BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

2nd Hands pochette

PISTES :

1. Moon7 (10:11)
2. Endless Drama (7:45)
3. Queer Forest (6:30)
4. Taste A Cake (1:47)
5. The Inexpressible Chagrin (6:54)
6. Syx (11:08)
7. ...End (8:40)
8. Marvelous Choice (18:16)

FORMATION :

Vlad MJ Whiner

(chant)

Doran Usher

(claviers, programmations)

Nomy Agranson

(guitares, chœurs)

Cat Heady

(batterie, boucles)

MUSICIENS ADDITIONNELS

Vladimir Ratorguev
(violon alto)

Dmitry Ulyashev
(saxophone, flûte)

Alla Izverskaya
(chœurs)

EXTRAITS AUDIO :

THE GOURISHANKAR

"2nd Hands"

Russie - 2007

Unicorn Records - 71:11

 

 

Le moins que l'on puisse dire, c'est que la Russie n'a jamais été une grande nation pourvoyeuse de talents dans le domaine des musiques progressives. Pour ma part, à l'exception de quelques curiosités datées pour collectionneurs invétérés, ou de rares formations plutôt portées sur le hard-prog (du genre Azazello ou Decadence), ce pays faisait figure de désert aride, ou tout du moins de 'terra incognita' restée presque totalement dans l'ombre, car difficilement accessible. Est-ce un effet de cette 'mondialisation' dont on nous rebat les oreilles, toujours est-il que les choses semblent sur le point changer ! En l'espace d'à peine un an, ce ne sont en effet pas moins de trois formations majeures du courant progressif symphonique, à dominante instrumentale, qui ont émergé de Russie ou de ses anciens territoires, entre Karfagen (Ukraine), Lost World, et maintenant The Gourishankar. Autant le dire tout de suite, ce dernier groupe n'est certainement pas le moins talentueux des trois, et pourrait même, compte-tenu de l'éclectisme dont il fait preuve, et d'un vernis de modernité instrumentale pour le moins aguichant, réussir plus encore que les autres à faire parler de lui !

Formé en 2002 à Syktyvkar, petite ville de l'ouest de l'Oural, par le guitariste Nomy Agranson et le claviériste Doran Usher, The Gourishankar nous livre ici son deuxième album longue durée, après le CD Close Grip datant de 2003, et le EP Integral Symphony en 2002, enfin décemment distribué sur le marché international grâce au label canadien Unicorn Records, décidemment incontournable (et, en ce qui me concerne, jamais encore pris en faute dans le choix de ses poulains). Devenu quatuor après le recrutement d'un batteur (Cat Heady) et, plus récemment, d'un chanteur (Vlad MJ Whiner, ma foi tout à fait décent dans son rôle), The Gourishankar s'est donné pour mission de réconcilier, musicalement tout du moins, la "rationalité et la pensée évolutionniste" issues de l'Ouest avec "le mysticisme et la spontanéité" de l'Est. De fait, on décèle bien dans ce subtil 2nd Hands une légère couleur 'New Age', plus présente, rassurez-vous, à travers le concept même qui le sous-tend, sorte de méditation aux accents mystico-naturo-humanistes, illustrée par les textes de poètes russes adaptés en anglais, que dans sa traduction musicale (pas de minimalisme contemplatif à redouter ici, ce serait même carrément l'inverse !). Compte-tenu de ces ingrédients assez typés, et du caractère tout de même largement instrumental des compositions proposées ici, on aurait assez naturellement tendance à assimiler The Gourishankar à un Karfagen russe, même si, comme nous allons le voir, le traitement musical s'avère assez radicalement divergent.

Car si, à l’instar de son confrère Ukrainien, The Gourishankar apprécie les évocations colorées et les périples musicaux dépaysants, celui-ci les aime plutôt mouvementés, denses, versatiles, et pour tout dire souvent imprévisibles. Kaléidoscopiques sans jamais être labyrinthiques, les compositions de 2nd Hands ressemblent à un joyeux carambolage entre tout ce le prog a pu inventer ou se réapproprier au cours des deux dernières décennies : envolées symphoniques éthérées, rythmiques metal plombées, fusion vaguement jazzy, guitare véloce avec un toucher fortement évocateur de celui d’Alan Holdsworth, transes synthétiques planantes à la Porcupine Tree, intrusions fugaces de rythmes latins (cha-cha, bossa…), sans compter une petite touche classisante du meilleur goût, apportée par quelques invités officiant au violon alto, à la flûte, et même au saxophone - sur la partie centrale mi-folk, mi-jazz de «Syx». Le tout est jouissif, bigrement bien foutu (puisque, malgré cet agrégat de styles et de références en tout genre, on est jamais perdu en route…), et surtout superbement interprété, tant du point de l’accompagnement rythmique, pétaradant à souhait, que des joutes guitare/claviers, proprement renversantes.

La dimension instrumentale reste donc prédominante d’un bout à l’autre de l’album, y compris sur les titres chantés (pourtant majoritaires : cinq au total sur huit morceaux, de 1:47 à 18:16mn), dont les parties vocales sont si étroitement liées aux progressions mélodiques qu’elles en deviennent un élément soliste à part entière – à tel point que l’on est bien en peine, à la première écoute, d’en différencier les couplets et les refrains. On mettra tout de même en exergue l’instrumental d’ouverture, «Moon7», fiévreux ‘morphing’ d’idées en constante éruption, ou encore le formidable epic final, «Marvelous Choice», basé sur une splendide mélodie sinueuse, ponctuée de syncopes rythmiques nerveuses, pétrie et refaçonnée jusqu’à son ultime point de rupture. A vrai dire, il y a dans la musique de The Gourishankar un dynamisme éclectique assez proche de celui d’un groupe comme Xang, mais avec une dimension tellurique aspirant sans cesse à s’élever, tirée vers le haut par sa sophistication symphonique et sa puissance évocatrice.

Evidemment, dans un contexte aussi serré, les mélodies ont tendance à se percuter plus qu’à se développer - si l’on excepte le titre final sus-mentionné -, si bien que les amateurs de climats fluides et posément envoûtants risquent de ne pas y trouver totalement leur compte (on ne saurait alors trop leur conseiller de se tourner vers Karfagen, cousin instrumental plus lumineux, et tout aussi talentueux dans la voie qu’il s’est choisie). C’est pourtant précisément cette urgence nerveuse qui fait de The Gourishankar un groupe assez unique dans le petit monde du rock symphonique, adepte d’une sorte de «new age speedée» (oui, il fallait encore l’inventer, eh bien c’est fait !) très en phase avec l’époque actuelle. Il va sans dire qu’une telle personnalité ne peut décemment pas rester ignorée, à moins de se priver d’une expérience authentiquement inventive, fraîche, et au final parfaitement enivrante. Incontournable, j’aurais pu le dire en un mot !

Olivier CRUCHAUDET

(chronique parue dans Big Bang n°66 - Été 2007)