BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Galois (2:05)
2. Code / Anticode (6:44)
3. Reflections (6:49)
4. Megrez (4:00)
5. Singularity (4:43)
6. Redemption's Way (6:58)
7. Kom Süsser Tod, Kom Sel'ge (2:24)
8. River's Dancing (7:35)
9. Srikara Tal (9:18)
10. Grace (7:34)

FORMATION :

Trey Gunn

(guitare Warr)

Sean Reinert

(batterie)

Ron Jarzombek

(guitare)

Glenn Snelwar

(guitare)

INVITÉ :

John Myung
(Chapman Stick)

GORDIAN KNOT

"Gordian Knot"

États-Unis - 1999

Sensory - 48:13

 

 

L'attachement ressenti par une grande partie du public progressif à l'égard du rock progressif des années 70 est souvent caricaturé comme, au mieux, de la nostalgie béate, au pire comme du conservatisme réactionnaire. Regrettable dans l'absolu, cette attitude est pourtant bien souvent légitimée par les résultats peu convaincants des tentatives de 'modernisation' opérées jusqu'ici sur notre style musical de prédilection.

Qu'Anglagård ait été le groupe progressif le plus marquant de la première moitié des années 90 n'est pas tant le symptôme navrant d'un passéisme incurable que celui de l'échec ultime du rock néo-progressif dans son ambition première, celle d'offrir un prolongement contemporain au travail des pionniers des années 70. Autrement dit, le constat que la nécessaire évolution formelle du genre progressif, notamment en termes d'instrumentation et de production, ne saurait justifier le sacrifice de ses ambitions musicales.

Ce premier album de Gordian Knot semble entériner une nouvelle phase dans ce processus de renouveau. Ce qu'il nous dit en substance, c'est qu'une fois franchie cette étape essentielle (la réaffirmation du primat du fond sur la forme), il est maintenant possible, sur ces bases redevenues saines, de recommencer à construire. Le rock progressif peut, et doit, défricher de nouvelles voies. Car c'est encore possible. After Crying, A Triggering Myth, Thinking Plague et quelques autres nous l'ont prouvé. Gordian Knot est, avec eux, au cœur de ce mouvement qui réconcilie innovation et puissance fédératrice.

Notre découverte de Gordian Knot débute pourtant sur une erreur de casting. Pourquoi donc cet album sort-il chez Sensory, sous-label de Laser's Edge voué au prog-metal ? Le maître d'œuvre de ce projet, Sean Malone, s'est certes fait connaître par les amateurs de ce style, comme bassiste du groupe Cynic, son travail sur l'album Focus (1994) lui ayant valu les éloges unanime de la critique spécialisée. Ceci excepté, rien à voir cependant entre Gordian Knot et les riffs plombés et autres éructations outrancières typiques du genre : nous avons ici affaire à un progressif plus avant-gardiste que metal, et qui plus est, totalement instrumental...

Officiant le plus souvent au Stick, le fameux instrument à 10 cordes créé par Emmett Chapman et popularisé par Tony Levin au sein de King Crimson, Malone a réuni autour de lui une brochette d'excellents musiciens : son complice de Cynic, le batteur Sean Reinert, le guitariste Ron Jarzombek (membre de Watchtower, principal rival de Cynic sur le créneau du metal à haute technicité), mais aussi Trey Gunn, qu'il est inutile de présenter aux amateurs de King Crimson, à la Warr Guitar, et en guest-star de luxe, John Myung de Dream Theater, qui joue du Stick sur deux morceaux. Sans oublier un nouveau-venu prometteur, Glenn Snelwar, aux guitares électrique comme acoustique.

Il convient de dissiper rapidement l'impression trompeuse d'un casting hétéroclite de virtuoses, dont on pourrait craindre qu'ils se contentent de dispenser quelques exemples flamboyants de leur savoir-faire. Car la grande réussite de Gordian Knot est justement d'avoir canalisé ces énergies impétueuses et individualistes au sein d'une création collective aussi cohérente que lumineuse. Malone a su imprimer à son travail une vision et, c'est plus flagrant encore, une esthétique. Une esthétique indéniablement moderniste, mais soucieuse, comme c'est trop rarement le cas dans ce genre d'exercice, d'authenticité.

Car il faut insister sur ce point : le son produit par Gordian Knot est vraiment de toute beauté. Il est trop rare d'entendre un travail de cette qualité dans la production progressive indépendante pour ne pas saluer comme il se doit une telle réussite. Pas de fioritures tape-à-l'œil dans la production signée conjointement par Sean Malone et Trey Gunn, mais le souci de concilier la restitution fidèle des sons des instruments et la dynamique collective qui propulse l'ensemble. L'instrumentation utilisée a beau privilégier les derniers développements de la technologie musicale, on est plus proche de la chaleur analogique d'antan que de cette froideur digitale à la mode qui finit trop souvent, à force de perfection, par tuer l'émotion. Au point que les interventions de la guitare acoustique trouvent le plus naturellement du monde leur place dans cet environnement sonore.

