BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Pardon Our French pochette

PISTES :

1. Everything Works In Mexico (11:56)
2. Sekala Dan Niskala (6:20)
3. Pardon Our French (Medley) (16:59)
[La Bataille Du Sucre (Ange) / Tired Answers (Puksar) / Laocksetal (Shylock) / Publiphobie (Carpe Diem) / Tunnel Pt. 2 (Atoll) / Yvett's Blouse (Etron Fou Leloublan]
4. Tears Of A Velvet Clown (13:17)
5. When The Ruff Tuff Creampufss Take Over (11:41)

FORMATION :

Chris Smith

(guitares, banjo, violon alto, violoncelle, mandoline, violon électrique)

Mike Sary

(basse)

Warren Dale

(claviers, accordéon, piano, marimba, samples, flûtes, harmonica, tuba, saxophones, clarinette basse, mélodica)

Jeff Gard

(batterie, percussions)

INVITÉS

Richard Adrian Steiger
(tablas, percussions, dumbek, riq [2])

Will Stewart
(trompette [4])

Pam Thompson
(tuba, euphonium, trombone [4])

Howie Gano
(piano, string synthétiseur [3])

Stephanie Dale
(piccolo [4])

Natalie Nichole Gilbert
(chant [3])

Steven Dale
(trompette, piccolo, flugelhorn [1,4])

Denise Gilbert
(voix [3])

EXTRAITS AUDIO :

FRENCH TV

"Pardon Our French !"

États-Unis - 2004

Pretentious Dinosaur - 60:12

 

 

French TV est l'une des plus vieilles formations progressives en activité. Eh oui, vingt ans déjà que son premier album a vu le jour ! Il est vrai que la formation américaine ne jouit pas au sein de notre communauté (en Europe notamment) d'une forte notoriété, qu'elle ne produit pas une musique facile d'accès, mais plutôt aventureuse, et ne touche ainsi qu'un public de connaisseurs. Si ses premières œuvres étaient trop expérimentales et décousues pour susciter un vif intérêt, il en est tout autrement depuis la sortie de The Violence Of Amateurs en 1999. L'arrivée du guitariste Dean Zigoris, pour épauler le bassiste Mike Sary, seul membre ayant résisté aux incessants changements de personnel, a dirigé le groupe vers des territoires plus abordables et chatoyants sans pour autant entamer l'excentricité qui fait son charme. Cette évolution favorable, que l'on peut qualifier de maturité tardive, s'est confirmée par la suite, comme en témoigne The Case Against Art, paru en 2002, qui poursuivait dans cette voie avec la même réussite.

Alors que l'on pensait la formation de Louisville (Kentucky) installée sur des bases plus solides, Pardon Our French ! enregistre un changement de batteur ainsi que le départ de Dean Zigoris. L'intégrité artistique est-elle remise en cause ? On serait tentés de répondre «non». Si ce huitième album (le septième 'studio') est tout aussi inclassable que ses devanciers, il confirme les progrès accomplis ces dernières années. Sorte de melting-pot de prog 'seventies' alambiqué (Gentle Giant), de jazz-rock, de folie zappaienne, de Canterbury, de RIO, de world-music... il associe une multitude d'influences, si bien que chaque morceau est différent des autres et s'apparente à un kaléidoscope d'idées musicales.

Ça commence avec le bondissant «Everything Works In Mexico», composition co-écrite par les quatre membres du groupe et sans doute celle qui a le plus de chances de séduire le public prog traditionnel, à condition de ne pas être allergique à la profusion de breaks et de thèmes. Claviers symphoniques, piano, guitares acoustique et électrique, violon, saxophone, trompette, riffs de basse sautillants et rythmes latins se suivent et se superposent dans une danse à la fois précise et facétieuse. Vient ensuite «Sekala Dan Niskala», signé par le guitariste Chris Smith, dans une veine plus acoustique mais présentant une palette instrumentale tout aussi riche, avec un accent mis sur les percussions. Un mets singulier, saupoudré d'épices orientales, que certains trouveront peut-être un peu trop corsé. Comme pour tout ce qui sort de l'ordinaire, difficile de savoir si on aime ou pas avant de goûter !

Depuis plusieurs albums, French TV s'est spécialisé dans les reprises. Après, entre autres, «The Fate» de Zamla Mammaz Manna sur The Violence Of Amateurs et «Partly The State» de Happy The Man sur The Case Against Art, il s'attaque non plus à un morceau d'un groupe mais à une scène tout entière, en l'occurrence la scène progressive française des années 70. Au menu de «The Pardon Our French Medley» on retrouve «La Bataille Du Sucre» de Ange (Au-Delà Du Délire), «Tired Answers» de Pulsar (Halloween), «Laocksetal» de Shylock (Ile De Fièvre), «Publiphobie» de Carpe Diem (En Regardant Passer Le Temps), «Tunnel Part 2» de Atoll (Tertio) et «Yvett Blouse» de Etron Fou Leloublan (Batelages). Cet hommage, réalisé avec l'accord de Muséa (détenteur du patrimoine), confirme tout l'amour que porte Mike Sary au rock progressif (le choix des extraits est en outre ici très judicieux) mais il s'inspire également du différend entre la France et les États-Unis à propos de l'intervention militaire en Irak. Le résultat est tout bonnement excellent, bien que très sérieux par rapport aux délires auxquels nous ont habitués les joyeux lurons de French TV. On a l'impression d'avoir affaire à une unique composition, les thèmes s'emboîtant parfaitement (certains sont même entremêlés) tout au long des 17 minutes.

Les deux derniers titres de l'album sont sans doute les plus complexes, en tout cas les moins attrayants de prime abord. «Tears Of A Velvet Clown», composé par Warren Dale (multi-instrumentiste qui tient les claviers et les divers instruments à vents) et issu de son album solo est réinterprété pour l'occasion. Dans la tradition du rock de chambre avec des détours par la musique de cirque (le brin de fantaisie), cette pièce n'est pas facile d'accès, du fait de dissonances. Les amateurs de ce genre d'exercice, de musiques nouvelles ou de RIO et de formations telles Univers Zéro ou Hamster Theater apprécieront sans doute. Plus rock mais tout aussi tortueux «When The Ruff Tuff Creampuffs Take Over» est une sorte de synthèse de l'art du quatuor américain, si tant est que cela soit possible.

Œuvre de musiciens experts et ingénieux, Pardon Our French ! est une franche réussite. Un album défricheur, sans concessions, progressif au sens premier du terme, empreint de perfectionnisme mais aussi d'un second degré effaçant toute prétention. Ceux qui trouvent les albums de French TV (même les plus récents) trop hétérogènes et aux compositions trop dispersées formuleront sûrement les mêmes critiques à l'écoute de ce nouvel opus. Il est peu probable que le groupe change un jour d'optique. Les mosaïques qu'il façonne sont sa manière de célébrer toutes les musiques qu'il aime. Sa raison-d'être.

Yann CARREAU

(chronique parue dans Big Bang n°55 - Octobre 2004)