BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Grobschnitt International Story pochette

PISTES :

CD 1 :
1. Die Sinfonie (Live 1973) (17:59)
2. Nickelodeon (Live 1974) (7:56)
3. Solar Music (Live 1978) (57:03)

CD 2 :
1. Ernies Reise (Live 1977) (10:56)
2. Severity Town (alt. Mix 1977) (10:03)
3. Rockpommel´s Land Finale (Live 1977) (6:06)
4. Du schaffst das nicht (Live 1981) (9:19)
5. Simple Dimple (Live 1980) (5:06)
6. Silent Movie (Live 1981) (3:35)
7. Raintime (Live 1981) (4:37)
8. Vater Schmidts Wandertag (Live 1981) (10:10)
9. Private Solar Excursion (1981) (8:52)
10. Magic Train (Live 1973) (10:15)

FORMATION :

Stefan Danielak (Wildschwein)

(guitare rythmique, chant)

Joachim Ehrig (Eroc)

(batterie, percussions)

Gerd-Otto Kühn (Lupo)

(guitare)

Axel Harlos (Felix) (1972-74)

(batterie, percussions)

Hermann Quetting (Quecksilber) (1972-74)

(orgue, piano, percussions)

Bernhard Uhlemann (Bär) (1972-77)

(basse, flûte, percussions)

Volker Kahrs (Mist) (1974-80)

(claviers)

Wolfgang Jäger (Popo) (1977-80)

(basse)

Toni Moff Mollo (1979-80)

(chant)

GROBSCHNITT

"The International Story"

Allemagne - 2006

InsideOut - 82:58/78:59

 

 

Sept ans après la rétrospective que Big Bang avait consacré à ce formidable groupe allemand (voir le numéro 31), l'occasion nous est redonnée de remonter le temps avec la fameuse «grossière entaille», grâce à la sortie officielle d'un double CD compilant des archives studio et live, et de reprendre contact avec le très sympathique et loquace Joachim Ehrig, alias Eroc, batteur, parolier et conservateur de la flamme du joyeux Big Band (!) Grobschnitt, mort depuis près de dix ans mais pas encore complètement enterré !

C'est à l'initiative de la division Revisited Records (spécialisée dans la réédition des vieilles gloires allemandes des années 70 - on leur doit les albums de Klaus Schulze en particulier) du label teuton InsideOut (décidément sur tous les fronts) que cette compilation voit le jour. Depuis dix ans, Eroc s'est lancé dans un gros travail de dépoussiérage des archives de son groupe, en lançant la série des Grobschnitt Story (Big Bang s'en est d'ailleurs fait l'écho à une ou deux occasions). Des albums focalisés essentiellement sur les nombreuses, survoltées et fantasques prestations en concert du groupe. Mais l'inconvénient de ces CD pour un public non germanophone est que les parties parlées, assez nombreuses (des délires entre les morceaux et autres histoires drôles), sont en allemand. Du coup, histoire de toucher un public international plus conséquent, et parce que Grobschnitt était avant tout un groupe de scène, est née l'idée d'une version exclusivement musicale de cette série.

Loin de moi la prétention de refaire un article complet sur le groupe. D'abord, cela a déjà été fait dans nos pages (voir plus haut), et d'autre part, comme il est écrit dans les notes du livret de cette compilation : «un livre, même très épais, n'y suffirait pas». Je me contenterai donc de rappeler quelques évidences, et tracer à grands traits l'histoire d'un des plus grands groupes de rock allemand. Grobschnitt naît donc à la fin des années 60-début des années 70, sur les cendres d'un groupe nommé plus simplement The Crew (l'équipe en français). Sont déjà présents dès le premier album éponyme en 1972, et affublés de sobriquets farfelus, Eroc, le batteur, Wildschwein le chanteur et Lupo le guitariste. Le claviériste Mist arrivera pour l'album suivant, le double LP Ballermann. La notoriété et la qualité de la musique vont aller croissantes jusqu'en 1978, au travers des albums Jumbo (sorti en 1975 avec des textes en anglais, une version allemande suivra de près) et Rockpommel's Land en 1977. Au tournant des années 80, la musique se simplifie, et si Merry-Go-Round en 1979 puis Illegal en 1981 valent encore le détour, le groupe se laisse ensuite emporter par les sirènes de son époque et sombre dans une new-wave à l'allemande sans grand intérêt. Une déchéance musicale qui conduira petit à petit au départ de presque tous les piliers du groupe, et celui-ci cessera toute activité à l'orée des années 90. Mais le jalon incontournable de la discographie de Grobschnitt demeure un album enregistré en concert en 1978, et entièrement dédié à la pièce de résistance du répertoire du groupe : Solar Music Live. Car Grobschnitt était surtout un groupe de scène, qui multipliait les concerts-fleuves (trois heures minimum, mais jusqu'à cinq heures parfois !), et qui vivait ses prestations en totale communion avec son public (d'où le fait qu'ils n'ont pratiquement jamais donné de concerts en dehors de leur pays). Plus qu'à un concert, les gens allaient voir un spectacle total, fait de musique, de théâtre, de pyrotechnie, et de délires en tout genre.

