BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Pochette Wild Orchids

PISTES :

Edition standard :
1. A Dark Night In Toytown (3:42)
2. Waters Of The Wild (5.35)
3. Set Your Compass (3:38)
4. Down Street (7:34)
5. A Girl Called Linda (4:44)
6. To A Close (4:49)
7. Ego & Id (4:08)
8. Man In The Long Black Coat (5:07)
9. Wolfwork (4:49)
10. Why (0:47)
11. She Moves In Memories (5:00)
12. The Fundamentals Of Brainwashing (3:01)
13. Howl (4:31)

Edition limitée :
1. Transylvanian Express (3:44)
2. Waters Of The Wild (5:35)
3. Set Your Compass (3:38)
4. Down Street (7:34)
5. A Girl Called Linda (4:44)
6. Blue Child (4:25)
7. To A Close (4:49)
8. Ego & Id (4:08)
9. Man In The Long Black Coat (5:07)
10. Cedars Of Lebanon (4:02)
11. Wolfwork (4:49)
12. Why (0:47)
13. She Moves In Memories (5:00)
14. The Fundamentals Of Brainwashing (3:01)
15. Howl (4:31)
16. A Dark Night In Toytown (3:42)
17. Until The Last Butterfly (2:29)

FORMATION :

Steve Hackett

(guitares, sitar électrique, harmonica, psaltérion, optigan, chant)

Roger King

(claviers, programmation, guitare ryhtmique)

John Hackett

(flûte, guitare)

Rob Townsend

(saxophones, flûtes, tin-whistle, clarinette basse)

Nick Magnus

(claviers)

The Underworld Orchestra :

Christine Townsend

(violon, violon alto)

Richard Stewart

(violoncelle)

Dick Driver

(contrebasse)

Colin Clague

(trompette)

Chris Redgate

(hautbois, cor anglais)

STEVE HACKETT

"Wild Orchids"

Royaume-Uni - 2006

Camino Records / InsideOut - 57:26 (éd.std)/72:03 (éd.ltée)

JOHN HACKETT

"Velvet Afternoon"

Royaume-Uni - 2004 - Hacktrax - 43:13

"Red Planet Rhythm"

Royaume-Uni - 2006 - Hacktrax - 53:30

 

 

Ce n'est pas la première fois que l'ancien guitariste de Genesis figure en couverture de Big Bang. Il faut dire que malgré plus de trente ans de carrière solo derrière lui, il reste d'une grande productivité, comme en témoigne la place que nous lui faisons dans presque chaque numéro, et livre même en cette rentrée 2006 un album particulièrement réussi, sans doute son meilleur depuis Darktown en 1999. Faisant preuve d'une diversité de styles toujours surprenante, Steve Hackett parvient à livrer un album plus homogène et inspiré que son prédécesseur To Watch The Storms. Ce n'est donc pas simplement pour tous ses mérites passés qu'il nous semble opportun de le mettre en vedette, mais également pour sa capacité à se renouveler après tant d'années, ce qui fait de lui un des phares du progressif actuel. Nous avons profité de l'occasion pour dire quelques mots du dernier album de son frère John. Quant à l'interview avec Steve Hackett, elle fut malheureusement, pour des raisons indépendantes de notre volonté, réalisée en retard sur son planning très serré, ce qui nous obligea à l'interrompre au bout d'une demi-heure précise. Le bonhomme, comme vous le verrez ci-dessous, étant toujours très bavard, la moitié des questions prévues n'a pu être posée. Gageons que la prochaine fois sera la bonne !

Trois ans après To Watch The Storms, et un nouvel épisode acoustique délivré (voir les numéros 50 et 57 en particulier), le guitariste anglais, qui bénéficie plus que jamais d'une belle côte de popularité au sein du milieu progressif, sort son nouvel album électrique, le dix-huitième en studio. A ses côtés, on retrouve l'essentiel du groupe qui l'accompagne depuis 2003 et le coffret Somewhere In South America : Roger King aux claviers et à la production, honnête mais sans génie, Rob Townsend aux instruments à vent et Gary O'Toole à la batterie. Manque à l'appel le bassiste Terry Gregory, son rôle étant ici assumé par The Underworld Orchestra, ensemble de cinq musiciens déjà présents pour l'enregistrement de Metamorpheus, en charge des violons, violoncelle, contrebasse, trompette et cor. C'est également le retour de John Hackett et surtout de Nick Magnus (pour un titre seulement, cependant), qui n'avait plus participé à un album de Steve depuis les années 80. Enfin, pour rester en famille, c'est une nouvelle fois Kim Poor qui a réalisé la pochette, pour laquelle on regrettera toutefois que l'artiste décline les mêmes motifs depuis quelques années, qui plus est dans des teintes grisâtres ne reflétant pas le contenu beaucoup plus bariolé du disque.

