BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Empty Space & Revealer (6:45)
2. An Eldritch Wind (3:26)
3. Revelation (8:07)
4. Chronotheme (4:41)
5. A Perfect Carousel (5:17)
6. Chronos Deliverer (5:49)
7. Shapes Of The Morning (1:55)
8. Chronoverture (5:59)
9. The Waiting (5:43)
10. Watching The Sky (0:59)

FORMATION :

Fred Schendel

(claviers, guitares, batterie, chœurs)

Steve Babb

(basse, claviers, chœurs)

Brad Marler

(chant, guitare acoustique)

Walter Moore

(batterie [piste 6], guitares)

Arjen Lucassen

(guitare)

Terry Clouse

(guitares)

GLASS HAMMER

"Chronometree"

États-Unis - 2000

Arion Records - 48:00

 

 

Il est un fait avéré : avec leur quatrième album-studio, Chronometree, les Américains de Glass Hammer quittent enfin le cercle un peu étroit des formations de «seconde zone» en nous délivrant la quintessence de leur talent. Avant d'analyser les raisons d'une telle réussite, il n'est pas anecdotique de signaler ô combien Glass Hammer embrasse notre cause, s'attirant par là même notre sympathie la plus authentique ainsi que notre indulgence. Hommage sincère et passionné à ce bon VIEUX rock progressif, Chronometree renverra chacun à sa propre expérience de mélomane. Quand Tom, le héros mis en scène par Glass Hammer dans ce concept-album mâtiné d'autodérision, s'émerveille devant son exemplaire vinyle de Close To The Edge, l'univers chatoyant qui s'ouvre à lui, c'est l'espace de nos rêves, aujourd'hui autant qu'hier. Cette célébration (que d'aucuns trouveront puérile) Glass Hammer nous invite à la partager, sans complexes.

Les multi-instrumentistes Fred Schendel (guitares et claviers) et Steve Babb (ça ne s'invente pas... quoique ? - basse et claviers) puisent plus que jamais leur inspiration à la source du rock progressif. De ce fait, les claviers analogiques sont constamment plébiscités et constituent la colonne vertébrale de ce nouvel opus. Les envolées exubérantes d'Hammond et de Moog qui étayent constamment Chronometree honorent un progressif «old school» d'une intensité à couper le souffle. L'ombre des maîtres es claviers de l'âge d'or (Matthew Fisher, Keith Emerson, Rick Wakeman, Tony Banks, Kit Watkins) hante chacune des neufs compositions et l'impression de plagiat (bel et bien effective) finit par s'estomper tant le rugissement de cette sarabande analogique prend des allures de jardin d'Eden progressif. Quant aux interventions de la guitare (tenue alternativement et admirablement par Fred Schendel et Arjen Lucassen himself !), elles sont plus rares et concises sans qu'aucun effet de manque ne se fasse sentir. C'est cet aspect qui fait de Glass Hammer un parent proche d'ELP avant tout, même si l'utilisation de la slide renvoie inévitablement aux atmosphères diaphanes de Tales From Topographic Oceans et que l'alternance de solis véloces puis diablement lyriques illustre une rencontre au sommet Steve Hackett/Steve Howe (mais pas de GTR à craindre ici !). Le recours au son cristallin de la 12 cordes dans les ballades «An Eldritch Wind» et «A Perfect Carrousel» renforce ce lien obligé.

On émettra cependant deux petites réserves, heureusement sans grandes conséquences. La section rythmique, même si elle tourne à plein régime et sert les ébats mélodiques sans jamais faillir à sa mission, manque un peu d'indépendance et de personnalité. Le problème ne vient pas tant de la basse de Steve Babb (à la rondeur toute 'squirienne' forcément) que de la batterie, inévitablement un cran en dessous du reste (un rapprochement avec Bill Bruford ou Carl Palmer n'est d'ailleurs pas envisageable ici). Ce péché véniel est probablement dû au fait que deux batteurs interviennent sur l'album (Walter Moore et Terry Clouse). Par conséquent, cette batterie marginalisée amoindrit une sorte de cohésion magique inhérente aux œuvres fondatrices de notre mouvement (est-il besoin de les citer ?). Mais peut-être faut-il y voir une relative continuité avec les pratiques ayant cours en néo-prog. Cette continuité est d'ailleurs clairement perceptible à travers le chant de Brad Marler aux intonations FM (apparemment génétiquement programmé chez tout groupe américain de rock symphonique qui se respecte). Là aussi, le péché est mineur car, à l'exception des deux ballades déjà citées (qui ne sont d'ailleurs pas sans évoquer «We All Need Some Light» de TransAtlantic), le chant n'est que le guide bien attentionné qui nous conduit vers des séquences instrumentales ébouriffantes rendues digestes par une volupté mélodique de tous les instants.