C'est donc tout naturellement que cette double compilation, remplie au maximum (deux fois 80 minutes) avec une qualité sonore remarquable de bout en bout, fait la part belle à des enregistrements en concert, piochés pour l'essentiel dans l'âge d'or du groupe. Et rien d'étonnant non plus à ce qu'on y trouve une nouvelle version du titre «Solar Music». Enregistrée sur la même tournée qui donna lieu à l'opus de 1978, mais à Berlin cette fois, cette autre version (de 53 minutes) montre à quel point ce morceau était le terrain de jeu préféré du combo, car les variations sont nombreuses. Et on imagine sans peine que chaque soir, l'interprétation devait être encore différente. Car si la trame de cette suite épique se reconnaît (élan cosmique, lyrisme exacerbé, longs crescendos planants), chaque musicien a le loisir de se mettre plus ou moins en avant lors de telle ou telle partie, suivant peut-être son état de forme ou son envie du moment. Ici, on notera une présence assez phénoménale du batteur Eroc, mais aussi une mélancolie finale encore plus palpable, Grobschnitt n'ayant pas son pareil pour décocher des thèmes mélodiques poignants d'émotion. Autant dire que les heureux possesseurs de l'album de 1978 (superbement remasterisé et complété en 1998) n'auront pas l'impression d'avoir deux fois le même morceau en achetant cette compilation !

Mais le reste du répertoire choisi est à l'avenant. Outre «Solar Music», le CD 1 offre une version de «Die Sinfonie» (un titre parlant !), captée en 1973, bien meilleure que son pendant studio du premier album. Car la structure du morceau est plus fluide, plus «symphonique» justement, et le solo final, au goût d'inachevé sur l'opus original, atteint enfin des sommets de lyrisme. Quant à «Nickelodeon», tiré de Ballermann, il est présenté dans une version instrumentale capturée dans le local de répétition du groupe la même année.

Le CD 2 démarre sur des versions alternatives des deux premiers morceaux de l'album Rockpommel's Land, «Ernie's Reise» (l'intro de celui-ci est tout de même une prise live) et «Severity Town». On aurait préféré entendre ces morceaux dans un contexte live, car les différences entre les versions studio ne sautent pas franchement aux oreilles. Les thèmes sont pratiquement les mêmes, et seuls les instruments ressortent différemment. Sans doute la petite déception de la compilation, même si cela ne remet pas en cause la valeur propre de ces deux splendides titres de rock symphonique. D'autant que suit le final majestueux du titre «Rockpommel 's Land», cette fois issu d'un concert de 1981 !

Les morceaux suivants sont tirés de concerts de 1980 et 1981 et puisent dans le répertoire le plus progressif et symphonique du groupe, pour notre plus grand bonheur : «Vater Schmidt in Wuppertal», un des meilleurs (et plus long) morceau de Jumbo; «Du schaffst das nicht», encore un épique, cette fois de l'album Merry-Go-Round, et trois titres d'Illegal, parmi lesquels le splendide instrumental «Silent Movie», dont la sensibilité et la beauté du thème ressortent encore magnifiées sur cette interprétation live. Enfin, «Private Solar Excursion», enregistrée en salle de répétition, est une variation improvisée de 1979 (d'une durée de 9 minutes) d'un thème du morceau que je ne vais pas encore vous citer (!), et «Magic Train», sans sa splendide intro au piano (dommage...), est également issu des répétitions du groupe en 1973 (soit peu avant sa parution sur l'album Ballermann, mais pas en version instrumentale comme l'indique par erreur le livret).

Ces différents témoignages donnent forcément envie de se (re)plonger au cœur de l'œuvre du groupe (la période 72-81, incontournable). Avec son rock progressif symphonique très inspiré (mais jamais copieur) des ténors anglais du genre, Grobschnitt était sans conteste le meilleur groupe allemand dans le genre. Et peut-être celui qui était le plus apprécié du public. On regrette donc d'autant plus l'absence à ce jour de témoignages visuels dignes de ce nom. De ce côté, la partie semble mal engagée (voir interview), mais on peut espérer un volume 2 audio, car il manque encore nombre de pièces importantes du répertoire (l'intégrale de Rockpommel's Land par exemple). Voilà en tout cas une superbe édition dont personne ne devrait se priver.

