BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Roller (4:38)
2. Aquaman (5:22)
3. Snip snap (3:37)
4. The snake awakens (3:27)
5. Goblin (11:10)
6. Dr. Frankenstein (6:00)

FORMATION :

Maurizio Guarini

(claviers, moog)

Agostino Marangolo

(batterie, percussions)

Massimo Morante

(guitare)

Fabio Pignatelli

(basse)

Claudio Simonetti

(claviers, moog)

GOBLIN

"Roller"

Italie - 1976

Cinevox / Pick Up - 34:23

 

 

Bien que porteur d'un intense foisonnement créatif, le petit marché du progressif aura également engendré ces dernières années une production pléthorique de rééditions, d'une ampleur trop souvent inversement proportionnelle à l'intérêt réel des œuvres exhumées. Principal moteur de ce phénomène (outre les motivations mercantiles de certaines maisons de disques...) : la frénésie des collectionneurs nippons, extrêmement friands de raretés progressives des années 70 en général, et italiennes en particulier.

La sortie tardive du Roller de Goblin démontre pourtant que ce filon n'est pas totalement épuisé, et qu'il peut encore receler quelques petits bijoux. A ce titre, elle constitue même un cas d'école : disponible déjà en pressage japonais, il faura fallu attendre vingt-deux ans pour que Pick Up se décide à rééditer l'album en Europe au format CD. Affublé d'une pochette minimaliste, l'objet s'avère de prime abord peu aguichant. Méfions nous donc des apparences, car une écoute même distraite suffit pour se convaincre qu'il s'agit là d'une œuvre de tout premier plan.

Un petit rappel historique s'impose. Goblin doit principalement son existence à trois musiciens italiens : Claudio Simonetti (claviers) et Massimo Morante (guitares), rejoints de façon permanente par Fabio Pignatelli à la basse (le poste de batteur restera très fluctuant). A partir de 1972, influencé par le mouvement progressif alors en pleine apogée, le groupe prend le nom de The Oliver, part tenter sa chance à Londres, et rentre bredouille en Italie où il enregistre un unique album éponyme pour le label Cinevox sous le nouveau patronyme de Cherry Five (excellent opus, soit dit en passant - cf. Big Bang n°6).

Cinevox étant plus particulièrement spécialisé dans les musiques de films, le groupe se voit également conduit à arranger et interpréter les compositions d'autres musiciens. C'est alors qu'il opte pour le nom de Goblin, et enregistre en un tour de main (une journée, ni plus ni moins !) sa première bande sonore. Le disque, intitulé Profondo Rosso, est appelé à connaître un retentissant succès commercial : plus d'un million d'albums vendus, et 52 semaines de présence au hit-parade - des chiffres qui font aujourd'hui rêver !

C'est à la suite de cette performance que sort Roller en 1976, sans doute le travail le plus abouti du groupe, car le moins conditionné par les besoins de l'illustration filmique. De nombreux disques verront encore le jour, en grande majorité des musiques de films d'horreur, genre très en vogue dans l'Italie de la fin des années 70, mais aucun ne leur rapportera un succès comparable.

D'une durée assez réduite, Roller compense rapidement ce handicap à travers une musique mystérieuse et captivante. Le professionnalisme des musiciens transparaît nettement dans l'interprétation léchée des six instrumentaux (de 3:27 à 9:38) qui constituent l'album. Même si l'on y décèle quelques influences typiques de l'époque (de très marginales expérimentations 'jazzy'), le symphonisme aérien et le son impeccable de ces compositions ont conservé jusqu'à aujourd'hui toute leur modernité. A l'instant de quelque vin de grand cru, Roller a donc très bien vieilli.

Peu démonstrative, la musique de Goblin privilégie les ambiances et les mélodies aux performances des musiciens. Si l'on excepte deux très belles interventions de Massimo Morante à la guitare, elle reste principalement dominée par les claviers, qui structurent et conduisent les compositions. Le morceau d'ouverture, «Roller», avec un motif mélodique entêtant repris à l'orgue et à la guitare, soutenu par une ligne de basse particulièrement efficace, illustre brillamment ce style.

Bien sûr, l'influence de la musique de film est parfois nettement sensible, notamment sur «Dr. Frankenstein» et « Aquaman», qui présentent une plus grande dimension atmosphérique, même si ce dernier titre est aussi prétexte à un époustouflant solo de guitare planant, carrément «floydien». Les deux morceaux les plus courts, «Snip-Snap», au jeu de basse toujours aussi impeccable, presque groove, et «Il Risveglio Del Serpenti», avec un délicat dialogue piano/guitare acoustique, permettent au groupe d'évacuer ses velléités les plus jazz.

Pièce phare de l'album, «Goblin» réalise à elle seule la synthèse de cet art. Elle constitue en effet un cadre mélodique cohérent et rigoureux, au sein duquel chaque musicien semble s'exprimer avec une étonnante liberté (une mention spéciale pour le batteur Agostino Marangolo, dont le jeu complexe et syncopé ajoute une réelle profondeur rythmique, et relance sans cesse l'attention de l'auditeur). Grâce à un thème fluide et envoûtant (très belle sonorité de moog...), et une progression instrumentale parfaitement maîtrisée, mêlant claviers vaporeux et guitare wah-wah trépidante, cette composition se hisse aisément aux sommets d'un rock intelligent et d'envergure.

Arrivé au terme de ce bref parcours musical, on peut être amené malgré tout à ressentir une trompeuse impression de déséquilibre. Il est vrai que les morceaux symphoniques et ambitieux côtoient des pièces plus climatiques, et que ces dernières ont tendance à souffrir de cette disparité formelle. Pourtant, l'exigence constante de la musique, carrée et précise jusqu'au moindre détail, dément rapidement cette sensation : Roller est bel et bien un album parfaitement abouti, qui a su traverser les années sans prendre la moindre ride. Assurément un exploit !

Olivier CRUCHAUDET

(chronique parue dans Big Bang n°25 - Mars/Avril 1998)