Wild Orchids est en effet d'une grande diversité, et se situe ainsi dans la lignée de son immédiat prédécesseur, même si on peut également invoquer la large palette déjà présente sur un Till We Have Faces. Si ce dernier faisait la part belle à l'influence rythmique sud-américaine, l'éclectisme musical de Steve Hackett se manifeste ici par un titre indianisant, «Waters Of The Wild», particulièrement réussi, plus par sa composante instrumentale prolixe que par son chant, d'ailleurs, efficace sans être particulièrement original. On trouve également «She Moves In Memories», un instrumental entièrement orchestral et terriblement romantique, et même un clin d'œil aux années de l'entre-deux guerres et à «Sentimental Institution» de Defector avec le court «Why». «Wolfwork» est une chanson au refrain un peu facile, mais qui bénéficie d'arrangements orchestraux sympathiques et d'une guitare électrique lumineuse et oh combien mélodique, tandis que la ballade «Set Your Compass», aussi dépouillée que ciselée, invoque les mânes du milieu des années 70, puisqu'un thème de guitare évoquera aux plus férus d'entre-nous Voyage Of The Acolyte, et A Trick Of The Tail de Genesis. Quant à l'excellente reprise bluesy du «Man In The Long Black Coat» de Bob Dylan, aux accents sudistes, elle surpasse très largement celle réalisée par ELP en 1994 sur In The Hot Seat, la voix grave de Steve Hackett collant parfaitement au titre, avec en outre une guitare électrique expressive très présente. On retrouve enfin un titre joué pour la première fois en concert, sur le DVD Once Above A Time (voir le n°56), et qui s'intitulait alors «If You Can't Find Heaven». Ici, le travail en studio a fait de ce «A Dark Night In Toytown» un excellent mélange d'arrangements orchestraux et de rythme rock, servi par une mélodie enjouée et prenante, les soli habités de guitare en prime.

Bien que l'on puisse parler d'une certaine dispersion, Wild Orchids fait preuve d'une plus grande cohérence que To Watch The Storms, du fait d'une ambiance assez sombre et mélancolique que l'on retrouve à plusieurs reprises tout au long du disque, et peut-être de la présence du quintette de chambre, gage d'une certaine unité dans les arrangements. Parmi les pièces majeures, plusieurs compositions méritent d'être tout particulièrement signalées. «Down Street», qui dépasse allègrement les sept minutes, s'inscrit dans la veine de titres comme «Vampyre With A Healthy Appetite» ou «Devil Is An Englishman» : Steve Hackett déclame de sa voix la plus foncée, tel le narrateur d'un polar à l'américaine, et les tableaux musicaux se succèdent, avec cuivres, harmonica, percussions, synthétiseurs très années 80, optigan, sans oublier une guitare inquiétante à souhait. Le noir «Ego And Id», quant à lui, qui figurait déjà sur l'album de John Hackett dans une version légèrement différente, est un véritable festival de guitare électrique, un Hackett au sommet de sa forme, aux soli lyriques sans pareil, idéalement complété par l'orgue hammond de Nick Magnus. Enfin, le diptyque «The Fundamentals Of Brainwashing» / «Howl» clôt de manière très émouvante l'album dans sa version courte. Le premier est une délicate chanson rythmée par le piano, à la mélancolie à fleur de peau, avec une guitare électrique très suave; le second, instrumental et aux arrangements plus torturés, reprend le thème du précédent au piano tandis que Steve Hackett y va de ses soli bourrés de feeling et Roger King de son piano très jazz, le tout souligné par les cordes.

