
PISTES :
1. Hyperventilate (7:31)
2. No Me No You (6:06)
3. Snowman (3:55)
4. The Other Me (4:51)
5. Black Light Machine (10:06)
6. Milliontown (26:35)
FORMATION :
Jem Godfrey
(chant, claviers)
John Mitchell
(guitares, chant)
Andy Edwards
(batterie)
John Jowitt
(basse)
John Boyes
(guitares additionnelles)
FROST*
"Milliontown"
Royaume-Uni - 2006
InsideOut - 59:04
Le «prog», du moins ce que l'on nomme communément son «microcosme», est fou ! Alors que nous ne trouvons déjà pas le temps de chroniquer tous les (bons, voire excellents) albums qui passent entre nos oreilles, notre courant, sorte de corne d'abondance inépuisable, fait apparaître sans cesse de nouveaux groupes, plus talentueux les uns que les autres. En ce début d'été (quasi) caniculaire, le dernier en date, futur fleuron de l'écurie InsideOut, apparaît sous les traits de ce Frost*, le bien nommé... Bien que ne l'ayant reçu que tardivement, il était néanmoins impensable (la réunion de rédaction qui entérina cette décision fut d'ailleurs l'une des plus enthousiastes de ces derniers mois) de laisser passer ne serait-ce que quelques semaines avant de vous présenter ce somptueux Milliontown...
Frost* est en fait le projet d'un illustre inconnu... du milieu progressif tout au moins. Mais Jem Godfrey (puisque c'est de lui qu'il s'agit) est loin d'être le musicien du dimanche que l'on aurait pu imaginer; connu surtout dans le monde de la pop en Grande-Bretagne, notre homme jouit d'une solide réputation de producteur/compositeur, talent qu'il a mis notamment ces dernières années au service d'artistes aussi médiatiques que Atomic Kitten, Ronan Keating ou Blue (pas le Bruford Levin Upper Extremities, bien sûr !). On aurait pu penser qu'il n'y a que peu de choses à attendre d'un tel individu, et le parallèle tracé avec Alan Parsons sur le site d'InsideOut conduisait à espérer tout au plus que la musique proposée serait une pop de luxe. Que nenni !
La surprise est de taille à l'écoute de Milliontown, premier album de Frost* : disons le tout de go, il s'agit là du successeur possible de feu TransAtlantic au sein de notre microcosme. Et pourtant, en dehors du CV peu engageant de son principal maître d'œuvre, les musiciens qu'il a invité pour donner vie à ses compositions n'ont certes pas la même notoriété que Neal Morse et ses acolytes : John Mitchell s'est fait remarquer, outre sa participation à Arena qui a largement fait oublier son prédécesseur, grâce au récent supergroupe Kino; quant à la section rythmique, c'est exactement la même que celle d'IQ, l'excellent John Jowitt et le nouveau venu Anthony Edwards. Les claviers, enfin, sont assurés par Jem Godfrey lui-même, de même que le chant en coopération avec John Mitchell. Mais qu'en est-il donc des compositions ?
Les six présentes sur le disque (sans édition limitée, pour une fois), toutes très bien produites, sont en fait de durée relativement longue, avec la suite éponyme qui atteint les vingt-six minutes. Les deux centrales constituent logiquement (?) le ventre mou de l'album. «Snowman» est une ballade au piano et à la guitare acoustique seulement sympathique, à la mélodie proche de celles d'un Kino, et dont seuls les arrangements (sons de claviers plus modernes, écho d'orgue de barbarie) sont un peu plus originaux. Quant à «The Other Me», nettement plus dynamique et calibré, il aurait pu tout à fait, par sa mélodie, ses sonorités et son rythme appuyé, faire partie du dernier album de Genesis, Calling All Stations.
