pour chaque instrument. Ça donne quelque chose de très «organique», ce n'est pas comme si tout était conçu par un ordinateur...
Tu n'as apparemment pas de réticences à utiliser le qualificatif «progressif»...
Non, parce que pour moi c'est du progressif des années 90, pas des années 70. Récemment, je discutais avec des amis des grands groupes des années 70. Et ce qu'on oublie souvent, c'est que tous ces groupes, de Van der Graaf à Yes en passant par Genesis ou le Floyd, n'avaient pas seulement des super musiciens et des structures très compliquées, ils avaient surtout un sacré sens du 'groove', vous voyez ce que je veux dire ? Beaucoup de jeunes groupes progressifs oublient çà, le feeling, la nature «organique» de la musique. Ce n'est pas des mathématiques ! Et c'est, je crois, quelque chose qu'on trouve sur «Plague of Ghosts» : même si on ne s'en rend pas immédiatement compte, il y a du jazz et du blues dans ce morceau, dans les rythmes de batterie et ce genre de choses...
C'est la première fois que tu reviens vraiment au progressif depuis Marillion, à l'exception peut-être de certains morceaux de Vigil...
C'est vrai, j'ai en quelque sorte évité de le faire, car on peut très vite tomber dans les clichés ou les pièges du genre, vous savez, quand on revient toujours dans le même champ, on y plante toujours un peu les mêmes légumes... Vous comprenez ? Et si ça marche sur cet album, c'est parce que les graines ont eu le temps de reposer et que, du coup, la plante qui a poussé est belle, parce que la terre était bonne. Pendant toutes ces années, elle a eu le temps de se régénérer...
Quelles sont tes intentions en ce qui concerne les concerts ?
Nous voulions organiser une tournée en mai et juin, mais les offres des organisateurs étaient merdiques. Avec ce qu'ils nous proposaient, ça allait nous coûter 1000 livres par jour. Et je trouve qu'il n'est pas moral de payer pour jouer. J'ai perdu tellement d'argent avec la tournée de 1997 que je ne veux en aucun cas connaître à nouveau ça. Je ne regrette pas cette tournée, bien sûr, avoir pu organiser soi-même une tournée de huit mois dans vingt-trois pays différents, 130 concerts au total, c'est même quelque chose dont je reste très fier. Mais je ne veux plus procéder comme ça : Raingods With Zippos exige un minimum de moyens pour prendre toute son ampleur en concert, même sans parler de light-shows gigantesques...
Comment vois-tu les mois à venir ?
J'espère vraiment que cet album se vendra bien, si possible autant que Vigil, et qu'à la suite de ça, les gens achèteront la compilation, Kettle Of Fish, puis les remasters... Si j'arrive à vendre 600.000 exemplaires des différents CD du catalogue, je serai totalement renfloué, et je serai alors dans une situation où je pourrai envisager le prochain album avec sérénité, sans craindre qu'un mec en costard débarque un beau jour pour prendre les clés de ma maison... J'ai 41 ans, une femme et une fille de huit ans, et je ne peux plus me permettre de prendre des risques inconsidérés. Je n'ai aucun besoin d'être célèbre ou riche, j'aimerais juste pouvoir mener ma vie et ma carrière sans forcément avoir toutes ces incertitudes qui pèsent sur mes épaules.
Parlons pour finir de la version remasterisée de Clutching At Straws, où l'on trouve les démos enregistrées juste avant ton départ de Marillion en 1988...
Elles sont bien, non ? J'en parlais l'autre jour au téléphone avec Mark et Steve. Je leur ai dit que je ne m'attendais pas à ce que ce soit si bon ! A l'époque, je trouvais vraiment que c'était de la merde... Évidemment, il y a toujours des choses qui ne me plaisent pas, et certaines des choses que j'ai dites à l'époque restent vraies. La musique est parfois inutilement alambiquée, à mon goût. Mais il y a vraiment des choses excellentes. Je pense que tous ceux qui ont aimé Clutching aimeront beaucoup ces morceaux. Le seul problème, c'est que tout le monde va me demander : mais pourquoi donc es-tu parti ? C'est compliqué, vous savez... En décembre, nous nous sommes tous retrouvés pour la première fois depuis dix ans. Nous avons passé une super soirée tous les cinq. Il n'a évidemment pas été envisagé ne serait-ce qu'une seconde que je revienne... J'ai beaucoup de respect pour Steve Hogarth, c'est lui le chanteur. Mais ces gars sont mes potes, et nous avons passé ensemble quelques années mémorables. Et nous étions tous d'accord pour dire que si nous nous étions débarrassés de notre manager en 1988, tout aurait été bien différent. Quand j'ai eu connaissance du planning prévu pour la tournée, j'ai vraiment pris peur. En trois ans, nous n'avions eu au total que trois mois de repos. Je venais de me marier, et c'était vraiment trop de pression. Nous aurions dû prendre une année sabbatique, ils auraient dû me laisser faire mon album solo, nous nous serions retrouvés en 1989 et nous aurions fait l'album suivant... Mais bon, peu importe, je n'ai aucun regret. J'ai eu raison de partir quand je l'ai fait. J'ai enregistré quatre super albums avec Marillion. Clutching At Straws est toujours mon préféré, et j'en reste fier. Mais ce qui importe maintenant, c'est ma carrière solo. Alors si Raingods With Zippos pouvait se vendre aussi bien que Clutching, je serais l'homme le plus heureux du monde !
Entretien réalisé par Aymeric LEROY
(chronique et entretien parus dans Big Bang n°30 - Mai 1999)

