BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Into The dark (7:16)
2. Evidence Of True Love (9:24)
3. For Piano (4:53)
4. Don’t Leave Me Now (4:37)
5. Memorable Melody Of The Song (4:51)
6. Trio (6:23)
7. Save Knight By The Night (4:54)

FORMATION :

Toshio Egawa

(claviers)

Kota Igarashi

(batterie)

Toshimi Nagai

(basse fretless)

Taku Sawamura

(guitare)

Yukihiro Fujimura

(chant)

TOSHIO EGAWA'S GERARD

"Save Knight By The Night"

Japon - 1994

Nexus Records - 42:23

 

 

En examinant le présent album sous l'angle du critique sévère et intransigeant, il est aisé de s'associer (pour une fois) aux "nippophobes" et de stigmatiser les défauts et le mauvais goût manifeste dont il fait preuve. Save Knight By The Night regroupe bien un certain nombre de ces travers (essentiellement formels) qui ont sans nul doute restreint la portée du mouvement progressif japonais, même quand celui-ci était au faite de sa gloire, dans la seconde moitié des années 80. Combien d'entre nous, ne se sont-ils pas en effet avérés incapables, pour reprendre la célèbre formule de Rabelais, de "rompre l'os" (c'est-à-dire d'aller au-delà d'une apparence surprenante) afin de pouvoir "sucer la substantifique moelle" (donc de bénéficier de ce fond si abouti) ?

Lançons-nous à présent dans l'énumération de certaines caractéristiques de Save Knight By The Night qui, sans recul ni circonspection de la part de l'auditeur, pourraient totalement discréditer la musique proposée. Et ce serait une grave erreur ! Le premier grief que l'on peut formuler concerne la pochette de l'album dont la laideur et le ridicule parviennent - ô surprise ! - à dépasser ceux rencontrés pour Ie Rai Shan; on y découvre, dans un décor sirupeux aux teintes violacées, Toshio Egawa qui, par son maquillage outrancier et ses cheveux permanentés, a un aspect réellement androgyne. Notre maître ès-claviers, bafouant toute forme de pudeur, se trouve même crédité en tant que "mannequin" (sic) sous le sobriquet de "Geraro" (re-sic),..

A ce stade de la découverte du CD, on en arrive presque à souhaiter que l'inspiration musicale ne soit pas au rendez-vous afin que "ramage et plumage" soient en adéquation, c'est-à-dire ternes et sans relief... Je ne m'attarderai par contre pas sur le patronyme "Gerard", car une amie japonaise m'évoquait récemment le fait que ce terme (assez grotesque pour nos esgourdes francophones) possédait une sonorité suave et agréable dans sa langue natale. De plus, vous avez certainement noté que Save Knight By The Night est avant tout l'album solo de Toshio Egawa, auquel on a vraisemblablement associé le mot Gerard pour quelque sombre raison "marketing", donc mercantile. L'analyse de la musique nous éclairera de toute façon davantage.

Les autres griefs se situent au niveau de l'aspect musical. Le chant, tout d'abord, qui, par sa préciosité si singulière, symbolise idéalement le maniérisme (quasi) inhérent à l'art japonais en général. Beaucoup de choses ont été dites sur le sujet, aussi me contenterai-je d'inviter les plus rétifs d'entre nous à réellement tenter d'apprivoiser ces parties vocales (présentes ici sur seulement trois titres) peu orthodoxes, car elles peuvent receler malgré tout de fortes capacités émotionnelles. Ensuite, la propension nipponne à copier ce qui se fait hors de ses frontières ne manquera jamais de nous irriter, mais dans un premier temps seulement, car ce sentiment désagréable s'efface assez rapidement pour laisser place à de l'admiration tant l'imitation, au total, prend des allures de création originale.

Pour prolonger ce raisonnement en économie, c'est exactement le même phénomène qui a permis au Japon de devenir l'une des toutes premières puissances industrielles du monde moderne. Save Knight By The Night (titre à la syntaxe anglaise des plus douteuses - quelqu'un aurait-il une traduction à proposer ?) contient bien évidemment un exemple probant de ce qui vient d'être dit en la "personne" de "Trio" (6:20), titre sans équivoque, qui pompe résolument (mais de façon superbe, soyons honnêtes) U.K. et son "Carrying No Cross".