On en arrive à la description musicale proprement dite. Difficile de mettre précisément le doigt sur ce qui caractérise le style Gordian Knot. Une comparaison s'impose pourtant, mais avec trop d'immédiateté pour être plus qu'un rapprochement superficiel : on pense plus d'une fois au King Crimson de l'époque 1981-84 pendant l'écoute de cet album. Pour la discipline, bien sûr : pas de démonstrations de technicité intempestives, pas de fioritures inutiles. Pour le son, ensuite : le mélange des Stick, Warr et guitares diverses n'est pas sans rappeler les entrelacs si typiques de cette période de KC. Pour le langage musical, ensuite : on est loin, ici, des sentiers balisés des sempiternels accords parfaits, majeurs ou mineurs, les harmonies sont plus subtiles et inattendues, et les solos frippiens en diable. Et pourtant, le résultat demeure mélodique et très accessible.

C'est sans doute parce qu'il circonscrit d'emblée son territoire musical que Gordian Knot peut se permettre de varier les plaisirs et revêtir, selon les morceaux, des habits tour à tour minimalistes - les performances solitaires de Trey Gunn ("Megrez") et Sean Malone ("Komm Süsser Tod, Komm Sel'ge", superbement adapté de Bach) - et 'maximalistes' - quand le 'groupe' est 'au complet' et que, comme sur "Code / Anticode" ou "Rivers Dancing" (dont la folle intensité s'est pas sans rappeler celle de "Thela Hun Ginjeet" ou "Neurotica") notamment, ça "chauffe" vraiment. Sans oublier des arrêts prolongés aux niveaux intermédiaires...

Mais le mieux est encore, plutôt que de s'éterniser sur une analyse clinique de cette musique (une "autopsie sonore", comme dirait l'autre...), d'en faire l'expérience concrète. Plus qu'aux seuls férus d'expérimentation, Gordian Knot se destine à tous ceux qui ont soif, de temps à autre, d'un rock progressif original et audacieux. Car à l'inverse du fameux "nœud gordien" qui lui a donné son nom, cet album n'est pas un casse-tête insoluble, mais bel et bien une source de plaisir immédiat... et durable.

Aymeric LEROY

Entretien avec Sean MALONE :

Avant de te lancer dans ce nouveau projet, tu étais le bassiste de Cynic, groupe de 'avant-garde metal'. Qu'y a-t-il de commun, selon toi, entre l'album de Cynic, Focus (1994), et celui de Gordian Knot ?

La musique de Cynic est beaucoup plus 'heavy', je dirais qu'il s'agit d'un mélange de prog-metal et de thrash. Difficile d'étiquetter vraiment ce groupe. Il s'est toujours distingué par sa plus grande technicité, ce qui est un point commun avec Gordian Knot même si les arrangements sont cette fois plus souples. Globalement, c'est aussi un album plus mélodique, ce qui est selon moi quelque chose de très important.

Les années 90 ont été marquées par un rapprochement entre les scènes progressive et metal, phénomène symbolisé par le grand succès de Dream Theater. Dirais-tu que le concept de rock progressif est redevenu attrayant pour les musiciens de metal ?

Je crois qu'il n'a jamais vraiment cessé de l'être. Je vois autour de moi beaucoup de musiciens de la scène metal s'intéresser au jazz. Dans ce style de musique, on atteint assez rapidement les limites de ce qu'il est possible de faire. C'est ce qui explique pourquoi tant de groupes de metal se contentent d'imiter ce qui a été fait par le passé. L'avantage du public progressif, c'est qu'il attend de la musique qu'elle ne soit pas forcément accessible dès la première écoute, car le progressif demande un effort à l'auditeur. C'est à ce public que s'adresse ce que je fais. La musique que j'aime écrire n'est écoutée que par un nombre limité de gens, mais je préfère ce genre de rapport plus intime. Tout en étant conscient que, de toute manière, je serais bien en mal de faire une musique plus vendeuse !

Gordian Knot propose une musique moderniste, presque futuriste dans son approche sonore comme dans son contenu musical. Ce côté avant-gardiste est-il voulu ?

Ça m'est difficile de le dire; tout ce que je sais, c'est que je ne veux surtout pas répéter le passé. Nous sommes forcément la somme de nos influences, mais la manière dont ces influences se combinent nous est personnelle. Mon bagage est essentiellement jazz, et je continue à travailler l'improvisation en jouant des standards. Les structures des morceaux de Gordian Knot, même si ce n'est a priori pas évident, sont influencées par celles du jazz : il y a un motif de départ, puis des improvisations à partir de certaines harmonies. Je me suis efforcé de trouver un bon équilibre entre composition et improvisation, afin que la musique conserve son dynamisme et son contenu mélodique. J'ai été beaucoup aidé en cela par ma formation théorique, qui m'a permis de mélanger les approches du jazz et du rock progressif pour créer quelque chose de neuf.

