BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Soleil 12 (9:22)
2. Coup de Théâtre (34:47)
3. Éclipse (8:16)
4. Pieuvre à la Pluie (18:18)

FORMATION :

Patrick Forgas

(batterie)

Sylvain Ducloux

(guitare)

Igor Brover

(claviers)

Kengo Mochizuki

(basse)

Frédéric Norel

(violon)

Stanislas De Nussac

(saxophones tenor et soprano)

Denis Guivarc'h

(saxophone alto)

Sylvain Gontard

(trompette, flugelhorn)

FORGAS BAND PHENOMENA

"Soleil 12"

France - 2005

Cuneïform - 70:44

 

 

Si les deux premiers albums du Forgas Band Phenomena, Roue Libre (1997) et Extra-Lucide (1999), publiés par Cosmos Music, furent d'incontestables réussites sur le plan artistique, il n'en fut malheureusement pas de même sur celui de la diffusion. Mais il en fallait davantage pour décourager le valeureux batteur-compositeur ! Après une parenthèse new-age en solitaire chez Muséa en 2002, le voilà donc aujoud'hui chez Cuneïform. Indéniablement, au vu de l'identité musicale du label, il trouve là une place toute naturelle. Mais espérons que ce sera surtout l'occasion de se faire plus largement connaître, notamment hors de nos frontières.

On peut donc considérer qu'il s'agit pour Forgas d'une nouvelle chance comme d'un nouveau départ, d'autant que de retour à la formule la plus ambitieuse, il renouvelle une fois de plus ses effectifs (son carnet d'adresses semble inépuisable !)... Aux côtés de Denis Guivarc'h au sax alto, seul rescapé du précédent album, ce ne sont pas moins de six nouveaux musiciens qui sont venus renforcer le groupe, et enrichir notablement, au passage, sa palette sonore (trompette et violon comptent parmi les acquisitions).

En dépit de cette instabilité chronique, on constate une totale continuité musicale entre Soleil 12 et les deux albums précédents, sentiment renforcé d'ailleurs par la persistance des choix symboliques et iconographiques. Rien de plus normal si l'on sait que le le plat de résistance du jour n'est autre que «Coup de Théâtre», magnum-opus que Forgas a sous le coude depuis 1978, qui aurait dû constituer celui de son second disque (après Cocktail l'année précédente), et avait par la suite été envisagé pour Extra-Lucide.

Comme à l'accoutumée, on trouve au menu de cet album deux types de compositions témoignant de partis-pris esthétiques assez différents. Tout d'abord des pièces relativement courtes (8 minutes en moyenne), puisant dans un contenu thématique plutôt limité, délivré sur un mode répétitif souligné par les motifs cycliques de guitare et de claviers qui les sous-tendent. Après «Déclic», «Rebirth» et «Annie-Réglisse», on découvre ici «Soleil 12» (9:22). placé de façon optimale en ouverture de l'album, qui renvoie au meilleur de Roue Libre tout en conservant à l'écriture mélodique un rôle prédominant, et «Eclipse» (8:16), joué en rappel lors du concert au Triton qui a fourni la matière du CD. dont la trame plus serrée, prétexte à une succession d'ébouriffants solos, se ressent fortement de cette vocation de défouloir de fin de concert.

Les deux autres pièces, «Coup de Théâtre» (34:47) et «Pieuvre à la Pluie» (18:18), composition déjà présente sur Extra-Lucide, relèvent donc de l'autre catégorie, celle des «épopées», marquée au-delà de leur durée hors du commun par le renouvellement incessant de leur propos et l'absence, plus atypique encore, de retours en arrière vers les thèmes précédemment évoqués. Les «suites» conçues par Forgas ne sont pas des sortes de symphonies jazz-rock, régies par les principes théoriques de la «grande forme», mais bel et bien une succession totalement arbitraire, quoique mûrement réfléchie, de thèmes très contrastés, que ce soit dans l'intensité, l'instrumentation ou le style. Cet éclectisme est poussé à son extrême sur «Coup de Théâtre», le goût de Forgas pour le coq-à-l'âne s'étendant à des séquences parfois proches du pastiche, tant du côté du jazz que, par exemple, du hard-rock. A l'inverse, «Pieuvre à la Pluie» se révèle, particulièrement dans cette nouvelle version, comme la plus fluide et homogène du compositeur dans ce registre.