En fait, parmi les seuls défauts vraiment marquants, il faut plutôt citer une nouvelle fois la voix de Steve Hackett. Interprétant toutes les chansons, parfois simplement en parlant, il assure généralement de manière plus que convenable, mais avec les limites qu'on lui connaît. Au vu des capacités de Gary O'Toole, remarqué pour son interprétation du classique «Blood On The Rooftops» sur le DVD Once Above A Time, il aurait été intéressant de le mettre davantage à contribution, sans pour autant en faire d'emblée un nouveau Peter Hicks. Enfin, on peut également noter une certaine baisse de régime autour du positif et jazzy «A Girl Called Linda», aux belles envolées de flûte et de guitare sèche, et «To A Close», dont les paroles contiennent quelques mots de français mais qui fleure bon l'auto-plagiat, deux ballades qui se suivent (dans la version courte) et font retomber la pression avant l'explosion d'«Ego And Id».

Précisons pour être totalement complet que ce nouvel album sort en plusieurs éditions. A côté de l'édition simple, comprenant les treize morceaux dont nous avons parlé, il existe une édition limitée avec quatre bonus, qui en réalité sont des morceaux conçus en cohérence avec les autres, et qui ont dû être mis de côté pour des raisons purement commerciales : cette version longue est donc la seule véritablement authentique. L'ordre des titres y est d'ailleurs modifié, puisque «A Dark Night In Toytown» se retrouve à l'avant-dernière place, remplacé en ouverture par l'inquiétant «Transylvanien Express», un instrumental qui décline sur une tonalité plus sombre le thème de ce même morceau, avec plusieurs envolées mélodiques qui se succèdent, toujours avec des arrangements variés, dont quelques bruitages, et une guitare particulièrement excitée. Deux autres inédits sont également des instrumentaux : «Blue Child», un blues bien secoué et très inspiré, genre que Steve Hackett affectionne (souvenons-nous en particulier de son album Blues With A Feeling), proche du «Let Me Count The Ways» de Till We Have Faces, et «Until The Last Butterfly», une composition à la guitare acoustique assez virtuose, là aussi un genre privilégié par le musicien depuis longtemps. Enfin, «The Cedars Of Lebanon» est une chanson assez peu convaincante, à l'exception de quelques arrangements orchestraux à tonalité orientale.

Pochette Velvet Afternoon

En plus de participer à l'album de son frère, John Hackett fait également l'actualité cette année grâce à la sortie d'un nouvel album solo, cette fois en compagnie d'un autre musicien, Moodi Drury. Ce n'est pas la première fois qu'il se lance dans ce genre d'entreprise, puisqu'en plus de sa participation à des albums du groupe de new age Symbiosis, deux ans auparavant, il avait fait paraître Velvet Afternoon, un disque très différent de son Checking Out Of London de 2005 (voir la chronique dans le n°58 de Big Bang). Il s'agissait en effet déjà d'un travail totalement instrumental, réalisé en partenariat avec Sally Goodworth, une pianiste venue du monde de la musique classique, et enregistré par Nick Magnus. Les quinze pièces interprétées, qui n'excédaient que rarement les quatre minutes, relevaient de cet univers très académique. Composées au fil des ans par John Hackett, elles privilégient une atmosphère apaisante, à base seulement de piano et de flûte.

John Hackett photoRythme lent, mélodies menées par la flûte sur une base pianistique délicate, ces morceaux séduisent par leur beauté fragile («Pastures Green», «Freefall», «Next Time Around»), leur émotion contagieuse et positive («Vergebung», «Sophie's Lullaby», «Velvet Afternoon») ou une certaine décontraction bucolique («The Chaplet», «Oily Rag»). Hommage est même rendu à l'époque baroque avec «Minuet I», «Presto», au dynamisme sautillant bien nommé, «Minuet II» et «Minuet Reprise», au piano seul, ainsi qu'à Mozart dans «Allegro Molto Moderato». En outre, John Hackett présente chacun des titres dans le livret, et on y apprend même qu'il a décidé de se mettre à la flûte en entendant le premier album de King Crimson et les interventions de Ian McDonald ! Bien sûr, l'ensemble, très dépouillé, peut générer un certain ennui pour tous ceux qui ne sont pas familiers et amateurs de ce type de musique de chambre, et ce ne sont pas les morceaux plus dynamiques, proches des petites pièces traditionnelles du Mike Oldfield des années 70, qui pourront contredire ce constat général.

