BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Helgamarktz (5:08)
2. Syrenernas Sång (8:08)
3. Aniarasviten (8:20)
4. Ljud Från Stan (7:51)
5. Tog Du Med Dig Naturen (9:53)
6. Knölsvanen (7:15)
7. Svarta Hål Och Elljusspår (8:15)

FORMATION :

David Lundberg

(Fender Rhodes, synthétiseurs, Mellotron)

Alexander Skepp

(batterie, percussions, Mellotron, solina)

Matthias Danielsson

(guitares électrique et acoustique)

Gabriel Hermansson

(basse)

INVITÉS

Catalina Langborn
(violon [3,5])

Anna Tapper
(violon [3,5])

Tobias Wahlstedt
(flûte [7])

Daniel Fagerström
(machine, hot box [3])

GÖSTA BERLINGS SAGA

"Tid Ar Ljud"

Suède - 2007

Transubstans Records – 55:38

 

 

Qu’on se le dise, il y a du neuf dans le Nord (mais pas de contrepèterie cachée dans cette phrase, vous pouvez donc passer à la suite…) ! Voici en effet un tout jeune groupe, originaire de la banlieue de Stockholm, qui nous prouve haut la main que la scène progressive suédoise, après s’être nourrie de l’essence la plus ‘vintage’ de notre genre de prédilection, est aussi capable de dynamiter ses propres clichés. Disons, pour être plus précis, que Gösta Berlings Saga (nom tiré d’un livre de la romancière suédoise Selma Lagerlöf, datant de 1891, fortement imprégné de folklore et de légendes scandinaves, mais qui a au moins le mérite de nous changer de Bilbo et Cie), sans renier ses racines, parvient à créer la surprise en combinant des éléments musicaux pourtant très circonscris - sonorités millésimées, parfums tour à tour folkloriques ou légèrement canterburiens… -, avec un subtil dosage d’impertinence et de spontanéité instrumentale. Ce premier album, frais et facétieux, pourrait même bien réussir l’exploit de réconcilier la froideur boréale d’un Anekdoten avec les petits lutins souriants qui ornent les pochettes de Kaipa.

Le rapprochement avec les deux groupes sus-cités s’arrête toutefois à cette note d’humour (si l’on excepte le fait, plutôt circonstanciel, que les parties de Mellotron aient été enregistrées dans les studios même d’Anekdoten), tant Gösta Berlings Saga semble soucieux de se démarquer de ses prédécesseurs et de se créer un univers bien à part. La première influence qui vienne à l’esprit est en effet celle d’Happy The Man, non seulement parce que les compositions proposées sont totalement instrumentales, mais surtout pour ce style fringant, imperceptiblement «jazzy», porté par des rythmes syncopés et chaloupés, et imprégné de claviers analogiques aux sonorités profondes – il faut dire que les deux fondateurs du groupe, Alexander Skepp et David Lundberg, en sont aussi le batteur et le claviériste, ceci expliquant sans doute cela. A cette rondeur cordiale s’ajoute, bien évidemment, la «patte» scandinave, ce petit quelque-chose de spécifique que l’on a souvent bien du mal à qualifier, entre gel polaire et folk fumé au feu de bois, sorte de détachement nonchalant qui, pour ma part, m’évoque, en plus piquant, certains climats dépeints par les finlandais d’Uzva (d’autant que violons et flûte font ici aussi quelques courtes apparitions). Miraculeusement, cette alchimie bien équilibrée ne sonne non seulement aucunement datée – il est vrai que l’évolution de la scène rock au cours de la dernière décennie a largement remis au goût du jour des sonorités jugées ringardes il n’y a encore pas si longtemps –, mais pourrait même sans doute passer pour ‘moderne’ aux oreilles de quelqu’un n’ayant qu’une faible culture des années 70.

On pardonnera donc avec indulgence à Gösta Berlings Saga la courte introduction du premier morceau, «Helgamarktz», énième décalque de celle de «Shine On You Crazy Diamond» de qui vous savez, et unique petite faute de goût de l’album, pour n’en retenir que ce qui en fait le sel, soit les cinquante-quatre minutes suivantes ! Rythmique alambiquée et petites fioritures mélodiques pétillantes sur «Helgamarktz», langueur ondoyante sur «Syrenernas Sång», nappes champêtres de Mellotron et guitare wah-wah larmoyante sur «Aniarasviten», synthé saturé tourbillonnant, presque ‘électro’, sur l’excellent «Knölsvanen», le moins que l’on puisse dire est que le groupe sait surprendre et varier les ambiances d’un titre à l’autre. On aimerait que ce soit aussi plus souvent le cas à l’intérieur même des morceaux, dont certains s’avèrent tout de même un brin monolithiques (rythmique presque imperturbable tout au long des huit minutes de «Ljud Från Stan», progression paresseuse sur «Tog Du Med Dig Naturen», climat lancinant et presque oppressant sur «Svarta Hål Och Elljusspår»). Il faut dire que nos amis suédois usent et abusent de motifs cycliques et répétitifs, parfois presque ténébreux, qui pourraient en faire – en forçant un peu la comparaison, mais pas si abusivement que çà ! – des cousins très accessibles de la scène Zeuhl ou RIO. Voilà qui, sans situer beaucoup plus clairement Gösta Berlings Saga sur l’échiquier progressif, vous donne peut-être au moins une idée de l’ouverture de sa musique.

Au bout du compte, cet insolite Tid Ar Ljud, fantaisie mélancolique traitant, aux dires de ses auteurs, des interactions entre la ville et la nature à travers les yeux d’une improbable créature forestière, s’avère d’une parfaite cohérence, et son écoute des plus gratifiantes. Car on a beau dire, vu de l’intérieur d’un microcosme musical plus figé qu’on aimerait l’admettre, l’originalité vaut son pesant d’or, surtout lorsqu’elle sait s’allier, comme ici, à la légèreté et à l’autodérision. Sérieux, mais allègre…

Olivier CRUCHAUDET

(chronique parue dans Big Bang n°66 - Été 2007)