
PISTES :
Archives TV 1974, Allemagne :
1. Cogs in cogs
2. Proclamation
3. Funny ways
4. The runaway
5. Experience
6. Features from Octopus
7. Advent of Panurge
8. So sincere
Concert télévisé 1975, USA :
1. Experience
2. Features from Octopus
3. Advent of Panurge
4. Funny ways
Emission Szene '74
FORMATION :
Derek Shulman
(chant, percussions, flûte à bec, basse, percussions)
Ray Shulman
(basse, violon, guitare acoustique, flûte à bec, trompette, chant, percussions)
Gary Green
(guitares, flûtes à bec, chant, percussions)
Kerry Minnear
(claviers, violoncelle, vibraphone, flûte à bec, chant, percussions)
John Weathers
(batterie, vibraphone, tambour, chant, percussions)
GENTLE GIANT
"Giant On The Box" (DVD)
Royaume-Uni - 2005
Alucard - 106mn
Parmi les ténors progressifs anglais des années 70, Gentle Giant est toujours resté un groupe à part, et ne rencontra d'ailleurs qu'une popularité somme toute limitée sur le Vieux Continent (contrairement aux États-Unis où il finit d'ailleurs par concentrer ses efforts). La faute sans doute à une complexité musicale souvent déroutante doublée d'une profonde originalité, qui valut au groupe une réputation pas forcément justifiée d'hermétisme. Si une flopée de disques d'archives live du groupe est parue depuis le début des années 90 (d'intérêt et de qualité sonore forcément variable), aucune trace visuelle n'avait été publiée, excepté bien sûr les divers pirates circulant en vidéo ou sur Internet. Le manque est maintenant réparé avec la sortie de ce premier DVD officiel, qui représente certainement la première occasion pour beaucoup de voir le groupe anglais en action.
Le cœur du DVD est constitué de deux prestations immortalisées par la télévision américaine (ABC In Concert, filmé à Long Beach en Californie le 10 octobre 1974 et diffusé le 3 janvier suivant) et allemande (ZDF Sonntagskonzert, filmé à Bruxelles (!) en juin 1975 et diffusé le 10 août suivant), durant respectivement 50 et 30 minutes. Pour situer un peu le contexte, le groupe vient alors de publier Power And The Glory, album qui, bien qu'excellent, marquait un début d'américanisation du 'son Gentle Giant', notamment au travers du Clavinet nouvellement employé par Kerry Minnear, dont les sonorités connotées 'funky' donnaient à la musique un aspect plus léger et sautillant, bien que ne se déparant pas de sa grande sophistication. Cette évolution se confirmera avec Free Hand, déjà enregistré au moment du second concert mais dont, hélas, aucun titre n'a encore été intégré au répertoire scénique du quintette.
Le répertoire présenté est donc, dans un cas comme dans l'autre, tiré en grande partie du sus-mentionné Power And The Glory et de ses deux prédécesseurs, In A Glass House et Octopus, à l'exception de «Funny Ways», seul vestige des premières années (et incontournable des concerts de Gentle Giant tout au long de sa carrière). Forcément, les doublons ne manquent pas, et d'ailleurs tous les titres du concert de 1974 figurent également au menu de celui de 1975; à savoir «Experience», «Funny Ways» et le medley d'Octopus (dans sa première mouture, incluant «Knots», «Advent Of Panurge» ainsi qu'un set acoustique à deux guitares citant «The Boys In The Band» et même un court extrait d'«Edge Of Twilight»). Le concert belge propose en supplément «Cogs In Cogs», «Proclamation», et «So Sincere».
Vu le nombre limité de témoignages vidéo existants, il serait malvenu de faire les difficiles, d'autant que l'on peut noter quelques différences sensibles entre les deux prestations. On préférera par exemple la mise en scène américaine, aux cadrages plus variés et surtout aux plans d'ensemble plus nombreux; le réalisateur belge tend à abuser des gros plans, quand il n'est pas carrément à côté de la plaque (Gary Green qui n'est presque pas filmé durant son solo sur «Experience» !). Le tout reste quand même assez sobre, sans les délires visuels que s'accordaient pas mal de réalisateurs de l'époque (remember «Pictures...» d'ELP). De même, autre petit 'plus', un public américain beaucoup plus actif et chaleureux (témoignant bien de la popularité du gentil géant là bas) que son homologue belge, à vrai dire un peu endormi... Quant à la qualité technique, elle s'avère plus que convenable pour l'ensemble du DVD : le son est clair, tous les instruments audibles, et l'image ne présente aucun défaut majeur, le tout permettant un confort de vision des plus satisfaisants.