Mais les quatre autres morceaux font clairement oublier ces deux relatives faiblesses. «Hyperventilate», qui ouvre l'album, est un instrumental de sept minutes particulièrement jouissif. Des notes de piano délicates et sensuelles finissent par se rassembler en une mélodie sautillante, avant l'irruption de la batterie, de la basse et d'une guitare hautement lyrique pour le même thème successivement emphatique et sombre : à partir de là, les émotions s'enchaînent sans interruptions ni temps morts, le piano et la guitare électrique rivalisant en sensibilité et en moelle mélodique, tandis que la section rythmique ne chôme pas en multipliant les tempos et les breaks. De longues plages de claviers évoquent même le meilleur Genesis de la seconde moitié des années 70, et un solo de synthé particulièrement enlevé vient nous prouver que Jem Godfrey a en plus le culôt d'être un très bon claviériste ! «No Me No You» qui s'ensuit est une chanson de six minutes à l'accroche et aux couplets très rythmés, mais dont la partie centrale regorge une nouvelle fois de charisme, avec des envolées aussi bien vocales qu'instrumentales, dont des vagues de claviers irrésistibles et toujours quelques interludes de piano. Tout le talent de compositeur pop de Jem Godfrey, tel un nouveau Neal Morse, s'associe ici avec une substance pleinement progressive, et avec quel brio. Certes, le chant assez grave et rauque de Mitchell peut apparaître limité, mais il s'intègre plutôt bien à l'ensemble.
Enfin, les deux derniers titres de Milliontown sont deux sommets tout simplement remarquables. «Black Light Machine», tout d'abord, égrène durant sa dizaine de minutes une chanson agréable sans être transcendante (dont certains des arrangements évoquent le «Porcupine Rain» de Mostly Autumn), si ce n'est sur le refrain, plus lumineux, et surtout des soli de guitare littéralement étourdissants de maestria : un solo classique qui conclut la partie chanson, puis un autre plus lyrique et planant, qui s'accélère de manière croissante à l'aide de la section rythmique et tutoie le zénith. John Mitchell, qui avait déjà prouvé son immense talent dès The Visitor, ne peut que convaincre ici tous ceux qui doutaient encore de son immense feeling. Il faut ensuite laisser passer une nouvelle séquence chantée avec calme pour découvrir une dernière explosion instrumentale, de la même eau que sur «Hyperventilate», avec solo de claviers débridé et une ultime démonstration aérienne de la guitare. Le seul reproche éventuel qui peut être fait concerne la relative lourdeur de la batterie.
Quant à l'ample suite finale, elle récapitule, en un divin résumé, tous les points forts de l'album. Mélodie au piano, très présent, passages plus emphatiques et dynamiques, traversés de soli de claviers et de guitare incisifs, et qui reviennent fréquemment, puis nouveau moment plus apaisé (avec quelques inspirations à la Mike Oldfield), ces contrastes constituant véritablement la pulsation cardiaque de la composition. Là encore, aucune longueur, simplement des récurrences mélodiques et tellement de moments forts qu'il est préférable de vous laisser les découvrir vous-même... L'influence de Tony Banks est en tous les cas évidente, et l'explosion finale, gorgée de soli, achève définitivement l'auditeur qui n'a plus qu'à reprendre son souffle avant de relancer l'écoute.
Au final, vous l'aurez compris, Milliontown nous a pleinement conquis. Sans vraiment être certain que cette «théorie» soit valable, le plaisir de voir à nouveau émerger une formation à même de jouer le rôle de locomotive pour l'ensemble de notre courant s'avère ici total. Sans oublier de plus la place de Jem Godfrey dans l'industrie musicale britannique, susceptible (peut-être) d'apporter un éclairage plus appuyé sur ce premier opus, qui le mérite vraiment. Car Frost* a véritablement su capturer et restituer l'essence d'un certain prog symphonique, mêlant l'accessibilité et la fraîcheur d'un Kino à la luxuriance instrumentale d'un TransAtlantic. A défaut de pouvoir nous enorgueillir du tube de l'été, voici sans doute l'album de cet été 2006, qui saura incontestablement se faire une place méritée dans les classements de fin d'année. Indispensable, pourrait-il en être autrement !?!
Jean-Guillaume LANUQUE & Olivier PELLETANT
Entretien avec Jem GODFREY :
Pourriez-vous nous en dire plus sur votre parcours musical ?
