
PISTES :
1. Good Evening (0:51)
2. Tales Of The Great Wars (10:42)
3. One King (6:07)
4. Further Up And Further In (15:13)
5. Intermission (1:08)
6. Music For Four Hands (2:19)
7. A Cup Of Trembling (7:50)
8. Centurion (7:47)
9. When We Were Young (9:53)
10. Goodnight (1:11)
11. Heroes And Dragons (3:45)
FORMATION :
Fred Schendel
(claviers, guitares, batterie, chœurs)
Steve Babb
(basse, claviers, chœurs)
Brad Marler
(chant, guitare acoustique)
Walter Moore
(batterie, guitares)
Charlie Shelton
(guitare)
Björn Lynne
(guitare)
Walter Moore,
David Carter,
Susie Bogdanowicz,
Sarah Lovell
(chant)
GLASS HAMMER
"Lex Rex"
États-Unis - 2002
Arion Records - 66:47
Glass Hammer est un nom qui compte pour tous les amoureux de claviers progressifs échevelés. Avec le très apprécié Chronometree, ses fulgurances 'emersoniennes' et son hommage appuyé à Yes, on avait déjà une idée sur la question. Mais sur Lex Rex, les choses se précisent et se confirment : Glass Hammer est bien dans le peloton de tête du progressif américain, toutes catégories confondues. Son dernier disque (le sixième en studio) est une grande claque, une de plus provenant des États-Unis cette année. Après le très controversé mais inoubliable (pour moi en tout cas) Snow de Spock's Beard, le divin Mei d'Echolyn, ou l'écrasant Hundred Year Flood de Magellan (avant que Unfold The Future des Flower Kings ne vienne rétablir l'équilibre), on se dit que les États-Unis sont peut être en train de remporter la bataille prog de l'année.
Bien sûr, il n'y a plus beaucoup de coins de terre qui ne produise son bon groupe de progressif. Un peu partout dans le monde, libre ou un peu moins, les nouveaux-venus poussent derrière les grands comme une horde sauvage, et aucun style n'est épargné. Mais le continent nord-américain impressionne plus que jamais en devenant un rouleau-compresseur, au réservoir alimenté avec les moyens du capitalisme conquérant et confiant (une confiance proche de l'aveuglement).
Ne boudons pas notre plaisir : cette nouvelle vague progressive US a tout pour plaire et nous en donner plus. Avec cette volonté d'acier typique du peuple américain, son apparente absence de complexes, essentielle à l'avancée de toute chose, son patriotisme insupportable mais parfois salvateur, mais aussi ses doutes et son sens de l'autocritique, elle encense, avec ferveur et sans demi-mesure, toutes nos vieilles machines adorées. Qui a su rendre dernièrement un fantastique hommage à ELP (en se payant même le luxe de faire mieux que l'original) ? Qui permet à Yes de vivre confortablement ? Qui se souvient le mieux de Gentle Giant ? Qui a détrôné les Japonais dans l'exercice culotté de se prétendre le nouveau UK ? Ces sacrés ricains, encore et toujours. Des plus fins (Underground Railroad et sa fraîcheur émouvante) aux plus martiaux (Explorer's Club, ouvertement pachydermique), toujours sur la margelle du puits «bigger than life», avec leur progressif nourri au McDo et shooté au Coca, distillant la bonne parole en parcourant les routes musicales avec la finesse et la beauté d'un 'truck' rutilant, ils donnent l'impression d'avoir tout digéré, tout compris, de sauter à pieds joints dans les pièges les plus grossiers et de se relever sans dommage. Et cette opulence n'est pas qu'une question de moyens financiers. Le dernier Echolyn est d'une beauté renversante sans puer le billet vert.
Et Glass Hammer dans tout cela ? Comme chacun doit le savoir ici bas, Glass Hammer est un grand groupe, un trio en fait, si on compte le fidèle chanteur (jadis également batteur) Walter Moore, présent sur un titre ici, «Tales Of The Great Wars» (10:42). Mais plus exactement un duo de multi-instrumentistes, Steve Babb (basse et claviers) et Fred Schendel (guitares, claviers, batterie), entourés d'invités. En effet, si les deux compères assurent la majeure partie des vocaux, ils ont fait appel à une équipe de vocalistes nettement renforcée : six personnes dont quatre femmes. Mention spéciale à la jeune Haley McGuire qui nous fait frissonner par toute la fraîcheur de ses douze ans. A force de talent et de travail, le groupe arrive à obtenir la richesse harmonique difficilement imitable d'un Starcastle, dans la plus pure tradition des voix enchevêtrées (CSNY ou Gentle Giant, dans un autre style moins rare de nos jours, quand on sait combien ces derniers ont fait école aux States sur ce plan - de Spock's Beard à Echolyn, en passant par les nouveaux venus Bubblemath).