Ceux qui s'obstineront à ne voir dans ces morceaux que des pavés sans queue ni tête, dont l'absence de logique structurelle serait le signe d'une pensée musicale forcément superficielle, passeront à côté de l'essentiel, c'est à dire d'une part de la nature foncièrement festive et sans prétention de la musique de Forgas; et d'autre part de la validité d'une approche consistant à embarquer l'auditeur (consentant) dans un périple musical à rebondissements, où le fait de ne jamais revenir aux thèmes précédents, en rendant imprévisible la suite des événements, constitue le principal vecteur de la perte de repères, et donc du dépaysement, recherchés tant par le compositeur que l'auditeur. Ce n'est pas un hasard si le premier morceau de ce type créé par Forgas s'intitulait «My Trip»...

Au-delà de son émancipation appréciable des conventions, la démarche d'écriture de Forgas, si elle prend sans doute racine dans son parcours musical autodidacte, renvoie également, et de façon tout aussi précieuse, à une posture musicale qui n'a plus guère cours aujourd'hui, et qui nous ramène à une époque, le tournant des années 1960-70, où jazz et rock semblaient parvenir à définir un terrain d'entente particulièrement fructueux. Ces vélléités œcuméniques allaient hélas être sabotées, tant par les intégristes des deux bords que par, il faut le reconnaître, la dégénérescence rapide dans la démonstration et les clichés de ce que l'on appela alors le jazz-fusion, entraînant sa décrédibilisation quasi-totale. Il apparaît pourtant qu'en revenant aux meilleures sources, en l'occurence l'esprit du Soft Machine en 1969-70, il y a encore beaucoup de bonheur musical à tirer de cette voie injustement abandonnée. Et c'est précisément ce que fait Forgas, qui modernise au passage cet héritage tout en l'agrémentant de son inimitable patte personnelle.

L'élargissement de l'effectif instrumental apparaît de ce point de vue comme un atout considérable dans la réussite de cette entreprise. En effet, l'ajout du violon tend à contrebalancer l'omniprésence des cuivres, ce que guitares et claviers, souvent monopolisés par leur rôle texturel, n'ont qu'épisodiquement l'occasion de faire. Le long solo, aux subtiles colorations indianisantes, que délivre Frédéric Norel au milieu de «Coup de Théâtre» constitue à ce titre l'un des moments forts de l'album, tant par son irrésistible montée en puissance que par sa force symbolique. Cela ne saurait toutefois suffire à remettre en cause la suprématie du saxophone, mais celle-ci est d'autant moins problématique qu'au-delà de la diversification des timbres (soprano, alto et ténor), Forgas a fait appel à deux musiciens aux styles diamétralement opposés et idéalement complémentaires, avec d'un côté Denis Guivarc'h, pur jazzman hallucinant de vélocité et de brio, et de l'autre Stanislas De Nussac, qui œuvre dans un registre plus nuancé, ses solos de soprano en particulier étant empreints d'un lyrisme et d'une mélodicité remarquables, contrebalançant de manière bienvenue le déluge de notes orchestré par son très bavard collègue.

Il serait malhonnête de nier que, de par la charge symbolique qu'ils véhiculent dans l'inconscient de tout mélomane, les cuivres entraînent la musique du Forgas Band Phenomena sur un terrain qui ressemble beaucoup au jazz, du moins aux yeux des profanes, et que ce positionnement esthétique peut être conçu comme problématique. Il n'est pas en effet impossible d'imaginer cette musique jouée par un effectif purement rock, et nul doute que la force des mélodies de Forgas ne s'en trouverait pas forcément amoindrie. Ce point de détail purement formel apparît toutefois secondaire si l'on considère que, sur cet album comme sur les précédents, le ratio entre passages écrits et improvisés demeure assez nettement en faveur des premiers, et que par conséquent, au-delà de l'instrumentation adoptée et de ses accointances stylistiques avérées avec le jazz, la musique du Forgas Band Phenomena relève bel et bien du rock progressif, dans l'acceptation élargie du terme qui a toujours été défendue dans ces pages.

La publication de cet album chez Cuneiform s'avère dès lors totalement appropriée, la prédilection de ce label pour les franges les plus audacieuses du courant progressif clarifiant les choses tant du point de vue de ce que Forgas partage avec le rock progressif que de ce qui, aux yeux de certains au moins, l'en distingue. La haute réputation et la force de frappe de l'écurie américaine devraient maintenant faire en sorte que, faute de faire l'unanimité chez les mélomanes progressifs, sa musique parvienne aux oreilles de tous ceux qu'elle serait susceptible de séduire. C'est peut-être, en définitive, la meilleure nouvelle apportée par Soleil 12 : de voir enfin réunies les conditions d'une appréciation optimale de l'art forgassien, c'est-à-dire d'un côté ce qui s'impose assurément comme son meilleur album à ce jour, et de l'autre la promesse d'un impact sans précédent au niveau de la diffusion. Il ne reste plus maintenant qu'à la séduction d'opérer...

