
PISTES :
1. Castellorizon (3:54)
2. On An Island (6:47)
3. The Blue (5:26)
4. Take A Breath (5:45)
5. Red Sky At Night (2:51)
6. This Heaven (4:24)
7. Then I Close My Eyes (5:27)
8. Smile (4:03)
9. A Pocketful Of Stones (6:17)
10. Where We Start (6:46)
FORMATION :
David Gilmour
(basse, guitare, percussions, orgue Hammond, piano électrique, saxophone, chant, cimbus, harmonica)
Guy Pratt
(basse)
Robert Wyatt
(percussions, cornet, chant)
Andy Newmark
(percussions, batterie)
Jools Holland
(piano)
Phil Manzanera
(piano, claviers)
Leszek Mozdzer
(piano)
Polly Samson
(piano, chant)
Caroline Dale
(violoncelle)
Ged Lynch
(batterie)
Willie Wilson & The Tunemasters
(batterie)
Lucy Wakeford
(harpe)
Chris E Thomas
(claviers)
Georgie Fame
(orgue Hammond)
Chris Stainton
(orgue Hammond)
Graham Nash
(chant)
Crosby, David & Graham Nash
(chant)
Chris Laurence
(double basse)
Alasdair Malloy
(harmonica en verre)
DAVID GILMOUR
"On An Island"
Royaume-Uni - 2006
EMI - 51:44
"Créer, c'est attenter à l'ordre du monde», comme dirait l'autre. Pink Floyd a su créer (au moins) un style de musique, reconnaissable entre mille. Dès les premières mesures du nouvel album de David Gilmour, on se sent en terrain connu, familier comme si on y était né. Pourtant, ce n'est qu'une facette du groupe que l'on reconnaît là. La facette Gilmour. Logique ! Comme si l'apport considérable de Waters (sans parler de celui, essentiel, de Wright et Mason) se réduisait à la portion congrue. Comme si The Wall était davantage un album solo de Waters plutôt qu'un album du Floyd (ce qu'il est, en fin de compte, et ce n'est un secret pour personne).
Comprenons-nous bien, Gilmour ne tient apparemment pas à traire la vache à lait, ni à revendiquer son ancienne influence, mais plutôt à refaire ce qu'il a tant aimé imaginer et créer avec son ancien groupe. Les bruitages stéréophoniques, les blues planants au «goût venu d'ailleurs» (remember...), les balades hyper-cool (genre «If») ou émouvantes, les solos de Stratocaster célestes avec tous les effets qui nous font reconnaître son style partout où il le pose. Gilmour fait aujourd'hui encore son Pink Floyd, donne sa vision du Floyd, celle qu'il a créée et qui est restée dans les mémoires, celle du grand public, celle des derniers albums (années 80-90), pas celle des Inrocks (pro-Barrett).
En un mot comme en cent, avec ce troisième album solo de Gilmour (après David Gilmour en 1978 et About Face en 1984, auxquels il convient d'ajouter le DVD live de 2002), publié douze ans après The Division Bell, les fans du Floyd ne seront pas déçus... ou alors seulement à moitié (la partie centrale du disque, dont la mollesse peut laisser perplexe). Après un début ambient et un chorus de guitare d'échauffement, «Castellorizon» (3:55), ils apprécieront sûrement le morceau titre (6:45), pièce montée floydienne en diable au point qu'elle évite de justesse l'écueil du morceau-cliché, ainsi qu'un «Take A Breath» (5:45) à la forme vive et dynamique, empruntée, entre autres, à ... (ici, vous pouvez mettre vous même un morceau des deux derniers albums de Pink Floyd à condition que ça pulse bien, un peu genre «One Slip» en plus lent, vous voyez ?).
Allez, soyons honnêtes, On An Island ne bousculera pas l'ordre du monde (pas assez créatif, voir plus haut), et il faut bien un autocollant «la voix et la guitare de Pink Floyd» sur la pochette du disque pour attirer le chaland et nous faire croire, après l'événement du Live 8, que l'esprit Pink Floyd est quasiment reparti comme en 14. Non, mais ce qui est sûr, c'est que Gilmour est sérieusement de retour aux affaires (après sa période unplugged) avec quand même quelque chose d'explosif. Oh pas un grand feu d'artifice, juste un petit feu (sacré), celui que Gilmour entretient depuis des lustres, celui du prog. Voilà, le mot est lâché. Alors comme ça, Gilmour fait encore du prog ? Oui, il me semble, du prog symphonique, au moins sur «A Pocketful of Stones» (6:20) et «Where We Start» (6:45), les deux derniers titres de l'album, même si un monument de la musique pop comme David Gilmour est au-delà des étiquettes, qui de toute façon ne veulent pas dire grand-chose. Cet album a au moins un point commun avec un certain esprit prog : il ne suit pas les modes et ne semble pas donner prise au temps. En clair, malgré un premier quart d'heure brillantissime mais conventionnel de la part d'un ancien membre du Floyd, une grande partie du disque ose prendre le risque de désorienter son public. Plein de notes bleues en rythme nonchalant sur l'aquatique «The Blue» (5:25). Du blues, encore du blues pour «This Heaven» (4:20). Une ambiance atypique (présence de Robert Wyatt oblige) sur l'inclassable «Then I Close My Eyes» (5:25). Une atmosphère délicieusement bucolique sur la douce ballade «Smile»
Gilmour n'a pas vraiment cherché à se donner les moyens de (re)conquérir le grand public; il a avant tout cherché à se faire plaisir, ce qui est ou devrait être le but de tous les albums solo. Les copains sont au rendez vous, Madame aussi (textes, vocaux). Le lot de surprises ne manque pas, des vraies surprises : Gilmour au saxophone (sur le beau et planant «Red Sky At Night»), à l'orgue Hammond ou au Cumbus (ah bon ?), Gilmour en trio avec les voix au velouté incomparable de Crosby et Nash, Gilmour aminci d'au moins 10 kg (quel est le rapport !?) et ça lui va super bien. Des fausses surprises, aussi : présence rassurante de Rick Wright (mais un seul titre à l'orgue Hammond, c'est peu; heureusement il fait partie intégrante du groupe de scène), forte présence d'«el magnifico» Phil Manzanera, qui co-produit et curieusement ne joue pas de guitare mais des claviers !
Et surtout, un dernier quart d'heure qui a la perfection d'une épure. Avec un tel final d'une sérénité inédite et profonde, associé à ce début en fanfare fidèle à ce que les fans attendaient, on aurait pu parler de «meilleur album solo de Gilmour», voire, par boutade, de «meilleur album de Pink Floyd depuis The Division Bell». Mais il eût fallu que le guitariste veuille bien dynamiser et tirer vers plus de complexité ces séquences centrales un peu trop plates. Qu'importe, le 6 mars, Gilmour s'est fait un beau cadeau de 60ème anniversaire. Et il a décidé de le partager avec nous. Vous en prendrez bien une petite part, non ?
Alain SUCCA
(chronique parue dans Big Bang n°61 - Avril 2006)