Christian AUPETIT

Entretien avec EROC :

Qui est à l'origine de la publication de ce double CD ?

L'idée de départ vient des gens d'InsideOut Music. Je négociais avec eux, ainsi que le distributeur SPV, au sujet du projet global des CD Grobschnitt Story (réédition de bandes live inédites, commencée il y a 10 ans déjà, et qui comporte à l'heure actuelle 10 volumes en double ou triple CD - ndlr). Mais leur offre était insuffisante et j'ai laissé tomber. Un peu plus tard, ils sont revenus à la charge avec la proposition d'une compilation telle que celle qui vient de paraître, considérant qu'il s'agirait d'un premier pas. Et que cela permettrait de mieux faire connaître Grobschnitt à un public international. La décision a finalement été prise au début de l'année dernière, et le choix des morceaux a été effectué par Michael Schmitz d'InsideOut.

Presque tous les morceaux de cette compilation sont présentés en versions «live», mais quelques-uns (notamment issus de l'album Rockpommel's Land) sont des versions studios alternatives. Pourquoi ce choix ?

Ceci est tout simplement fonction du matériel audio existant. Lorsque j'ai des enregistrements de bonne qualité, je les publie. Dans le cas de Rockpommel's Land, il y a des enregistrements en concert sur les CD Grobschnitt Story, mais j'ai trouvé que ces versions alternatives étaient également intéressantes.

Les morceaux sont essentiellement issus de votre âge d'or, la période la plus «progressive» des années 70. Ressentez-vous de la nostalgie pour cette époque ?

Je crains de ne pas comprendre la question. Les enregistrements de cette compilation datent de 1972 à 1983, lorsque j'ai quitté le groupe. Les meilleurs se situent dans la période 1974-1978. Mais parler de nostalgie... eh bien, quelque chose va sortir dans quelques temps. Le groupe qui existait avant Grobschnitt, The Crew (période 1966- 1969) était sur bien des points plus intéressant et sauvage. J'ai des tas d'enregistrements de cette période, certains en stéréo de très bonne qualité. Alors je vais démarrer prochainement une Crew Story qui offrira un document unique sur les "folles années 60" en Allemagne et ouvrira les yeux de beaucoup de gens au sujet des jeunes années de Grobschnitt.

La musique de Grobschnitt est riche de mélodies volontiers mélancoliques, alors que l'esprit du groupe semblait très festif et joyeux. Comment expliquez-vous cela ? D'où tiriez-vous votre inspiration ?

Les mélodies (solos, etc.) étaient amenées la plupart du temps par le guitariste Lupo et le claviériste Mist. Au début des années soixante, Lupo et moi étions de grands fans de groupes instrumentaux comme The Shadows, The Tornados ou The Ventures. Ils jouaient toujours de splendides mélodies. Leur influence a également compté pour moi lorsque j'ai réalisé mes premiers albums solos. Et un peu plus tard, Mist a amené avec lui son goût prononcé pour des groupes comme Yes ou Genesis. Alors tout cela s'est mélangé de la meilleure des façons possible...

«Solar Music» est sans conteste votre œuvre-phare. Comment ce morceau a-t-il fini par s'étirer sur près d'une heure ?

«Solar Music» s'est développé tout au long de la carrière du groupe. Ce titre toujours été notre terrain de jeu musical, à côté des pièces plus classiquement écrites comme «Rockpommel's Land», «Father Schmidt» ou d'autres encore. «Solar Music» date de 1968, lorsque nous le jouions sous le titre «Suntrip», dans une version vraiment furieuse et très improvisée. C'était le moment du concert pendant lequel chacun de nous pouvait se lâcher instrumentalement. C'était du plaisir de jouer à l'état pur, et c'est pour cette raison que le morceau a fini par devenir de plus en plus long au cours du temps.

Y aura-t-il un volume 2 ? Et peut-on espérer un jour un DVD de Grobschnitt ?