Laurent MÉTAYER, avec Julien GOARNISSON

Entretien avec Patrick FORGAS :

Avec une parenthèse solo en 2002 avec Synchronicité, il y a finalement près de six ans d'écart entre Extra-Lucide et Soleil 12. Qu'est-ce qui nous a valu une si longue absence ?

Les six ans qui ont séparé Extra-Lucide de Soleil 12 ont été consacrés, d'une part, à la réalisation de Synchronicité, qui s'est étalée sur deux ans environ, et d'autre part à la constitution de mon nouveau groupe, en essayant de trouver les musiciens qui correspondent le mieux à ce que je recherchais depuis longtemps. Dans ce style de musique, il ne faut pas se tromper dans ses choix ! Et pour ma part, c'est avant tout autour d'un esprit de famille que je cherche à faire partager ma musique. Rares sont les musiciens de mon âge prêts à s'engager dans une formation comme la mienne. C'est pourquoi les musiciens de mon équipe ont entre 25 et 38 ans. Je ne me sens pas pour autant un vieux dinosaure à côté d'eux ! En tout cas, tout baigne, ils sont à l'écoute, ils n'ont pas la grosse tête et sont surtout très brillants, pour ne pas dire... phénoménaux !!

Bref, je n'ai pas vu ces six ans passer, ce qui prouve que lorsqu'on est passionné, le temps ne compte pas... J'ai tendance à penser que le temps vaut mieux que l'argent, et Soleil 12 en est la meilleure preuve, car bien que réalisé avec très peu de moyens, c'est un album très satisfaisant, je crois.

Soleil 12 sort chez Cuneiform. Comment s'est passée la rencontre avec le fameux label américain ?

Eh bien, disons que la chance nous a souri, puisque Steve Feigenbaum, le patron de Cuneiform, était présent à Paris pour les Tritonales 2004, où nous avons présenté pour la première fois "Coup de Théâtre". La salle était pleine et le public, qui attendait depuis longtemps notre retour sur scène, nous a réservé un excellent accueil, même si le fait que nous partagions l'affiche avec un autre groupe nous a obligés à ne pas jouer très longtemps. Conscients que ce concert serait déterminant pour la suite des événements, nous avons tous donné le meilleur de nous-mêmes. Steve est venu me féliciter après le concert et nous sommes restés en contact par la suite. Aymeric Leroy, qui me suit depuis dix ans, a servi d'intermédiaire, et lui a fait écouter les nouveaux morceaux, "Soleil 12" et "Eclipse", enregistrés en répétition. Peu avant la tenue du concert, il nous a proposé de sortir le futur album en septembre, suite au report d'un autre disque, si l'enregistrement du concert était satisfaisant. Ce qui fut, heureusement, le cas... Tout tient toujours du miracle quand il s'agit de faire au mieux avec le minimum !!! Je suis très heureux et flatté d'intégrer l'écurie Cuneiform, qui compte beaucoup de groupes excellents, sans oublier ses rééditions de Soft Machine et robert Wyatt, qui comptent parmi mes références absolues.

On constate un renouvellement quasi total de tes musiciens depuis Roue Libre. Alors que l'on pensait la formation stabilisée autour de Matthias Desmier (guitare), Soleil 12 ne conserve plus que Denis Guivarc'h (sax). Qu'est-ce qui nous vaut de tels changements ? Pourquoi ce mouvement perpétuel ?

Ma vision des choses, sur ce point, n'a jamais varié. J'estime avoir beaucoup de chance de rencontrer d'excellents musiciens qui viennent s'éclater à jouer mon répertoire. Alors je m'arrange toujours pour qu'ils aient autant d'opportunités que possible de montrer toute l'étendue de leur talent. A chaque fois que je m'embarque dans la réalisation d'un album, je sais que tout peut arriver... Je n'ai que très peu de gratification financière à offir à ceux qui décident de s'embarquer sur mon nuage... La seule contrepartie, c'est de vivre une belle aventure et, j'espère, laisser une trace dans la musique de notre époque. Les musiciens qui jouent avec moi sont des perfectionnistes, et je considère que Mathias Desmier, Denis Guivarc'h ou Frédéric Norel comptent parmi les plus doués actuellement. Hélas, chacun poursuit parallèlement à mon groupe sa vie d'artiste et, souvent, de famille, ce qui oblige certains, à un moment donné, à revoir l'ordre de leurs priorités. c'est surtout pour cela que l'effectif de mon groupe s'est renouvelé au fil des années.

