BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Hypocrite (3:41)
2. Digging My Lawn (1:58)
3. Tremolo Study In A Major (1:41)
4. Newly Weds (1:52)
5. Suite N°1 (5:34)
6. Scrivens (2:15)
7. Make It Today (3:26)
8. Digging My Lawn (1:55)
9. Why Don't You Just Drop In (3:40)
10. I Talk To The Wind (3:17)
11. Under The Sky (3:53)
12. Plastic Pennies (2:18)
13. Passages Of Time (3:32)
14. Under The Sky (2:49)
15. Murder (2:41)
16. I Talk To The Wind (3:15)
17. Erudite Eyes (6:46)
18. Make It Today (4:46)
19. Wonderland (6:08)
20. Why Don't You Just Drop In (3:42)
21. She Is Loaded (3:12)

FORMATION :

Michael Giles

(batterie, chœurs)

Peter Giles

(basse, chant)

Robert Fripp

(guitare, voix)

Al Kirtley

(piano)

Ian McDonald

(piano, guitare, flûte, saxophone, clarinette, chant)

Judy Dyble

(chant)

GILES, GILES & FRIPP

"The Brondesbury Tapes"

Royaume-Uni - 1968 (p.2001)

Voiceprint - 72:32

 

 

La carrière de King Crimson, et des différentes incarnations qui ont été successivement les siennes, est désormais très bien documentée, en particulier depuis la création par Robert Fripp du KC Collectors Club, qui publie en édition limitée divers enregistrements rares. Par contre, la genèse stylistique du groupe restait jusqu'ici entourée de mystère : la pop vaguement excentrique de l'unique album de Giles, Giles & Fripp, publié chez Decca en 1968, ne laissait guère présager le séisme provoqué l'année suivante par In The Court Of The Crimson King.

Enregistré au printemps 1968, The Cheerful Insanity Of GG&F ne voyait officier que deux des futurs membres de King Crimson, à savoir Fripp et le batteur Michael Giles. Or, pendant ses derniers mois d'existence (à partir de juin 1968), il allait se trouver renforcé d'un quatrième musicien, le multi-instrumentiste Ian McDonald. De cette mouture finale, on ne connaissait que deux morceaux inclus en bonus sur la réédition de l'album, ainsi qu'une démo de "I Talk To The Wind", réalisée en quintette avec l'ex-chanteuse de Fairport Convention, Judy Dyble.

Cette dernière s'avère aujourd'hui n'être que l'un de nombreux enregistrements effectués par le groupe dans son local de répétition (au 93A Brondesbury Road, d'où le titre du CD), au moyen d'un magnétophone ingénieusement bricolé afin de pouvoir enregistrer séparément et successivement les différents instruments. Au-delà de l'intérêt musical de ces documents, ce qui frappe est la qualité sonore souvent étonnamment bonne, au vu de l'équipement utilisé et de l'époque de leur réalisation. Archiviste méticuleux (les notes très fournies du livret regorgent de détails extrêmement précis - faits, dates, sommes d'argent...), Peter Giles était aussi un pionnier méconnu du 'home recording'... Il se livre du reste à un petit exposé didactique sur la technique utilisée, schémas à l'appui.

Mais, au-delà de la surprise plaisante d'être confronté à des enregistrements plus qu'écoutables, la découverte de ces Brondesbury Tapes s'avère, d'une façon tout aussi imprévisible, des plus instructives, pour ne pas dire passionnante. L'organisation des bandes suit une trame plus ou moins chronologique : on commence avec cinq morceaux datant d'avant l'arrivée de McDonald, pour continuer avec la période en quintette avec ce dernier et Judy Dyble, pour terminer avec les ultimes séances en quatuor, en novembre 1968.

L'enseignement le plus immédiat de ce CD est évidemment l'immense bénéfice que GG&F tira de l'arrivée de Ian McDonald, homme aux talents multiples, tant comme musicien (flûte, saxophone, piano, guitare, et chant) que comme compositeur : on trouve ici ses trois premières collaborations avec Peter Sinfield, autre futur acteur majeur de l'épopée crimsonienne, "Make It Today", "Under The Sky" et bien sûr "I Talk To The Wind". L'irruption aux côtés du trio d'un soliste talentueux allait logiquement entraîner la musique vers des horizons musicaux plus ambitieux. Les cinq dernières plages du CD sont à ce titre éloquentes : on y sent les quatre instrumentistes libérés et en parfaite harmonie les uns avec les autres, prêts à s'émanciper définitivement de la pop jazzy sympathique mais trop souvent inconséquente de GG&F, et partir à l'aventure...

"Erudite Eyes", composition signée (textes et musique) par Robert Fripp, est à mettre en exergue de ce point de vue. Sa durée, tutoyant les 7 minutes, est à elle seule éloquente; mais c'est la séquence instrumentale, où flûte et guitare dialoguent sur un fond rythmique quasi 'free', qui frappe par sa liberté de ton, préfigurant celle de King Crimson.

On précisera toutefois que des signes avant-coureurs de cette évolution étaient présents dans les morceaux issus des séances précédentes. Ainsi, les arabesques guitaristiques de "Suite n°l", instrumental signé lui aussi de Fripp, préfigurent-elles déjà celles de "Fracture", révélant chez le guitariste une précocité technique insoupçonnée. Quant à Ian McDonald, dès son arrivée, il fait monter le niveau d'un cran grâce à ses solos de flûte, parfaitement mis en valeur par ce batteur génial qu'était déjà Michael Giles. Enfin, des morceaux ou séquences seront recyclées dans le répertoire de King Crimson : "I Talk To The Wind" bien sûr (on peut entendre ici une deuxième version où McDonald et Giles se partagent le chant), mais aussi "Drop In" (entendu sur le coffret Epitaph dans sa version live de 1969, réarrangé ensuite sous le titre "The Letters" sur l'album Islands; la version d'origine est plus directe, avec également un beau travail sur les harmonies vocales) et, au milieu de "Passages Of Time", un avant-goût du thème/fil rouge de In The Wake Of Poseidon, "Peace".

Dans ce contexte, les chansons où intervient Judy Dyble sont certainement les plus anecdotiques, car flirtant avec une veine folk certes plaisante, mais plus convenue, et moins propice à la pleine expression du potentiel des musiciens, souvent réduits à un rôle d'accompagnateurs. Certes, il y a des exceptions, quelques belles envolées instrumentales notamment (le solo de flûte final de "Plastic Pennies"), mais force est de constater que la défection de la chanteuse permit au quatuor d'explorer une voie plus fructueuse et personnelle.

L'étape suivante serait évidemment la création de King Crimson. Après quinze mois d'existence et pas un seul concert à leur actif (hormis quelques 'cachetons' comme groupe d'accompagnement d'autres artistes; en comparaison, les frères Giles s'étaient produits plus d'un millier de fois sur scène dans diverses formations entre 1960 et 1967), et à la lumière de l'échec commercial cuisant de l'album (publié en septembre), Peter Giles décida de quitter la scène musicale. Son remplacement par Greg Lake, bassiste moins accompli mais excellent chanteur, allait enfin donner au groupe, sous sa nouvelle identité, un indispensable second souffle. «And the rest is history...», comme disent les Anglais...

Aymeric LEROY

(chronique parue dans Big Bang n°44 - Juin 2002)