BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Calling All Stations (5:43)
2. Congo (4:50)
3. Shipwrecked (4:22)
4. Alien Afternoon (7:50)
5. Not About Us (4:37)
6. If That's What You Need (5:12)
7. The Dividing Line (7:44)
8. Uncertain Weather (5:28)
9. Small Talk (5:01)
10. There Must Some Other Way (7:53)
11. One Man's Fool (8:45)

FORMATION :

Tony Banks

(claviers)

Nick D'Virgilio

(batterie, percussions [4,6,8,9])

Mike Rutherford

(guitare, basse)

Ray Wilson

(chant)

Nir Zidkyahu

(batterie, percussions)

GENESIS

"Calling All Stations"

Royaume-Uni - 1997

Virgin - 67:46

 

 

La boutade coule de source, et ne manquera d'ailleurs pas d'être reprise ici et là, mais il convient de préciser que ce quinzième album studio, dans la logique des choses, aurait du s'appeler And Then There Were Two... Genesis nous fait bel et bien l'effet d'un ballon de baudruche qui, au fil des années, se dégonflerait progressivement pour prendre une forme de plus en plus ratatinée... Nous propose-il pour autant une musique dénuée d'intérêt ?... C'est justement le but de cette chronique que de répondre à ce genre de question, dont la réponse n'est pas aussi manichéenne que l'intitulé pourrait le faire croire...

Tout d'abord, il nous est possible d'imaginer les contraintes de toutes sortes qui ont présidé à la réalisation de ce nouvel album. On pourrait même et plus exactement parler de paradoxes...

Etant à l'abri du besoin, Tony Banks et Mike Rutherford devraient aujourd'hui pouvoir (même s'ils ne l'ont plus fait depuis près de deux décennies) prendre des risques artistiques... De même, le succès de Mike & The Mechanics et de sa pop fadasse invite logiquement le bassiste à chercher une voie musicale différente donc ambitieuse, voie que Genesis (de par son passé) est naturellement voué à emprunter. Enfin, la mainmise (supposée tout au moins...) de Collins sur le groupe ayant logiquement disparu avec son départ, il ne demeure plus aucun paravent pour protéger nos deux rescapés : Calling All Stations s'avère donc le reflet de leurs seules conceptions artistiques... Car, même si c'est un rôle que lui ont fait jouer les fans de rock progressif (souvent à juste titre effectivement - cf. ses interviews, où il se montre souvent très dédaigneux à l'égard des œuvres de jeunesse de Genesis), Collins ne peut désormais plus apparaître comme le chantre du mauvais goût spoliant toute ambition musicale.

Ces considérations optimistes possèdent néanmoins un corollaire commercial qu'il convient de ne pas négliger. Non seulement les pressions financières doivent être vives de la part de Virgin (à l'origine d'une sacrée campagne de promotion !), mais les deux musiciens (mettons encore de côté le nouveau-venu) doivent de leur côté avoir à cœur de montrer que Genesis peut survivre commercialement au départ du célèbre batteur-chanteur...

Calling All Stations est donc le résultat de cet imbroglio artistico-mercantile, et s'offre courageusement à nous qui, nourris de ces a-priori, sommes très peu enclins à l'écouter avec naturel et objectivité...

Mettons immédiatement les pieds dans le plat, tant pis pour ceux qui ne se sont pas encore servis. Ce nouvel album est certainement le meilleur qu'il nous a été permis d'écouter depuis Duke (dix-sept ans déjà...), et confirme le regain (léger certes...) de créativité qu'avait représenté We Can't Dance. En fait, si Phil Collins faisait toujours partie du groupe, voilà tout bonnement le type d'album que nous aurions pu espérer. Tout juste aurions-nous parlé de bonne surprise, point en tout cas de révolution (fut-elle de palais...). Vous le voyez, le grand chambardement n'a pas eu lieu, prouvant par là que les enjeux financiers autant que la personnalité douceâtre du duo ne nous permettront plus de faire rimer musicalement Genesis et progressif... Néanmoins, Calling All Stations, grâce à quelques bonnes pioches, s'avère un album tout à fait intéressant à défaut de susciter un fol enthousiasme...

Le morceau-titre, qui ouvre l'album, instaure un climat sombre et dramatique qui reflète clairement (sans parler des successions d'accords et des enchaînements) les valeurs du Banks le plus attractif. La jovialité sied en effet beaucoup moins au claviériste, qui s'empêtre alors dans des ritournelles plus convenues. Petit aparté pour vous faire comprendre combien cette introduction pèse dans l'appréciation générale de l'album. Cette évocation de la solitude, que la musique éclaire ici brillamment, montre d'emblée que Calling All Stations n'est pas une œuvre désincarnée, même si certains titres sont d'un intérêt tout relatif («Shipwrecked», «Small Talk» ou «Congo»)...

Les onze compositions (de 4:24 à 8:47) reflètent une large gamme des sentiments humains, c'est-à-dire pas seulement ceux (positifs) que le grand public est habitué à rencontrer, mais aussi ceux (moins vendeurs...) qui engendrent généralement l'art véritable et durable... La qualité principale de ce quinzième album studio se situe donc dans les climats qu'il parvient à instaurer. Car pour le reste, c'est-à-dire la musique, force est de reconnaître que la magie n'opère plus beaucoup. Et l'élaboration de cet article n'est assurément pas un cadeau que l'on fait au dernier-né, car la mise en perspective historique le contraint, de notre point de vue progressif, à une forte humilité.

Quant à Ray Wilson, dont le talent ne fait aucun doute, il se démarque assez nettement de son prédécesseur. En effet, sa voix est plus rauque (plus proche de celle de Gabriel donc) et son chant plus 'rock' que ceux de Phil Collins. Le vide créé par le départ de ce dernier ne se situe pas par conséquent au niveau du chant, mais davantage à celui de la batterie. Qu'il s'agisse de Nick D'Virgilio (bizarrement cantonné aux morceaux les moins progressifs) ou de Nir Z (manquant quelque peu de subtilité), aucun ne parvient à faire oublier les fastes passés, quand Collins était en chair et en os derrière ses fûts... Tout cela concourt à faire de la section rythmique le parent pauvre de cet album. Et comme les solos (de guitare ou de claviers) sont inexistants, on comprend mieux que la principale qualité de cet album réside bel et bien dans l'instauration d'ambiances parfois vraiment très prenantes...

Cette sobriété instrumentale, bien que Banks et Rutherford aient fait preuve de témérité par rapport aux derniers albums, demeurera la principale limite de cette nouvelle formule. Néanmoins, il est tout de même réjouissant que les anciens occupent les ondes sans trop se renier. Par contraste avec la 'soupe' habituelle, ils sauront peut-être convaincre la nouvelle génération de jeter une oreille sur le meilleur de leur œuvre. Là est finalement, peut-être, le principal intérêt de Calling All Stations...

Olivier PELLETANT & Aymeric LEROY

(chronique parue dans Big Bang n°22 - Septembre-Octobre 1997)