Qu'est-ce qui t'a poussé à sotir un album live plutôt qu'un album studio ? Des raisons économiques ? Es-tu satisfait du résultat ? L'album aurait-il été très différent s'il avait été enregistré en studio ?

A vrai dire, nous n'avons pas vraiment eu le choix. Si on me demandait de choisir, je dirais que dans un concert, il y a une certaine magie, un côté plus ludique, les musiciens étant en contact direct avec leur public, ce qui manque en studio. C'est donc cette formule que je préfère. Pour cet album, ça s'est d'autant mieux passé que nous avons eu l'opportunité d'effectuer la post-production en compagnie d'un véritable sorcier du son, André Voltz, qui a vraiment réalisé des miracles. Mais si la musique est bonne au départ, c'est aussi grâce au public du Triton, dont l'accueil incroyable nous a amenés à nous dépasser, en particulier dans les séquences d'improvisation.

Pourquoi cette nouvelle version de "Pieuvre à la Pluie", qui figurait déjà au sommaire de Extra-Lucide ?

Quand nous avons écouté la mise à plat du concert, autrement dit le mixage brut, Aymeric m'a suggéré d'inclure ce morceau en bonus parce qu'il trouvait cette version vraiment formidable. J'ai trouvé cette idée excellente, car j'avais été frustré, depuis le début du Forgas Band Phenomena, de ne pas avoir pu avoir un violoniste à mes côtés. La présence de Frédéric Norel, plus débridé que jamais, apporte beaucoup à cette version, tout comme celle de Denis Guivarc'h qui nous a gratifiés de quelques chorus de pure folie. L'autre raison d'inclure ce titre était que, s'agissant de notre premier album bénéficiant d'une sortie internationale, il était important que les gens en aient vraiment pour leur argent. Avec un CD de plus de 70 minutes, je pense que c'est le cas. Et si l'écoute de "Pieuvre à la Pluie" peut leur donner envie de découvrir l'album précédent, c'est encore mieux !

Peux-tu nous en dire plus sur ton obsession pour la Grande Roue, qui orne une nouvelle fois la pochette ?

Elle symbolise pour moi une époque où les gens étaient moins blasés, ils avaient encore le sens du grandiose, du merveilleux, de l'incroyable. Pendant l'exposition universelle, dans le Village Suisse où avait été dressée la Grande Roue, des montagnes avaient été reconstituées en stuc, avec la maison de Guillaume Tell, et des femmes en robes longues participaient à des concours d'arbalette... Autour de la Roue, il y avait un théâtre, un cabaret - l'Alcazar -, et dans un terrain vague attenant le cirque Barnum posait de temps en temps son chapiteau... Les militaires fauchés montaient dans la Grande Roue avec des filles et utilisaient les wagons comme chambres de passe ! Je pourrais vous raconter des milliers d'anecdotes du même genre... A un niveau plus symbolique, la Roue représente la "roue de la vie", le mandala, très bien décrit par Jung, le psychanaliste, dans ses ouvrages. Pour moi, c'est le symbole d'un jeu où le hasard n'existe pas vraiment : les coïncidences vous font rencontrer ceux qui seront vos vrais amis.

As-tu déjà une idée des prochains thèmes à aborder dans tes futures réalisations ?

Eh bien, l'enquête continuera avec autant de pignons qu'il en faut pour inventer l'horloge à remonter le temps ! Tant que la musique tournera, tout ira bien; j'ai déjà plus qu'une petite idée du prochain album. A "Délice Karma", que j'avais composé il y a quelques années et qui dure une bonne vingtaine de minutes, va bientôt s'ajouter "Double-Sens", un morceau encore plus ambitieux dont j'ai déjà écrit plus de vingt-cinq minutes et qui durera peut-être beaucoup plus encore... Il y aura peut-être un troisième morceau, plus court, qui n'est pas encore composé.

Aura-t-on l'opportunité de vous revoir prochainement en chair et en os sur scène ?

Je l'espère bien ! Le fait que Soleil 12 sorte dur un label aussi prestigieux que Cuneiform me rend optimiste quant à la possibilité de faire programmer le groupe dans des festivals, progressifs ou autres. Je serais heureux d'emmener mes musiciens sur des scènes internationales... sans oublier toutefois le public français, qui est très exigeant; mais aussi très fidèle !

Un dernier mot pour la fin ?

Nous n'en sommes qu'au début !...

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°59 - Octobre 2005)