BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

CD 1 :
1. A Maker Of Crowns (15:21)
2. The Knight Of The North (24:39)

CD 2 :
1. Long And Long Ago (10:23)
2. The Morning She Woke (5:36)
3. Lirazel (4:30)
4. The High Place (3:33)
5. Morrigan's Song (2:23)
6. Walking Toward Doom (2:06)
7. Mog Ruith (2:03)
8. Through A Glass Darkly (6:55)
9. The Lady Waits (5:46)
10. The Mirror Cracks (2:12)
11. Having Caught A Glimpse (13:23)

FORMATION :

Fred Schendel

(claviers, guitare électrique, guitare steel, chant)

Steve Babb

(claviers, basse, chant)

Walter Moore

(chant)

Susie Bogdanowicz

(chant)

Matt Mendians

(batterie)

INVITÉS

Sarah Snyder
(chant soprano)

Bethany Warren
(chœurs)

Flo Paris
(chant [CD2 : 1,11])

Eric Parker
(guitare acoustique)

Laura Lindstrom
(chant [CD2 : 5])

David Carter
(guitare [CD2 : 1])

GLASS HAMMER

"The Inconsolable Secret"

États-Unis - 2005

Arion - 40:00 / 58:28

 

 

En ce mois de septembre, pour Big Bang, c’est un peu la rentrée. Si on devait imaginer un cours de prog symphonique, Glass Hammer se prêterait particulièrement bien comme support et illustration tant les références aux glorieux anciens sont nombreuses, bien assimilées, voire parfois dépassées, répondant ainsi explicitement et a priori à toutes les éventuelles questions sur la genèse, le développement, l’épanouissement et le devenir de ce mouvement. Avec son dernier album The Inconsalable Secret, confions le clairement d’emblée, leur meilleur à ce jour, Glass Hammer reste un lien très fort entre le présent et les grandes heures du prog symphonique des seventies, entre ces deux énergies tendues vers la positivité et les étincelles joyeuses, avec élégance et courtoisie. En un mot, verticalité.

Aujourd’hui Glass Hammer apparaît enfin comme un vrai groupe, impression renforcée par la contribution d’un excellent batteur pour remplacer les machines de Fred Schendel. On notera également une participation accrue de l’excellent chanteur Walter Moore, ce qui envoie définitivement aux oubliettes de l’histoire les chroniques passées qui déploraient à l’époque des premiers albums l’absence d’un véritable vocaliste.

Par rapport à son prédécesseur, The Inconsolable Secret apparaît moins compact (voire monolithique), plus aéré, et semble confirmer l’idée déjà exprimée dans la chronique de Shadowlands (cf Big Bang n° 53) que Glass Hammer n’en finit pas de progresser, album après album. C’est toujours le cas avec The Inconsalable Secret qui semble avoir corrigé les quelques imperfections formelles habituelles : on a enfin le plaisir d’entendre une vraie batterie, les compos font preuve de davantage de subtilité et de diversité, avec même quelques surprises bienvenues dans les styles abordés. Davantage de respiration, un usage renforcé des cordes (orchestre ou quatuor) pour une meilleure fusion entre classique et rock prog, un peu à la manière du meilleur Kansas des ‘seventies’. Moins de longueurs, moins d’architecture vocale alambiquée, tout en conservant l’emphase des voix divines tentant de reproduire le monde céleste. Ce qui permet d’apprécier pleinement les chanteurs qui interviennent plus souvent seuls et en particulier Walter Moore. Moins de grandiloquence tout en gardant l’ambition stylistique spécifique au rock symphonique selon le terrain fertilisé il y a trente ans entre autres par Yes, Genesis ou ELP et cultivé ensuite par Spock’s Beard, Flower Kings ou TransAtlantic.

Au niveau du packaging, Glass Hammer a également frappé fort ! Le résultat ? Un superbe digipack au travail graphique exécuté par M. Roger Dean en personne. La peinture utilisée ici est dans l’esprit de celle utilisée pour le mythique Tales From Topographic Ocean de Yes. Et cela n’est pas un hasard, mais certainement un hommage de plus de Glass Hammer à un de ses groupes préférés (se souvenir du Close To The Edge brandi par un personnage à l’intérieur du livret de Chronometree)… Evidemment, et même si la participation symbolique de Roger Dean s’avère parfaite dans ce contexte, plutôt que ce très prévisible tableau de «rocher» dans la nuit, typique du travail de Dean, il eut été peut-être plus cohérent (au regard du thème du disque) de mettre en couverture, comme l’avaient fait les japonais de Mugen dans les années 80, une reproduction d’un tableau d’un peintre pré-Raphaélite (Burn-Jones par exemple) ou assimilé. Ou même d’utiliser en guise d’illustration une reproduction du tableau de Waterhouse qui a inspiré Steve Babbs pour cet album («Lady On The Boat» 1888), inspiré lui même du poème épique de Tennyson «The Lady Of Shalott» (1832), l’histoire d’une jeune femme qui, enfermée dans une tour du château du roi Arthur se meurt d’amour pour le chevalier Lancelot.