Pochette Red Planet Rhythm

Cette année, John Hackett s'est à nouveau lancé dans une collaboration en duo, mais cette fois pour un résultat très différent. Son comparse est Moodi Drury, un artiste compositeur et claviériste, mais dans le domaine de l'électronique. Ensemble, ils ont écrit et enregistré Red Planet Rhythm, un disque totalement instrumental basé apparemment sur une large part d'improvisation. Les treize titres mélangent ainsi une base électro, avec sonorités synthétiques, rythmique syncopée et samples divers (dont des voix et des bruitages), et la flûte de John Hackett, parfois passée à travers des filtres d'effets, qui virevolte au dessus. Le mélange peut paraître incongru, pourtant, il se révèle plutôt réussi, la flûte donnant plus de chair à une musique quelque peu austère, voire désincarnée, avec des accents orientaux en prime. De ce point de vue, les morceaux les plus réussis sont le pulsionnel «Worlds Within Worlds», «The Thirty Nine Steps», pas si éloigné que ça dans l'esprit du rap étatsunien, le reposant et sensible «Open Promise», le planant «Follow Bliss», le contemplatif «Bohemian Attraction» ou «This Serene Earth» et ses échos du Tangerine Dream d'Hyperborea. Bien sûr, les mélodies sont parfois fades («Life's A Ridiculous Solo», «Big Love»), et les longueurs loin d'être absentes («Sweet Leaf», le technoïde «Free At Last»), mais la variété des sons utilisés par Moodi Drury, comme dans le lent «Acceptance» (guitare, nappes de claviers occasionnelles), ou les obsédants passages de flûte («Fear The Feeling And Don't Do It, No Way !», «Red Planet Rhythm») permettent de ne pas relâcher l'attention. Bien sûr, il faut une certaine part d'ouverture pour pénétrer dans cet univers a priori assez éloigné du progressif traditionnel, en ne prenant pas ce disque pour ce qu'il n'est pas, mais le détour est loin d'être inintéressant, même s'il peut laisser en partie sur sa faim.

Qu'à cela ne tienne, les deux artistes songent justement à donner une suite à ce premier essai... Quant à Steve Hackett, il s'est lancé en compagnie de son frère et de Roger King dans une petite tournée acoustique, d'autant plus d'actualité que le prochain album de l'artiste, déjà bien avancé, sera, comme Metamorpheus, une œuvre pour guitare sèche. En outre, comme il l'explique dans l'interview, le guitariste semble préparer de nouvelles éditions définitives pour Cured et Highly Strung, à l'image de ce qui a déjà été fait pour ses quatre premiers disques (voir le n°60). Ajoutons à cela d'éventuelles nouvelles sorties de sa collection de Live Archive, et il sera facile de comprendre qu'on aura très vite l'occasion de reparler de lui dans ces pages ! Souhaitons simplement que s'ensuive le plus rapidement possible une tournée électrique qui, à défaut sans doute de faire un détour par une France trop frileuse, passe au moins par la Belgique, histoire d'apprécier une nouvelle fois pour les lecteurs de Big Bang la magie intemporelle d'un concert de Steve Hackett, l'âme actuelle de Genesis...

Jean-Guillaume LANUQUE

Entretien avec Steve HACKETT :

Steve Hackett photo

Ce nouvel album affiche une diversité assez proche de celle de To Watch the Storms : on voyage entre un instrumental orchestré, une chanson aux sonorités indiennes ou une reprise blues de Bob Dylan. Pourquoi une telle variété ? Y a-t-il malgré tout un fil conducteur implicite entre tous les morceaux ?