Ces concerts permettent avant tout de se rendre compte de la qualité exceptionnelle des musiciens qui composaient Gentle Giant, multi-instrumentistes virtuoses (à l'exception du batteur John Weathers, qui ne quitte ses fûts que pour quelques brèves parties de vibraphone), un aspect qui contribua grandement à la légende des Anglais et qui prend toute sa dimension sur scène, le groupe réussissant à reproduire la richesse des arrangements studios, en se permettant toutefois quelques écarts notables. Les morceaux studios n'étaient ainsi quasiment jamais reproduits à l'identique, avec l'ajout de maintes nouvelles parties prenant avantages des larges capacités instrumentales du quintette. Parties qui sont devenues autant de morceaux de bravoure et de moments mémorables des concerts, et dont bon nombre sont présents ici : le solo de vibraphone ébouriffant de Kerry Minnear sur «Funny Ways» (où l'on voit Ray Shulman tour à tour au violon et à la trompette), le déchaînement de percussions sur «So Sincere», ou encore le quatuor de flûtes à bec sur le medley Octopus... - pour ne citer que les plus marquants.
On comprend que le groupe n'ait pas eu besoin de s'embarrasser d'effets de scène supplémentaires, la valse des instruments constituant à lui seul un spectacle des plus fascinants. Surtout qu'elle ne tourne jamais à la démonstration de virtuosité gratuite ou artificielle, mettant surtout en valeur l'alchimie unique d'un collectif de musiciens dénué de leader (pas même Derek Shulman, dont le rôle de chanteur principal aurait pu induire un tel statut). Le plaisir de jouer des cinq instrumentistes transparaît clairement au visionnage : on est tout sauf face à des musiciens studieux vissés à leurs partitions, et c'est une énergie très rock, contagieuse, qui se dégage de l'ensemble. Ce qui n'exclut pas une bonne dose de concentration, indispensable quand le propos musical est rempli comme ici de mélodies alambiquées et de rythmes impairs : les visages grimaçants - et, il faut l'avouer, pas toujours franchement gracieux - de Ray Shulman ou John Weathers en témoignent !
C'est certain, la musique de Gentle Giant demeure aujourd'hui encore unique en son genre (d'autant plus qu'elle n'a été que très peu copiée), en particulier au niveau des contrastes entre la finesse des séquences acoustiques et/ou d'influence médiévale/classique (les fameux chœurs en canon de «Knots») et le côté plus rock, voire hard-rock, du chant (puissant et haut-perché) de Derek Shulman ou des solos bluesy, quasi hendrixiens, de Gary Green.
Un second aspect logiquement plus présent dans le contexte live, et que l'on retrouve d'ailleurs dans la courte vidéo (à peine 3 mn) présente en plus des deux prestations principales, et également issue de la télévision allemande (BRW TV, avril 1974). Il s'agit d'une jam guitare/batterie échevelée, menant à la reprise du riff principal d'«In A Glass House» (le morceau), par le groupe au complet. Un 'petit' supplément assez captivant, bien que forcément frustrant du fait de sa durée réduite...
Le DVD comporte également quelques bonus plutôt intéressants : une galerie photo montrant le groupe en studio (tirée en partie au moins des séances d'Octopus, puisqu'on y voit encore le troisième frère Shulman, Phil, parti après l'enregistrement de cet album) et, plus substantiel, l'intégralité d'une émission télé italienne consacrée au groupe (22 mn au total), intitulée judicieusement «Baroque and Roll» (diffusée en mars 1975). Il s'agit en fait d'un entretien - plutôt instructif - avec les cinq musiciens, entrecoupé d'une (autre) prestation filmée (au cours de la tournée italienne de novembre 1974) du medley d'Octopus, où l'on apprend notamment que l'Italie fut une terre d'accueil précoce pour le groupe, à l'instar de Genesis ou VDGG. Le doublage italien, non sous-titré, rend la compréhension pour le moins difficile, mais une traduction anglaise est disponible sur le site officiel du groupe. Enfin, de cerise sur le gâteau, comment ne pas évoquer la musique des menus du DVD, spécialement composée par Kerry Minnear pour l'occasion et étonnamment proche du Gentle Giant de la grande époque (période The Power... : c'est cohérent, en plus !); on se surprend même à rester écouter les menus plusieurs minutes avant de visionner les concerts !
Bref, vous l'aurez compris, l'objet est des plus attrayants et peut constituer une bonne introduction à l'univers si particulier du géant anglais, et ce même s'il fait l'impasse sur certains albums majeurs comme Three Friends ou Free Hand, se concentrant sur la période 73-74. Ce qui ne peut que faire espérer l'exhumation future d'autres documents d'archives vidéo du même calibre - on pense notamment au concert télévisé pour la BBC de janvier 1978 (émission Sight And Sound), par ailleurs ultime prestation live du groupe en Europe, dont à ce jour seule la bande son a été publiée...
Clément CURAUDEAU
(chronique parue dans Big Bang n°60 -Décembre 2005)