Tout semble déjà avoir été dit sur les disques de Glass Hammer et sur leur style. Sans oublier sa science des mélodies imparables et confondantes de beauté, comme c’est le cas encore une fois ici avec le morceau d’ouverture «A Maker Of Crowns» (15:21). Et si l’on s’amuse à jouer au jeu des ressemblances en écoutant le premier des deux CD de The Inconsalable Secret, on découvrira que l’influence majeure de Yes que l’on retrouve ici se situe plutôt du côté de Going For The One que de Tales From Topographic Ocean. Mais on y retrouve aussi la plupart des grands noms du genre. Sur «The Knight Of The North» (24:39), le clavecin à contre temps, les quelques mesures sautillantes arrivant de façon assez impromptue, on les dirait empruntées à Gentle Giant… Et ce violon échevelé et classisant (Kansas période Left Overture), ces longs solos d’orgue Hammond syncopés (ELP)… Seul le Spock’s Beard au sommet de son art (l’album V ?) a su brasser autant d’influences sur le même morceau avec le même niveau d’inspiration. Oui, c’est un fait, on retrouvait déjà tout cela sur les précédents albums mais pas agencé de façon aussi aboutie, pas dans les mêmes proportions, pas avec autant d’âme. Non, vraiment, ce «The Knight Of The North», avec ces parties moins simplistes que jamais est non seulement la pièce maîtresse du disque mais aussi de toute la discographie du groupe, malgré un final qui rappelle celui de «When We Were Youngs» sur Lex Rex. Mais étant donné le niveau de productivité (un album par an; si ça continue on va appeler ce groupe le Woody Allen du prog), il est normal que Glass Hammer ne puisse pas toujours éviter les auto-citations.

Le deuxième CD, intitulé «The Lady», est constitué de onze morceaux qui s’enchaînent avec beaucoup de finesse et de fluidité. Passés les deux premiers titres dans la lignée de ce que fait Glass Hammer habituellement, le reste possède une telle unité de ton que l’ensemble peut être esthétiquement considéré comme une seule œuvre. Au lieu de passer en revue tous les titres, il est préférable de simplement en donner la couleur générale et le style. Comme pour cette suite de quatre courts morceaux d’influence plus ou moins ouvertement médiévale (très nette sur «Morrigan’s Song» - 2:23), très congruent avec le thème de l’album, interprété dans le calme, l’apparente sérénité, avec beaucoup de retenue, de pudeur, de tendresse. Harpe et hautbois intimiste, chœurs majestueux, démesurés sans être grandiloquents. Le tout suivi d’une courte entaille moderne en forme de fulgurance Emersonienne à l’orgue Hammond, aussi déplacée dans ce contexte que jouissive. Puis retour au programme classisant avec un des joyaux de l’œuvre. Et ici, on se tait : place à cette musique qu’aucun mot d’explication ne peut remplacer. C’est lent, romantique, noyé de corde, interprété à fleur de peau par le duo Fred et Steve, quelque part entre le early Tony Banks et la Kate Bush de toujours. Avec une sensibilité de grand brûlé et un romantisme exacerbé. Puis Glass Hammer laisse complètement de côté les instruments rock pour faire appel au grand orchestre sur le déchirant «The Lady Waits» (5:46). Approche symphonique de grande ampleur, très classique (canon de Pachelbel) ou plus proche de nous comme l’affectionnait le génial The Enid en son temps. Réussite totale qui vous transporte un ou deux siècles en arrière avec beaucoup de douceur et de fluidité. Cela s’appelle un passage d’anthologie. Au final, le drame est à son apogée et se résout dans la gravité de ton. Glass Hammer enchaîne alors une intro en boléro d’une douce tristesse par une conclusion qui doit beaucoup à «Awaken». Et la boucle est bouclée. Alors, Glass Hammer ne recule pas devant le lyrisme le plus figuratif, souligné par l’abondance de chœurs intenses qui laisse sans voix et sans mots les âmes réceptives, et pressent comme une éponge les cœurs les plus endurcis…

Glass Hammer fait partie de ces groupes qu’il est facile de taxer de fatuité, de prétention, sinon plus radicalement de travers pompiers ou kitsch. A cela, avec ce nouvel album, pourraient s’ajouter les reproches de préciosité, d’affectation, de maniérisme. Etrangement, on ne fustige jamais l’indigence d’un certain rock minimaliste alors que l’on déconsidère volontiers celui qui a l’impudence de recourir à des arrangements plus riches. Il est un fait que Glass Hammer œuvre dans le riche, l’opulent même. A t’il ici dépassé les bornes ? Non, car ce nouvel album offre aussi, nous l’avons vu, de nombreux instants de calme, de gravité recueillie. Glass Hammer n’est pas l’inventeur d’un nouveau langage. Il est situé sur l’autre rivage, celui du symphonisme sans surprise. Sur le premier CD de ce double album, Glass Hammer nous montre qu’il n’est pas qu’un simple élève appliqué et transit de dévotion. Il nous prouve qu’il a su comprendre la musique qui l’inspire, la pénétrer, la circonscrire afin d’en retranscrire la force sans que l’on crie au plagiat. Après cette belle promenade, revisitant en rêverie quelques grandes œuvres des années 70 qui structurent le progressif comme une clé de voûte, Glass Hammer avance avec le deuxième CD dans un trajet de plus en plus solitaire, crée une musique frôlant sans cesse l’extase, sollicitant dans les siècles de musique passés toute son antique puissance…

Alain SUCCA

(chronique parue dans Big Bang n°59 - Octobre 2005)