Je stoppe ici mes récriminations qui ont déjà du, malgré ma retenue explicite, décourager la plupart d'entre vous. Pourtant, tel est loin d'être mon but, tant Save Knight By The Night s'avère paradoxalement superbe, étant (comme toujours au Japon) le fruit d'un savoir-faire et d'un professionnalisme rarement égalés dans les autres nations progressives.

Mais au fait, pourquoi n'a-t-on pas simplement attribué la paternité de cet album à Gerard au lieu de chercher une dénomination peu subtile dont on ne comprend pas immédiatement la pertinence. Les musiciens sont pourtant bien les mêmes que ceux qui jouaient sur Irony Of Fate, le précédent opus publié en 1991... Ah non, pas tout à fait ! Yukihiro Fujimura, co-fondateur de Vienna - avec Egawa bien sûr - n'est crédité ici qu'au chant alors qu'il était jusqu'alors beaucoup plus le guitariste flamboyant (au jeu ondulé et énergique) du groupe que son préposé aux parties vocales. En réalité, la raison de ce relatif retrait est assez simple : Fujimura, impliqué ces dernières années dans la composition du nouvel album de Vienna, est venu, en guise d'invité de marque, prêter main forte, sur les trois seuls titres chantés, à son vieil acolyte Toshio. Etant composé en totalité par Egawa, Save Knight By The Night doit donc bien être considéré comme son album solo, même si Gerard s'y retrouve au grand complet (Kota Iragashi à la batterie et Toshimi Nagai à la basse, lui aussi dans Vienna). Parmi les instrumentistes, la seule nouveauté est la présence, pour pallier l'absence de son illustre prédécesseur à ce poste, du guitariste Taku Sawamura. Mais la prestation de celui-ci est avant tout marquée du sceau de la parcimonie, ses interventions jouant visiblement le rôle de faire-valoir vis-à-vis des claviers. La musique à laquelle Gerard nous avait habitués jusqu'ici ne se découvre donc plus que par fragments (notamment sur les morceaux où le chant apparaît). La forte personnalité d'Egawa s'exprime dorénavant sans entrave, instaurant de fait l'hégémonie de ses instruments. Le style général de l'album s'apparente alors logiquement à celui des groupes à claviers; mais il est encore plus tentant de faire le lien avec Motoi Sakuraba (Déjà Vu), qui publia lui aussi une œuvre sous son propre nom aux compositions aussi denses que léchées... Et, bien sûr, c'est le cas également ici !

En sept compositions (de 4:35 à 9:22) merveilleusement agencées, Toshio Egawa a démontré son grand talent pour ciseler des mélodies qui s'expriment dans un contexte majoritairement symphonique, même si les liaisons entre les différents thèmes s'effectuent souvent dans l'urgence. La musique est globalement d'une grande fluidité, en ce sens qu'elle véhicule de façon très cohérente des atmosphères changeantes et insaisissables. La mélancolie autant que la fureur font partie de la large palette des sentiments générés par Save Knight By The Night. La qualité de l'ensemble n'est cependant pas uniforme : "Don't Leave Me Now" (4:35), au chant accaparant, est par exemple assez proche de ce qu'a pu nous offrir le Vienna le moins inspiré (c'est-à-dire un peu fruste), tandis que "Into The Dark" (7:15), le morceau d'ouverture, fait preuve d'un raffinement harmonique superbe dont les japonais seuls ont le secret.

Ainsi, malgré ses défauts notables qui m'ont conduit a priori à en faire le représentant symbolique des critiques adressées généralement aux albums nippons, Save Knight By The Night s'avère paradoxalement assez consensuel. Toshio Egawa, autrement plus inspiré dans la mise en forme de sa musique que dans celle de son apparence physique, a apporté un soin des plus minutieux à la construction de ses compositions expurgeant de fait toute velléité critique de la part de l'auditeur. Ce dernier se trouve donc confronté à un album beaucoup moins typé que ceux de Gerard (stricto sensu), et donc plus à même de ne pas le rebuter au premier abord.

Avec Asturias (Cryptogam Illusion) et Ars Nova (Transi), Toshio Egawa's Gerard (puisque c'est ainsi qu'il nous faut désormais l'appeler) aura donc permis au Japon de retrouver l'élite progressive en 1994. Et ça, c'est indéniablement une bonne nouvelle !!! Mais 1995 ?!?

Olivier PELLETANT

(chronique parue dans Big Bang n°11 - Mai/Juin 1995)