Ma formation musicale, au sens académique du terme, a été très limitée. Pour résumer, mon prof de piano, c'était Tony Banks ! J'ai pris des cours pendant six mois quand j'avais neuf ans, puis j'ai arrêté. Plus tard, j'ai passé toutes mes vacances scolaires à apprendre à jouer les morceaux de Genesis : «In The Cage», «Los Endos», «Firth Of Fifth», «Supper's Ready», «Cinema Show», etc... Arrivé à l'âge de 14 ans, j'ai estimé que j'étais prêt à exprimer des idées personnelles. J'ai intégré un groupe local de blues et j'ai commencé à gagner un peu d'argent en donnant des concerts avec eux. A 17 ans, je me suis retrouvé en première partie d'IQ au Marquee dans le groupe prog de mon frère, Freefall. Au bout de quelques années, celui-ci s'est séparé, et j'ai travaillé dans des radios : Virgin Radio, puis BBC Radio 1. C'est alors que j'ai fait la connaissance, au comptoir d'un pub, d'un autre musicien avec lequel j'ai créé une boîte d'édition et commencé à composer des chansons pop. Notre première production fut «Whole Again» d'Atomic Kitten, qui s'est retrouvé n°1 des charts en Angleterre et s'est vendu à 2 millions d'exemplaires dans le monde ! Puis nous avons produit et mixé «Kiss Kiss» d'Holly Valance, qui a lui aussi atteint le sommet des hit-parades. Puis il y a eu «The Tide Is High» d'Atomic Kitten, qui est resté trois semaines n°1 l'année suivante. Plus récemment j'ai composé la chanson du gagnant de l'émission X-Factor, Shayne Ward, qui est resté n°1 pendant un mois. Il y a trois semaines, on m'a remis un prix Ivor Novello pour la meilleure vente de single de 2005...

Comment t'est venue l'idée de former un groupe de rock progressif, et comment as-tu choisi les musiciens qui t'entourent ?
J'ai toujours été amateur de rock progressif. C'est une obsession qui remonte à l'enfance ! Entre vingt et trente ans, j'ai été un peu déconnecté de cette scène, mais après cinq ans à faire de la pop, l'envie m'est revenue de faire des choses un peu plus musicales et expérimentales afin de retrouver un équilibre. J'ai fait une recherche sur Google et j'ai été éberlué de voir que le prog était plus florissant que jamais ! J'ai acheté une quarantaine d'albums et pendant les deux mois qui ont suivi, je me suis familiarisé avec tous ces nouveaux groupes. Ce fut un gros stimulant pour moi, et j'en suis ressorti avec l'envie de faire mon propre album. Au départ, je ne pensais pas forcément le sortir, c'était pour mon plaisir personnel, mais au fur et à mesure, j'ai commencé à me dire qu'il y avait peut-être là quelque chose qui pouvait intéresser un plus large public. Je me suis alors mis en quête d'autres musiciens. L'un des albums que j'avais préféré parmi mes découvertes récentes était celui de Kino. J'adore la voix et le jeu de guitare de John Mitchell. Je lui ai envoyé un e-mail en lui demandant s'il accepterait de jouer sur mon album. Il a écouté les morceaux, les a aimés et a accepté ! C'est lui qui m'a suggéré de faire appel à John Jowitt : un musicien formidable et un très bon organisateur. Je lui ai demandé s'il serait possible qu'Andy Edwards, qui venait de rejoindre IQ, tienne la batterie. J'avais déjà écouté des extraits sur son site qui m'avaient beaucoup impressionné. Je l'ai sollicité à son tour, il a accepté, et le groupe a trouvé sa forme définitive !
Quels sont tes musiciens préférés... progressifs ou pas ?
Il y a un nouveau groupe en Angleterre en ce moment qui s'appelle Darwin's Radio. Ils viennent de sortir leur premier disque, Eyes Of The World, et je le trouve génial. C'est assez dïfférent de ce que font la plupart des groupes prog, et j'apprécie beaucoup cette originalité. J'adore aussi Spock's Beard, mais bizarrement, je découvre leur discographie à rebours ! Neal Morse était déjà parti quand je me suis replongé dans le prog. En ce moment, j'en suis à V et je trouve que c'est certainement leur meilleur album. Ils ont vraiment placé la barre très haut au niveau de l'écriture, et dans ce sens, ça a été une bonne chose pour le prog en général. Cette musique a un peu tendance à se prendre trop au sérieux, et eux ont réintroduit un côté plus décontracté dans leur approche scénique. En dehors de ça, leur musique possède les trois qualités essentielles à mes yeux : superbes mélodies, interprétation de grande classe, et excellente production. Quant aux artistes non-progressifs... peut-on vraiment faire mieux que Britney Spears ?!? (rires)
Comment en es-tu venu à signer chez InsideOut ?
