BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Last Minute On Earth (11:40)
2. World Without A Heart (4:29)
3. Road To Sanctuary (13:50)
4. The Rainmaker (6:02)
5. City Of Angels (12:04)
6. Elaine (4:55)
7. Thru The Walls (4:31)
8. Sword Of God (6:00)
9. Blessing Of A Smile (3:12)
10. Red Alert (1:10)
11. Serious Dreamers (8:59)

FORMATION :

Roine Stolt

(guitares, chant, claviers)

Tomas Bodin

(claviers)

Hasse Fröberg

(chant)

Jonas Reingold

(basse)

Zoltan Csörsz

(batterie, percussions)

Hasse Bruniusson

(percussions, voix)

Ulf Wallander

(saxophone soprano)

The FLOWER KINGS

"The Rainmaker"

Suède - 2001

Inside Out - 77:05

 

 

L'an dernier, leur Space Revolver avait suscité des réactions diverses. «Curiosité, l'album rare et inattendu» pouvait-on lire dans les rayons d'un célèbre 'agitateur' (ce qui prête à sourire) ou déception pour une partie du public progressif qui le trouvait bancal et inconsistant. C'est dire qu'en cette année 2001, les Flower Kings étaient attendus au tournant. Les déçus s'ajoutant aux blasés, le nouvel opus des Suédois semble désormais moins impatiemment désiré. Notre attitude s'est modifiée. On le guette avec méfiance tout en espérant être surpris. Ce groupe phare, en tant que figure de proue et moteur de notre courant, doit à la fois éblouir (fasciner) et éclairer (montrer le chemin). The Rainmaker, s'il n'innove pas vraiment, rassure et remet la locomotive Flower Kings sur les rails. On retrouve donc Roine Stolt et sa troupe maîtres de leur art, dans le style qui a forgé leur personnalité, c'est à dire celui défini par Back In The World Of Adventures et dont l'aboutissement prenait les traits de la magnifique suite «Garden Of Dreams» sur Flower Power. Ainsi, les contrées psychédéliques dans lesquelles le groupe s'était récemment égaré, par manque de repères, de connaissances et d'intuition, ne sont plus visitées.

Le retour des Flower Kings sur des terres qu'ils connaissent parfaitement soulève néanmoins une question : The Rainmaker n'est-il pas une simple resucée des premiers épisodes ? Bien sûr, une impression de déjà-vu ou plutôt de déjà-entendu transparaît immédiatement mais elle s'efface devant le formidable plaisir que l'on ressent. A l'heure actuelle, peu de formations atteignent un tel professionnalisme, une si haute qualité d'écriture et une interprétation irréprochable, la précision technique des musiciens relevant du travail d'orfèvre. Précisons aussi, dans le but de réconcilier les nostalgiques d'un certain passé et les partisans de la modernité, que les influences 'traditionnelles' (Yes, Genesis, King Crimson, Camel) sont idéalement intégrées à un environnement actuel et personnel (sonorités, production...). Ni surannée, ni avant-gardiste, mais finalement un peu les deux, cette nouvelle œuvre se veut avant tout intemporelle.

A l'image d'un monde qui ne sait plus à quel saint se vouer, les rois du prog ont fait appel à un sorcier 'faiseur de pluie' pour redonner vie et couleurs à leurs compositions florales. Peut-être trouvent-ils par la même occasion un moyen de se ressourcer. Malgré le côté risible de la chose, force est de constater que le miracle a bien eu lieu. Les onze compositions évoquent donc le meilleur du groupe (ou presque), à savoir la période 1995-1997. Si les plus longs morceaux rappellent, de par leur construction et leurs idées, les suites découvertes sur Back In The World ou Retropolis, les autres titres nous replongent dans les constellations iridescentes de l'univers Stardust We Are.