Pour un volume 2 en CD, tout dépend au premier chef du label. Nous devons attendre de voir comment se vend ce premier volume. J'ai reçu des centaines de demandes concernant un DVD, tant d'anciens que de nouveaux amateurs du groupe. Mais je n'ai malheureusement pas la mainmise sur le matériel vidéo du groupe. Il existe des archives à la télévision allemande (par exemple pour Rockpalast en 1978), mais leur sortie doit être une question de droits. Et il y a une multitude de documents amateurs, en particulier ceux d'un type qui a filmé à l'époque en S-VHS (format vidéo de qualité supérieure, donc exploitable professionnellement - ndlr). Mais je n'ai plus de contacts avec cette personne, qui s'est montrée très peu coopérative. Et je sais que Lupo lui a interdit de sortir tout enregistrement. Lupo n'est pas un grand fan de notre passé. Il est même hostile aux rééditions que je réalise. Selon lui, les vieux fans ne sont que des «nostalgiques invétérés». Je ne sais donc pas ce qu'il adviendra de ces archives vidéo. Peut-être qu'elles moisissent déjà au fond d'un tiroir !

Nous avons eu il y a quelques mois dans ces pages, l'occasion de parler de votre collaboration avec le groupe néerlandais The Gathering. Ils gardaient un bon souvenir de votre travail. Vous vous en rappelez ?

Oui, bien sûr. Voici toute l'histoire : en 1996, The Gathering s'apprêtait à enregistrer leur nouvel album dans notre studio, le Woodhouse. Nous n'avions jamais entendu parler d'eux, mais leur label de l'époque, Century Media, avait tout organisé. Mon collègue, Siggi Bemm, avait été choisi pour assurer la production de l'album. Donc l'enregistrement des démos était planifié, mais il s'est trouvé que Siggi n'a pas pu assurer son travail, alors il m'a appelé pour le remplacer. J'ai donc travaillé avec le groupe plus d'une semaine, et tout se passait vraiment très bien, il y avait une excellente ambiance entre nous. Je les appréciais beaucoup, en particulier la voix de la chanteuse et leur ouverture d'esprit dans la conception de leur musique. Cette collaboration me permettait de les aider à trouver des idées, même des sons puisés dans mes propres archives. Lorsque les démos ont été réalisées, la production finale a été reprise en main par Siggi et j'ai dû m'éclipser. J'aurai vraiment voulu aller plus loin avec ce groupe, mais ce n'était pas à moi de décider, et probablement pas à eux non plus. D'un autre côté, je me demande s'ils ont bien réalisé avec qui ils avaient travaillé toute cette semaine-là. Donc ils sont partis avec mon collègue, et il s'est avéré que cela a été leur première et dernière collaboration avec lui. Il y a quelques mois, Century Media m'a envoyé un email, me demandant si j'avais toujours des copies de ces démos et si je pouvais les leur fournir. J'ai accepté, j'ai remasterisé les morceaux sans rien demander financièrement et j'ai écrit quelques lignes pour le livret. Eh bien je n'ai même pas reçu une copie du CD à ce jour. C'est ça le «music business»...

Il y a encore aujourd'hui plusieurs groupes allemands de rock progressif, comme RPWL, High Wheel, Versus X ou Traumhaus. Les connaissez-vous ?

Oui, je suis assez au fait des groupes actuels, notamment grâce à mes activités liées au mastering. Récemment, j'ai travaillé avec le groupe suédois Wolverine, et leur dernier album (Still} est excellent. Je m'occupe également d'un des groupes les plus dingues du moment chez nous : The Tracelords. Ils ont déjà joué en première partie de Whitesnake, Alice Cooper et Ted Nugent. Ce n'est pas du progressif, mais du très bon ROCK...

Peut-on espérer revoir un jour Grobschnitt sur scène ?

Pour moi, Mist, The Bear et Felix : oui, tout de suite ! Pour Lupo : non ! Pour le bassiste «Popo» Hunter : probablement jamais car il souffre d'un cancer de la gorge. Pour Sabine, la «maman» du groupe en coulisse : jamais; elle est décédée l'année dernière. Pour Wildschein : eh bien il répète actuellement de vieux morceaux de Grobschnitt avec Milla Kapolke et Rolf Möller dans sa cave, juste pour le plaisir. le temps nous dira si quelque chose est encore possible...

Si cela arrive, j'ai déjà énormément de propositions de gros concerts, de festivals, et même de shows télévisés, jusqu'en Amérique. Mais comme je le répète depuis longtemps : si Grobschnitt doit renaître, il faut que ce soit avec la formation d'origine, ce qui signifie au minimum : Lupo, Wildschwein, Toni Moff Mollo, Mist et moi-même. Les bassistes peuvent être changés. mais toute autre chose ne serait PAS Grobschnitt, et ne serait pas approuvé à 100% par les fans.

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°63 - Automne 2006)