BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Jupiter Jam (13:05)
2. Inside Straight (11:58)
3. Communa Lacrimosa (3:25)
4. Easy For You (3:16)
5. Glad All Over (3:31)
6. As The World Grits (14:11)
7. Rare Birds (25:51)

FORMATION :

Rick Barse

(claviers, chant)

Tom Wright

(guitare, violon alto, basse, chant)

Amy Taylor

(basse, violon, chant)

Bob Sims

(batterie, chant)

GRITS

"Rare Birds"

États-Unis - 1976/97

Cuneiform / Orkhestra - 75:28

 

 

La présente chronique m'amène à aborder un phénomène dont l'on met souvent en avant les dangers, mais qui dans certains cas s'avère fort bienvenu. Je veux évidemment parler de la floraison (encore plus significative dans d'autres styles musicaux, le jazz notamment) de CD constitués de bandes inédites, enregistrées généralement il y a bien longtemps par des groupes alors obscurs mais ayant acquis entre-temps une certaine notoriété. J'enfoncerai une porte ouverte en estimant qu'à cette loterie de la nostalgico-collectionnite, peu de numéros sortent gagnants. Pour autant, évitons les généralisations hâtives. Le CD en question ici ne relève pas de la même logique affairiste.

Certains d'entre vous (je sais qu'ils sont nombreux...) ont encore à l'esprit ma chronique de As The World Grits (1993), dans le n°2 de Big Bang. Mais pour les rares (...) lecteurs l'ayant, pour une raison ou une autre, ratée, une petite mise en contexte historique s'impose afin de mettre en perspective l'introduction ci-dessus. Sachez en effet que Grits fut, entre 1970 et 1980, l'un des fleurons de la scène progressive de la côte Est des États-Unis, aux côtés notamment de Happy The Man, However ou les Muffins. Or, contrairement à ses collègues, il ne laissa aucun témoignage discographique de sa quasi-décennie d'activité.

Nous nous retrouvons donc dans une situation embarrassante. Du fait de l'absence de documents pour la postérité, une formation pourtant essentielle d'un mouvement musical disparaît purement et simplement de son histoire. Le label Cuneiform a estimé qu'il ne devait pas en être ainsi, et a donc pris l'initiative d'éditer, vingt ans après leur enregistrement, des bandes - inédites, donc - de Grits, considérant (à juste titre selon moi) qu'il faisait ainsi œuvre d'historien.

Après As The World Grits, compilation de démos (d'excellente qualité sonore) enregistrées entre 1972 et 1975, voici donc Rare Birds, témoignage d'un concert à Gaithersburg (patrie des Muffins) en août 1976. Puisque c'est uniquement sur scène que, par la force des choses, Grits se fit jadis un nom, le contexte est idéal pour juger des mérites du groupe. Certes, c'est un enregistrement 'live', brut et sans retouches, parfois austère, mais d'une qualité sonore inespérée.

Une limite formelle qui apparaît de toute façon mineure lorsque l'on considère l'intérêt musical de ces bandes. Celui-ci est tout bonnement exceptionnel. Les qualités entrevues sur les meilleures plages de As The World Grits (celles développant un réel caractère progressif, «Never Mind» en tête) éclatent ici au grand jour, dans quatre longues compositions instrumentales d'une richesse inouie : «Jupiter Jam» (13:05), «Inside Straight» (11:58), «As The World Grits» (14:11) et «Rare Birds» (25:51). Celles-ci sont complétées par trois courtes chansons plus anecdotiques, dont deux étaient déjà présentes sur le précédent CD.

Il est rare qu'un groupe combine aussi brillamment l'exigence d'une exécution technique sans faille, dans des pièces particulièrement complexes (d'un point de vue rythmique et harmonique), et l'énergie osmotique qui fait les meilleures prestations scéniques. Avec six ans de collaboration à leur actif, les quatre musiciens se connaissaient suffisamment bien pour instaurer une fructueuse interaction et susciter cette impression rare de ne plus faire qu'un.

Le piano électrique de Rick Barse, unique compositeur, charpente solidement les morceaux, laissant généralement la vedette à la guitare ou au violon, tenu alternativement par la bassiste Amy Taylor et le guitariste Tom Wright (qui utilise en fait un alto). On est, d'un point de vue stylistique, à la croisée des voies empruntées par la fine fleur de l'école de Canterbury, Hatfield and the North en tête, et Frank Zappa, pour la rigueur d'écriture héritée du classique : le mélange est particulièrement détonnant !

Au-delà d'une concession utile (car isolée) au révisionnisme musical, nous avons bel et bien affaire ici à un 'classique' à part entière du rock progressif américain, sous la forme trompeuse d'un document d'archive un peu jauni. Il s'agit donc, comme souvent, de ne pas se fier aux apparences...