Bien sûr, Chronometree n'est pas une représentation très exhaustive de la richesse de notre mouvement de par son cloisonnement stylistique. Mais, à l'instar des albums de Nexus où d'Ad Infinitum (et la comparaison n'est pas fortuite), son rock «régressif», à la fois enivrant et enveloppant, a le glorieux mérite de nous rappeler d'où nous venons et peut-être aussi le pourquoi de notre existence ici bas («Our Reason To Be Here»).

Chapeau bas messieurs !

Olivier DAVENAS

Entretien avec Steve BABB et Fred SCHENDEL :

Pouvez-vous tout d'abord nous expliquer le concept de Chronometree ?

FS : Il est issu de notre désir de rendre hommage aux sonorités traditionnelles du prog, ainsi qu'a certaines personnes que nous avons connues à l'époque - certaines d'entre elles étant en fait nous-mêmes !! L'histoire prend racine dans des faits réels...

SB : Le point de départ, c'est Tom, un fan de prog qui écoute tellement ses albums qu'il commence à entendre des voix dans la musique qui s'adressent directement à lui. Il en vient a croire qu'une civilisation extra-terrestre cherche à entrer en contact avec lui... Nous autres, amateurs de progressif, prenons souvent cette musique au sérieux. Lui, il la prend très, très au sérieux !! Il n'est pas seulement 'prés du bord' ['close to the edge'], il est carrément passé de l'autre côté !... J'espère que vous trouverez la suite amusante...

Votre amour du progressif des années 70 - en particulier Yes et ELP - est évident. S'agit-il uniquement de nostalgie, ou pensez-vous que cette musique a encore des choses importantes à dire ?

FS : Nous l'aimons toujours beaucoup, et je crois que nous sommes loin d'être les seuls. Voilà ce qui importe le plus. Je ne pense pas qu'il faille nécessairement que cette musique soit en phase avec le contexte social. A mon avis, elle a vocation à demeurer intemporelle, même si elle continuera sans doute à s'adresser à un marché limité. C'est comme la musique classique : peu de gens s'offusquent d'entendre de la musique orchestrale dans des films, et pourtant on pourrait considérer cela comme une régression majeure...

Où vous situez-vous dans le renouveau progressif actuel ? Avez-vous l'impression d'y avoir tenu un rôle important ?

SB : Je crois que c'est quelqu'un de votre revue qui a écrit un jour que nous avions relancé la mode des concept-albums il y a quelques années. Et il est vrai que depuis Journey Of The Dunadan, un certain nombre d'albums construits de manière similaire ont vu le jour, particulièrement dans le courant prog-metal. Mais nous l'avons fait en 1993, à une époque ou l'intérêt en direction du prog commençait seulement a renaître. Nous étions même là avant Spock's Beard ! A en juger par ce que les gens écrivent ou à ce que nous disent les gens qui nous apprécient, je crois pouvoir dire que nous avons eu un certain impact. J'aime à penser que nous avons apporté notre pierre à l'édifice, mais même si ça n'est pas le cas, peu importe, je suis fier de notre travail.

Comment vous êtes-vous assuré la collaboration d'Arjen Lucassen ? Vous sentez-vous des affinités musicales profondes avec lui ?

SB : Arjen m'a contacté par courrier électronique après avoir écouté des extraits de nos albums en Real Audio sur notre site. Manifestement ça lui a beaucoup plu. Pour ma part, je possédais son premier album, que j'aimais beaucoup. Nous avons ainsi débuté une correspondance, pendant plusieurs mois, avant que je ne finisse par lui proposer de jouer sur notre nouvel album. Il n'a pas hésité une seconde. Et il a travaillé plus vite que n'importe quel membre de Glass Hammer : il lui a suffi d'une après-midi !!