L'un des aspects les plus réussis de l'album est la façon dont les sons des instruments utilisés, reflétant pourtant les derniers développement de la technologie musicale, possèdent une authenticité qui brouille la distinction classique entre sons analogiques et digitaux...

C'est un aspect de la production qui m'intéresse tout particulièrement. Mon objectif, de ce point de vue, est de créer un environnement dans lequel tous les sons semblent coexister naturellement. C'est quelque chose de très difficile quand on utilise conjointement des instruments acoustiques, électriques et électroniques. En jazz, on peut à la limite se contenter, comme on le faisait dans le passé, d'enregistrer avec seulement deux micros. A l'inverse, en progressif, il y a parfois une tendance à compenser par une surenchère technologique les insuffisances de la musique. Je souhaite trouver un juste milieu entre ces deux approches. Pour créer un 'tout' organique, il convient de respecter chaque instrument pour ce qu'il est. Le reste suivra forcément. L'excès de production vide la musique de sa substance.

Sans doute est-ce en grande partie dû aux instruments utilisés sur l'album, mais on pense plus d'une fois au King Crimson de l'époque 1981-84. La participation de Trey Gunn à ce projet n'est sans doute pas un hasard... Ce groupe t'a-t-il particulièrement influencé ?

A une certaine époque, énormément. J'écoute toujours beaucoup King Crimson, mais prioritairement les albums des années 80. Il y a effectivement quelques passages de l'album qui font référence à King Crimson, par exemple la séquence centrale de «Redemption's Way», avec les parties entremêlées de Stick et de Warr Guitar. C'est une texture sonore splendide, et je voulais l'utiliser sans pour autant que cela ressemble à du plagiat. Mais j'étais conscient par ailleurs que la comparaison serait inévitable du fait de l'utilisation importante du Stick sur l'album. Cet instrument renvoie forcément à King Crimson. Mais la comparaison reste à mon avis superficielle. Pour ce qui est de Trey Gunn, il avait déjà joué sur mon premier album solo, «Cortlandt». Il était naturel que je l'invite à coproduire et participer à ce projet. J'avais beaucoup aimé son travail avec David Sylvian et ses idées en matière de production. Nous avons d'abord pris contact par courrier électronique, puis nous avons commencé à nous échanger des cassettes par courrier. Ça a dû durer environ six mois, puis je lui ai demandé de me rejoindre en Floride pour travailler sur Gordian Knot.

Dans quelle mesure Gordian Knot est-il un projet solo ou, au contraire, un vrai groupe ?

C'est, à la base, un projet solo, mais dès le départ, je souhaitais qu'il ait une identité collective plus affirmée. Je sais aussi que c'est plus attrayant ainsi qu'un album solo de Sean Malone. Chacun des musiciens a créé ses parties en partant d'une structure de base que je leur avais décrite. Je souhaitais capter la personnalité de chacun d'eux, tout en conservant une cohérence globale et en évitant qu'on ait l'impression que chacun était venu faire son petit solo. C'est en cela que je vois Gordian Knot comme un groupe. J'ai choisi de donner à John Myung un crédit différent, car il ne joue que sur deux morceaux et que le présenter comme un membre à part entière du projet aurait été malhonnête. Autre chose, je voulais réunir sur un même CD des musiciens qui n'avaient jamais joué ensemble auparavant. Ce sera la même chose pour le deuxième album : il y aura un groupe de base, et des invités. Je suis en train de composer un nouveau CD. Il n'y a pas de concerts envisagés, mais ce n'est pas pour autant exclu. Il est plus raisonnable, dans un premier temps, de s'en tenir à un projet de studio. Je suis déjà très heureux que ce soit possible!

Peux-tu, pour finir, nous parler de ta collaboration avec Ken Golden et le label Sensory/Laser's Edge ?

C'est Asgeir Mickelson, batteur du groupe norvégien Spiral Architect, qui m'a présenté Ken Golden. Je lui ai parlé de mes projets, mais à l'époque je n'avais rien à lui faire écouter. Il a pris le risque de me signer malgré tout. Je me rappelle ses coups de téléphone quasi quotidiens, ensuite, me demandant comment la musique évoluait. Il était très inquiet jusqu'à ce qu'il entende la première mouture de l'album. En fait, je ne savais pas très bien moi-même quelle tournure le projet prendrait finalement, même si j'avais des idées assez précises. Je n'ai pas d'objectifs commerciaux particuliers, sinon celui de vendre un minimum d'exemplaires de l'album. Je sais que Gordian Knot n'a pas un potentiel énorme, mais j'espère que nous pourrons nous y retrouver financièrement. La réalisation de l'album n'a pas coûté particulièrement cher. C'est un premier pas, j'espère qu'ensuite des distributeurs nous feront des propositions pour la réalisation du second CD. Créer un tel album est vraiment un acte désintéressé, mais on ne peut pour autant se lancer dans une telle aventure sans un minimum de soutien financier. Je suis satisfait des réactions qu'a suscité jusqu'ici l'album, son écho semble même dépasser le public sur lequel je comptais. Il répond manifestement à une attente.

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°29 - Février 1999)