Cette fine équipe nous conte l'histoire d'un soldat romain en quête de gloire qui s'interroge plus ou moins sur la signification de celle-ci. Tout cela sur fond de batailles épiques contre les barbares, saupoudré d'un peu de mythologie. Très bien, «Astérix chez Aphrodite», ça nous change des Elfes et des Hobbits !! Même si on est loin de la poésie crépusculaire du dernier Echolyn... Mais après tout, l'heroic-fantasy antico-philosophique nous permet de nous détendre en souriant et de mieux nous concentrer sur la musique, domaine où Glass Hammer se montre au moins aussi ambitieux mais plus crédible.
Je le répète, Glass Hammer vient des Amériques. Et à la manière américaine, avec grandeur et panache, il fait honneur à la cause du progressif symphonique. Toujours au bord de la grandiloquence mais sans jamais tomber dedans. Glass Hammer est bien un digne fils du symphonisme des 'seventies' avec cette obsession du style qui est elle-même œuvre d'art et unique réponse à la médiocrité ambiante; une intention que n'ont su capter à ce point aucun des imitateurs de Yes, ce groupe fondamental, trop méprisé aujourd'hui par la critique officielle pour ne pas être un grand groupe. Soit dit en passant, même l'Emerson des 'seventies' naissantes se voit réhabilité en passant pour un dandy, un esthète, un extrémiste à l'anticonformisme salutaire, alors que ce pauvre Rick Wakeman restera toujours aux yeux des critiques au mieux un sympathique illuminé, au pire un grotesque virtuose aux bottes de sept lieux. En oubliant qu'il a quand même 'mellotronisé' le «Space Oddity» de Bowie. Mais Yes n'a pas bonne presse. Passons.
Donc Yes, ou tout au moins une vision américaine de la chose. Un Yes-bis télescopé par Styx. En clair, Glass Hammer reprend, en version US, les choses là où Going For The One les a laissées il y a vingt-cinq ans. Il ressort et fait briller comme personne cette vieille batterie de cuisine qui en paraît toute neuve. On n'avait pas entendu de morceau comme «One King» (6:07) depuis qu'une tomate écrasée nous fit croire en 1978 qu'on avait rêvé les 'seventies'. Glass Hammer pousse dans sa logique ultime l'algèbre qu'a proposé Yes en gros jusqu'à Drama (1980). Avec la musique classique comme colonne vertébrale de toute chose, l'imprégnant d'un nouveau son, le rock, avant de la renvoyer comme désacralisée.
Yes mais pas seulement. Par exemple sur «Tales Of Great Wars», morceau à la double-intro (dont une écrite en 1986 (!), si éloquente qu'elle nous empoigne dès les premières notes), soutenu par les guitares de Björn Lynne en invité de marque, Glass Hammer convoque bien d'autres fantômes (hantez, messieurs, faites comme chez vous !), les expose comme dans une devanture, en un bric-à-brac cohérent qui décolle sur Yes, atterrit majestueusement sur ELP, se transperce sur Gentle Giant. L'ensemble catalysé par l'école progressive US, de Starcastle à Utopia, tout ce beau monde en visite dans le Kansas. Brillante et impressionnante entrée en matière, certes, mais on préférera peut être le splendide et irréprochable «Further Up And Further In» (15:13) aux mille thèmes catapultant des mélodies aussi puissantes qu'imparables, un quart d'heure d'anthologie sans une minute de faiblesse, un feux d'artifice à couper le souffle que seul Roine Stolt est capable d'allumer dans ses grands jours.
Après cela, plus rien n'a d'importance, si ce n'est ce «A Cup Of Trembling» (7:50) sur lequel ce diable débonnaire de Schendel tire de sa steel-guitar des glissandos mélodramatiques d'une luminosité aveuglante, comme ceux d'un Steve Howe habité par une chaleur astrale. Un écho galactique, qui ne doit rien à une quelconque nostalgie à deux balles, une conviction naïve à arracher des larmes de joie à tout fan de prog digne de ce nom. Et si la puissance émotionnelle d'un art peut se mesurer à ses ambitions, cette musique montre toute l'ampleur, toute la signification de ce mot. Pour que tout cela soit parfait, il ne restait plus qu'à ajouter une petite touche d'angoisse musicale (sans oublier de dire à Schendel que sa batterie sonne parfois comme une 'drum machine' horripilante - détails).
En surpassant ses prédécesseurs en intensité, en cohérence, en puissance, en surpassant même la plupart de la production progressive actuelle, Lex Rex fait de Glass Hammer le maître de notre bonheur mélo-maniaque. Messieurs de Glass Hammer, vous qui frôlez si bien l'os de notre plaisir, nous mettrons dorénavant entre vos mains, en toute confiance, le droit de disposer de notre précieux temps. Avec quelques autres, votre musique nous renvoie à ces valeurs qui ont tendance à être oubliées : au magique, à l'initiation. Ce progressif-là est catharsis, prise de conscience, il est là pour nous aider à échapper à la réalité mais aussi pour mieux nous y plonger. Et on ressort de l'expérience essoré, laminé, comblé, à fumer sa clope en regardant le plafond...
Alain SUCCA
(chronique parue dans Big Bang n°47 - Décembre 2002)