Pensez-vous que le mouvement progressif doit revenir à ses sources pour survivre ? Quel est de ce point de vue votre regard sur le courant néo-progressif des années 80 ?

FS : Je pense qu'il y a dans le monde du progressif de la place pour toutes sortes de styles, mais personnellement j'ai toujours pensé que faire référence aux classiques est plus efficace, car cela affecte la sensibilité de l'auditeur de la même manière que les œuvres pionnières du genre. Bien sûr, certains, sans doute nombreux, pourront rétorquer que le passéisme est le principal problème du prog actuellement, mais je ne suis pas d'accord. Pour moi, la meilleure chose à faire est de retrouver l'esprit originel de cette musique tout en défrichant sa propre voie, et je crois que c'est exactement ce que des groupes comme Spock's Beard, les Flower Kings ou nous-mêmes essayons de faire.

SB : Pour ce qui est du néo-prog, je dois avouer que ni Fred ni moi n'en avons une connaissance vraiment approfondie. A l'époque, nous sommes un peu passés à côté...

Pour revenir à l'innovation, pensez-vous qu'elle soit encore vraiment possible en progressif ?

FS : Difficile à dire. Je dirais que oui, mais en toute franchise, je crois qu'il existe une certaine résistance a cette idée chez un certain nombre de gens qui disent pourtant la souhaiter. Par exemple, si un groupe réussissait un jour à combiner l'influence classique européenne avec, par exemple, un style aussi différent que le hip-hop - en admettant que ce soit possible, ce dont je suis loin d'être persuadé ! - il est probable que la plupart des amateurs de progressif détesteraient ça. Le premier album de Somnambulist, que nous avions produit, était un autre exemple, un mélange intéressant de progressif «classique» et de chant plutôt avant-gardiste. Ce disque fut ardemment détesté par beaucoup de gens. Depuis, ils ont d'ailleurs changé de chanteur... Les fans de prog sont incroyablement inflexibles en ce qui concerne le chant.

Finissons par vos projets. Espérez-vous jouer Chronometree en concert ?

FS : Je l'espère bien !

SB : Nous en avons parlé. Mais il fallait d'abord enregistrer et finir l'album, ce qui prend un temps incroyable. Mais si un des grands festivals progressifs nous invite, je suis sûr que ça se fera.

Et à part ça, quels sont vos perspectives pour l'avenir proche, et même au-delà ?

FS : A plus long terme, je dirais que notre plus grand projet est d'arriver un jour à enregistrer l'album que nous entendons dans notre tête. Je crois que nous nous en rapprochons à chaque fois... Autrement, j'espère rendre à Arjen la politesse et jouer sur le prochain album d'Ayreon. Plus généralement, je suis toujours désireux de collaborer aux projets d'autres musiciens. C'est la meilleure façon de se renouveler. Pour ce qui concerne Glass Hammer, j'aimerais pousser le groupe vers des projets encore plus épiques. Je pense que nous avons un Tales From Topographie Oceans en nous, quelque part. Nous aurions juste besoin d'un peu plus de temps libres en dehors de nos occupations professionnelles pour y réfléchir vraiment !

SB : Nous avons plusieurs projets en chantier. L'un d'eux s'intitule pour le moment «Faith And Reason», et il est quasiment terminé. Ce sera un album «classique» de Glass Hammer. Nous y avons consacré plus de temps et de travail qu'à aucun autre de nos albums. Nous préparons également un second projet inspiré par Tolkien, intitulé «Glass Hammer Live From Middle-Earth». Celui-là aussi est quasiment prêt. Ce sera dans un style moins typiquement progressif, mais j'espère que vous l'aimerez malgré tout. Le concept est aussi absurde que celui de Chronometree. On retrouve le groupe dans une taverne médiévale sortie tout droit de la Terre du Milieu de Tolkien, avec des hobbits un peu éméchés reprenant en chœur les chansons de leur groupe préféré ! Je sais que beaucoup de gens associent l'œuvre de Tolkien au progressif - c'est reparti pour un tour ! Je crois que nous allons plus loin dans cette direction que quiconque avant nous. J'espère que ça sera aussi marrant à écouter que ça l'est pour nous à enregistrer. Pour vous tenir au courant de notre actualité, n'hésitez pas à vous connecter de temps en temps à notre site officiel : «www.glasshammer.com» !

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°36 - Août 2000)