«Last Minute On Earth» (11:40) et sa ligne vocale yessienne en diable, «Road To Sanctuary» (13:50) et son introduction magique ainsi que «City Of Angels» (12:04) et sa mélodie ensorcelante sont de superbes pièces progressives pleines de rebondissements, de thèmes mémorables et de développements instrumentaux jubilatoires. Mises bout à bout, elles pourraient s'apprécier comme un triptyque racontant les derniers instants d'un humain sur la Terre, son passage dans l'au-delà et son ascension vers la lumière divine. Pas franchement drôle ni original mais révélateur des différentes ambiances traversées et des émotions qui s'en dégagent. On navigue ainsi entre mélancolie, affliction, colère, recueillement et espérance. Autant de sentiments que les musiciens parviennent à transmettre grâce à leur incomparable savoir-faire. Si la guitare de Roine Stolt occupe le devant de la scène (en tant qu'unique compositeur, il s'octroie ce privilège), si la basse de Jonas Reingold prend de l'importance, apportant une brillante coloration jazzy, et si le chant protéiforme de Hasse Fröberg gagne du terrain, les claviers de Tomas Bodin paraissent légèrement en retrait car moins extravertis qu'à l'accoutumée. Excellents dans leur rôle d'accompagnement ou dans l'élaboration d'harmonies (avec toujours une large palette de sons analogiques et synthétiques), ils ne sont pas aussi virevoltants que par le passé et leurs escapades solitaires se font plus rares, plus brèves et plus posées, avec un accent 'néo-prog' assez prononcé. Connaissant le talent de l'artiste, on peut nourrir quelques regrets, ses acrobaties claviéristiques apportant souvent une dose d'humour et de folie. Cette petite pointe de fantaisie subsiste par endroits mais se montre timidement, laissant se développer un discours plus retenu et plus sage.

Cette relative circonspection est plus évidente encore sur les autres compositions de l'album. Si ces instrumentaux et chansons (parfois d'une douceur inédite) agrémentées de soli ou de petites envolées distillent de séduisantes mélodies, ils pèchent par leur manque d'imagination. Deux titres sortent quand même du lot : «The Rainmaker» (6:02) au climat solennel duquel surgit une guitare puissante et lyrique et «Serious Dreamers» (8:59) à la tonalité enjouée. En revanche, «Sword Of God» (6:00) emprunte la voie d'un 'heavy-blues-rock' sans vraiment convaincre et évite de justesse le hors-sujet grâce à sa séquence centrale plus inspirée.

Ces 77 minutes, comme on pouvait le présager, ne sont donc pas toutes de la plus belle eau. Comment pourrait-il d'ailleurs en être autrement sachant que le commandant du navire suédois appartient également à l'équipage du TransAtlantic et qu'il donne la main de temps en temps à quelques collègues moins chevronnés ? En outre, Roine Stolt, qui ne semble jamais rassasié, s'entête à remplir chaque nouvelle galette à ras-bord, quitte a provoquer une indigestion collective. Peut-être obéit-il à des impératifs commerciaux ? Pas impossible. Si la dichotomie format étiré et alambiqué/format concis et direct, récurrente dans la discographie du groupe mais de plus en plus marquée, n'a pas forcement les faveurs du mélomane progressif soucieux d'authenticité, elle ne perturbe toutefois pas l'écoute de The Rainmaker. En effet, les morceaux les plus courts, bien que calibrés et trop prévisibles, autorisent de saines respirations dans une atmosphère proche de celle immergeant les autres plages. Ils assurent ainsi une certaine cohérence, un équilibre global et un enchantement quasi-constant.

Avec sa sixième réalisation, le quintette d'Uppsala prouve qu'il faudra compter sur lui à l'avenir et qu'il sera difficile de le déloger de son piédestal. Son maintien au sommet de la hiérarchie progressive requiert néanmoins patience et démocratie créative. Roine Stolt, plus à l'aise dans la conception d'architectures labyrinthiques à l'intérieur desquelles on aime se perdre, devra prendre le temps de peaufiner ses compositions ou, mieux encore, partager l'écriture avec son comparse Tomas Bodin. Leur collaboration sur «Garden Of Dreams» reste dans les mémoires. Aujourd'hui, The Rainmaker laisse entrevoir de futures réussites, de possibles chefs-d'œuvre. Espérons que cette pluie réparatrice et revigorante permette aux Flower Kings de contribuer au renouvellement progressif du troisième millénaire en leur offrant une seconde jeunesse.

Yann CARREAU

(chronique parue dans Big Bang n°41 - Octobre 2001)