Je ne pense pas qu'il y ait mieux en ce moment. Ils s'intéressent vraiment à cette musique et ils la comprennent.
Il y a dans ta musique une fraîcheur et un dynamisme qui rappellent forcément Spock's Beard... Dans quel état d'esprit as-tu composé cet album ?
Dans un état d'esprit très positif ! Je ne suis pas quelqu'un qui se laisse facilement aller à la déprime. Au pire, ça dure une demi-heure ! Il y a tellement de choses formidables à vivre sur cette terre que je me vois mal infliger aux gens mes petites contrariétés. Je n'oublie jamais, ne serait-ce que l'espace d'un instant, quelle chance j'ai de pouvoir faire ce que je fais.
As-tu laissé les autres musiciens totalement libres pendant l'enregistrement ?
Absolument ! Ma seule consigne, c'était : «fais ce que tu as envie de faire» ! Rien que de les voir jouer suffisait à mon bonheur ! Ce sont des musiciens tellement doués, ils ont compris tout de suite ce que je voulais, et ont transporté ma musique dans une autre dimension. Et avec quel enthousiasme ! Le solo de guitare de John Mitchell dans «Black Light Machine» est exceptionnel : toute l'essence du morceau y est concentrée, il n'existerait pas sans ce solo !
Peut-on parler, au sujet de Milliontown, d'un album concept ? Qu'as-tu essayé d'exprimer à travers les textes ?
Non, ce n'est pas vraiment un concept-album, même si le morceau-titre est une sorte de mini-concept-album, vu qu'il dure 25 minutes ! Il m'a été inspiré par un livre intitulé L'Apprenti de Gordon Houghton, une sorte de comédie noire dont le héros est un mort-vivant qu'on a déterré pour lui faire effectuer une semaine d'apprentissage auprès de la Mort en personne ! S'il s'en sort bien, il aura droit à la vie éternelle; sinon, il retournera d'où il vient. Or, pendant ces quelques jours, il découvre les circonstances réelles de sa mort et... Je ne vous raconte pas la suite !
Frost va-t-il demeurer un projet studio ou des concerts sont-ils envisagés ?
Nous allons faire une tournée, c'est confirmé : quelques dates en octobre avec Pallas, puis un concert en Angleterre courant novembre. Nous allons commencer par des premières parties, car je pense qu'il est important de nous roder d'abord, de trouver nos marques calmement en tant que groupe. Et passer à la vitesse supérieure à partir de l'année prochaine...
Quels sont tes autres projets musicaux en ce moment ?
Du côté du prog, j'ai déjà commencé à composer en vue du deuxième album de Frost*, qui devrait sortir au printemps 2007 si tout va bien. Si je me fie aux morceaux déjà écrits, ça devrait se situer à mi-chemin entre Porcupine Tree et Yes époque 90125. Pour le reste... J'ai divers projets en vue, mais je préfère ne pas trop en parler pour l'instant. Je suis assez Superstitieux !
La question «best of» pour finir... Peux-tu nous donner tes préférences en matière de...
(a) vin - Château Musar
(b) lieu - Mon jardin
(c) ville - Manhattan
(d) album de prog — Seconds Out de Genesis
(e) chanson - «Toxic» de Britney Spears : la pop song parfaite !
(f) concert de prog - It Bites à l'Astoria de Londres en 1988. Ils ont joué «Once Around The World», j'étais au paradis !
Enfin, (g) la pire question qu'on t'ait jamais posée ? - Mmh... Il me faudrait réfléchir encore un peu avant de vous répondre !
Interview
réalisée par
Christine FORTIN
& Jean-Guillaume LANUQUE
(chronique et entretien parus dans Big Bang n°62 - Été 2006)