Aymeric LEROY

Entretien avec Rick BARSE :

Vois-tu dans la publication par Cuneiform des enregistrements inédits de Grits une sorte de revanche sur le mauvais sort ?

Ce ne sont pas les termes que j'utiliserais. Je ne suis pas amer, je me sens seulement un peu stupide de n'avoir pas agi différemment à certains moments de notre carrière. A l'époque, nous avions l'espoir de décrocher un jour un contrat avec une maison de disques importante. Nous nous faisions sans doute des films... Mais bon, nous avons espéré jusqu'au bout. Tant pis ! Maintenant, nous sommes heureux qu'il y ait en quelque sorte un monument à notre décennie de lutte acharnée. Ça fait du bien de rentrer dans les annales, pour ainsi dire !

A l'écoute des deux CD, on a l'impression d'une schizophrénie entre morceaux chantés et courts, et longues compositions instrumentales. Comment expliques-tu ce contraste si flagrant ?

Nous avons toujours essayé, sans vraiment y parvenir, de trouver un certain équilibre entre ces deux catégories de morceaux. Le choix des titres de chacun des deux CD publiés ne fait qu'accentuer cette impression. Lors de la sélection des morceaux figurant sur As The World Grits, nous avons estimé qu'il n'y avait pas de place pour de longs instrumentaux, ce qui fut peut-être une erreur. Avec Rare Birds, il y a en quelque sorte l'excès inverse. Ce concert était assez particulier, car il était organisé par les Muffins sur un terrain vague, à côté de chez eux, et nous savions qu'ils apprécieraient surtout nos compositions plus complexes. Donc aucun des deux CD ne renvoie une image vraiment fidèle de notre musique.

Il n'y eut donc pas, comme on pourrait le penser, une évolution vers une musique plus complexe entre les périodes couvertes par les deux CD ?

Justement, non. «Jupiter Jam» et «As The World Grits», deux des longs instrumentaux, étaient à notre répertoire depuis plus de cinq ans lorsque ce concert fut enregistré. Et puis dans les années qui ont suivi, nous avons composé et joué de plus en plus de titres chantés. En 1979, nous avons d'ailleurs enregistré une bande 16 pistes que j'ai quelque part chez moi, et qui pourrait être un jour éditée. Mais ce sont des chansons, je ne pense pas que ça intéresserait Cuneiform...

La réussite de Rare Birds tient selon moi à la combinaison de la grande complexité des compositions et de la décontraction apparente des musiciens. Je suppose que cette aisance fut le résultat d'années de répétitions...

Vous ne croyez pas si bien dire. Je peux vous garantir que le travail de mise en place était énorme ! Nous répétions souvent 30 ou 40 heures par semaine ! Il y a effectivement dans ce concert des moments où nous sommes tous parfaitement synchrones, cela relève presque de la magie... Je crois qu'on ne retrouve nulle part que dans un groupe la possibilité de s'investir collectivement dans la poursuite d'un but commun... Enfin, à part le sexe, mais dans ce domaine, je ne pratique pas à plus de deux (rires) ! La magie de l'instant, cette relation d'osmose, c'est ce qui compte le plus en musique. Peu importe l'argent, les contrats et tout ce genre de choses...

Je crois savoir que tu ignores tout de l'école de Canterbury, pourtant souvent citée en référence à votre sujet. Qu'en est-il du rock progressif en général ?

Je n'ai découvert l'existence de l'école de Canterbury que tout récemment. Et, autant que je sache, je n'ai jamais rien entendu s'y rattachant. Pour le reste... Mes références musicales se situent presque exclusivement du côté des grands opéras de Wagner, Verdi, Puccini et Mozart. A la fin des années 60, j'écoutais ce qui se faisait d'intéressant en rock, notamment les Beatles et les Mothers Of Invention de Frank Zappa, deux groupes qui m'ont montré qu'on pouvait absolument tout faire en musique. Mais depuis environ 1971, je n'ai pas acheté un seul disque rock ou pop, je n'écoute plus que du classique...

Est-il vrai que tu travailles sur un projet avec l'ancien batteur de Grits, Bob Sims ?

Tout à fait. Il s'agit d'un drame musical, auquel nous travaillons en compagnie de notre vieil ami et producteur Tom Turner. Il devrait faire l'objet d'un spectacle théâtral, mais nous voulons aussi en tirer un CD. Le problème sera de faire tenir l'ensemble sur 70 minutes. J'ai composé une bonne partie de la musique, et nous avons enregistré une démo. Le résultat rappelle parfois vaguement Grits, mais avec, logiquement, un champ stylistique plus restreint. C'est une autre sorte de défi que d'écrire pour un groupe, plus difficile à certains égards. Nous y travaillons donc tous les trois, mais il est fort probable qu'Amy et Tom joueront sur l'album, en fonction de leur disponibilité. Il y a donc du «revival» dans l'air...

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°19 - Mars/Avril 1997)