BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Empty Lie, Empty Dream (6:21)
2. Killing Our Mother, Condemning Our Children (6:44)
3. Orpheus (6:40)
4. Ascending To Heaven (2:05)
5. Crime Of The Future (5:42)
6. The Pendulum parts 1-3 (11:52)

FORMATION :

Toshio Egawa

(claviers)

Masuhiro Goto

(batterie)

Atsushi Hasegawa

(basse)

Robin G. Suchy

(chant)

GERARD

"The Pendulum"

Japon - 1996

Muséa - 39:28

 

 

Pour un amateur de rock progressif japonais comme je peux l'être, découvrir un nouvel album de Gerard arborant sur sa pochette (tel un panache suscitant une grande fierté) le logo originel du groupe, est un bonheur indescriptible. Ce logo, utilisé uniquement en 1984 sur la première œuvre de la bande à Toshio Egawa (leader-claviériste), a toutes les chances, a priori au moins (vous en conviendrez aisément), de traduire un retour aux sources. Autre indice favorable : The Pendulum est le premier album depuis cinq ans (et Irony Of Faith) à sortir sous le nom de Gerard. Nous découvrîmes certes le magnifique Save Knight By The Night en 1994 (cf. Big Bang n°11), mais il s'agissait avant tout d'un album solo de Toshio Egawa... Sincèrement, comme tout laissait penser que ce dernier était à l'orée d'une carrière solitaire, cette volte-face a de quoi fortement titiller nos espoirs. Il reste désormais à savoir si ces signes positifs reposent sur de solides fondements...

La découverte des informations contenues dans le livret ainsi que la première écoute de l'album sont explicites, et nous invitent à cesser de nous leurrer davantage... Premièrement, la réutilisation du patronyme 'Gerard' (et du symbolique logo, j'insiste) ne traduit aucunement une reformation du groupe originel, ou tout au moins la réunion de Toshio et de son fidèle acolyte Yukihiro Fujimura (guitare et chant). Ce dernier, qui travaille aujourd'hui sur le nouvel album de Vienna, fait ici cruellement défaut : je n'en dis pas plus car j'y reviendrai plus loin.

Deuxièmement, on a beau savoir que la qualité prime toujours sur la quantité (Big Bang ne se prive d'ailleurs pas de condamner les groupes qui font du 'remplissage' pour utiliser au maximum les possibilités de stockage d'un CD), découvrir seulement 26 minutes de musique réellement inédites gâche un peu le plaisir initial. The Pendulum dure certes plus longtemps, mais contient deux reprises (revisitées il est vrai, mais nettement moins réussies que les originales) issues des deux premiers albums du groupe. Difficile alors de demeurer aussi enthousiaste, avant la multiplication des écoutes... Et la musique justement ?!?...

Si Fujimura a toujours été controversé en tant que chanteur (le débat sur le chant des japonais n'est d'ailleurs pas près d'être clos), force est de constater que son successeur, en la personne de Robin G. Suchy (canadien de son état et vocaliste réputé de rythm'n'blues, d'après le livret), n'est pas vraiment plus convaincant... Celui-ci s'exprime en anglais (ouf, diront certains...), mais avec une voix légèrement nasillarde, que je trouve personnellement assez énervante. On en viendrait presque à regretter les vocalises androgynes et un peu artificielles de Fujimura... Cependant, là où ce dernier manque cruellement, c'est dans son rôle de guitariste qui n'est malheureusement tenu par personne sur The Pendulum. En ce sens, le Gerard actuel, dont la force résidait jadis dans de furieux dialogues clavier-guitare, ne peut objectivement supporter la comparaison avec son prédécesseur.

Toshio Egawa est désormais le seul maître à bord, non seulement en tant que compositeur (tâche dont il s'acquitte néanmoins la plupart du temps avec brio depuis 12 ans), mais à présent en tant qu'interprète soliste. Nous nous retrouvons ainsi quelque peu dans la configuration que nous offre Ars Nova, à savoir le caractère despotique des claviers. Les limites évoquées plus en amont de ce numéro pour le trio féminin valent donc désormais pour Gerard. Les solutions sont ainsi logiquement les mêmes : seule une haute inspiration peut briser l'uniformité sonore inhérente à ce style, dont ELP fut tout à la fois l'initiateur, la figure de proue et la source de rejet...

Sur The Pendulum, bien que toutes (6, de 2:05 à 11:52) les compositions (y compris les reprises d'ailleurs) soient de qualité (Toshio demeure un sacré bonhomme !), seul le morceau titre parvient à restituer le réel talent de Gerard. Développée sur près de 12 minutes, cette suite est un véritable feu d'artifice organisé, dont les explosions (le tout est en effet assez rythmé : Atsushi Hasegawa à la basse et Masuhiro Goto à la batterie, soit dit en passant) sonores successives s'enchaînent divinement. L'une des plus grandes réussites du genre !

Quel peut-être le bilan d'une telle chronique ? Il est tentant, d'ailleurs je le fais, de recommander The Pendulum aux fans de Gerard et plus généralement aux amateurs de rock progressif japonais à la Ars Nova et Social Tension. Néanmoins, il convient de se demander si, au delà de ces recommandations, cet album peut effacer les frontières du style visité et intéresser un plus large public.

Personnellement, je crois (comme on peut le déceler en filigrane dans la chronique d'Ars Nova) que les éructations d'un unique instrument soliste (qu'il s'agisse des claviers ou de la guitare) possède intrinsèquement des limites qu'il semble difficile de dépasser. Au delà d'un ou deux albums, tout, ou du moins l'essentiel, paraît avoir été dit par son auteur. Ce genre musical, contrairement à la plupart des autres sous-catégories du mouvement progressif, n'a finalement que très peu évolué depuis 25 ans, et se doit, afin d'être réellement attractif d'être exempt de défauts majeurs. Ce n'est malheureusement pas le cas, en dépit de grandes qualités, de The Pendulum...

Olivier PELLETANT

(chronique parue dans Big Bang n°17 - Automne 1996)