C'est bizarre en fait, car j'aime plusieurs sortes de musiques moi même, et je n'éprouve pas le besoin de me fixer dans un genre particulier. Je suppose que si l'on met ensemble tous les morceaux que j'ai enregistré, on pourrait les classer en plusieurs catégories : il y aurait les chansons douces, les plus blues, les plus jazzy, etc... Je tends a les avoir sur un seul album plutôt que de les séparer, ça ressemble un peu à une œuvre d'art cubiste ou expressioniste. Je pense donc que c'est dans ma nature de m'exprimer de toutes les façons possibles en même temps. Ma maison de disques a d'ailleurs voulu stopper ça. C'est quelque chose que j'ai commencé à faire en 1978 avec Please Don't Touch, et que je n'aimerais pas changer, que je ne voudrais pas limiter. C'est comme toutes les couleurs qu'on peut utiliser sur une palette, c'est juste que je travaille sur plusieurs toiles en même temps. J'utilise l'allusion au monde de l'art parce que je suis environné par des artistes : ma famille comporte beaucoup d'artistes, ma femme est une artiste, je suis entouré de peintures. Je travaille un peu comme un artiste visuel qui utiliserait toutes sortes de techniques, elles sont toutes comme les scènes d'un même film, mais elles signifient toutes des choses différentes. En fait, ca fait un peu partie de l'éducation anglaise. Quand j'étais petit, j'avais l'habitude de lire un livre qui s'appelait Les histoires de Rupert. Rupert l'ours faisait partie de mes personnages préférés. C'était aussi un des personnages préjérés de Paul MacCartney car il a fait un film il y a quelques années dessus, Rupert et les chansons folk. Mais la chose intéressante sur Rupert, c'est que même si c'était un ours qui pouvait parler - ce qui était vraiment intelligent, bien sûr -, il partait de la maison et vivait des aventures incroyables, rencontrait des gens, parfois des animaux qui parlaient, parfois des gens du passé, parfois un pilote, ou le père Noël. Et pour un esprit d'enfant, il n'y avait pas besoin de logique, ce qui veut dire que l'on pouvait trouver un homme habillé comme au XVème siècle dans l'histoire, qui serait arrivé au milieu de la campagne sur une moto. Tout était possible dans ces livres qui étaient présentés aux enfants, et je suis encore influencé par ça. C'est une forme précoce de psychédélisme. On ne s'en rendait pas compte parce que ça ne portait pas encore de nom, c'était un monde fantastique, et cet album est un peu influencé par ça.

Des compositions comme «Down Street» ou «Ego And Id» véhiculent une certaine noirceur, comme pour l'album Darktown : ce parallèle vous semble-t-il juste, et quelle fonction revêtent pour vous des morceaux de cette veine ?

Je pense qu'à la fois «Ego And Id» et «Down Street» comportent une touche d'humour noir. Dans «Down Street», le narrateur est comme une sorte de personnage «dickensien», il est à la fois le narrateur qui vous parle comme si vous l'aviez déjà rencontré dans sa boutique et que vous étiez prêt à le suivre dans cet endroit, et c'est presque comme si vous le suiviez dans le Londres interlope où plein de choses étranges peuvent se passer. Il y a aussi là comme un écho d'Edgar Allan Poe, dans sa nouvelle The Cask Of Amontillado [Le tonneau d'Amontillado]. Je ne sais pas si vous connaissez cette histoire. C'est une nouvelle qu'il a écrite sur quelqu'un qui, sans raison apparente, va rendre visite à quelqu'un d'autre et descend avec lui dans sa cave à vin. Il finit par enchaîner cet homme, et l'idée, c'est que cet homme va mourir emmuré. Le genre de choses qui arrivent chez Edgar Allan Poe sans raison particulière. Le narrateur, dans «Down Street», sans raison particulière, pense à ce qu'il peut faire de mal, c'est une personnage diabolique.

Vous avez besoin de créer ce genre de personnages ?

Oui, j'en ai besoin. C'est une sorte d'alter ego, n'est-ce pas ? Dans mes chansons, il y a beaucoup de morts et de meurtres. Mais heureusement, ce sont des personnages inventés, ce n'est pas comme si je voulais le faire moi même. C'est comme dans les dessins animés. C'est pourquoi l'album s'appelle Wîld Orchids [Orchidées sauvages] parce que de nombreux personnages sont plutôt du mauvais côté.

Le titre «A Dark Night In Toytown» avait déjà été expérimenté en live sur le DVD Once Above A Time, mais sous le titre de «If You Can't Find Heaven». Qu'est-ce qui vous a incité à en changer le titre ?

Je vais vous dire. Le titre original était «A Dark Night In Toytown». Quant on le jouait en live, on jouait aussi «Darktown», et cela créait des confusions chez les gens. Donc j'ai voulu les différencier pour que le groupe puisse les identifier sur la set list. Et une petite fille, qui faisait partie de mes fans, disant que j'avais l'habitude de le présenter sur scène sous le titre «A Dark Night In Toytown», m'a demandé pourquoi j'avais changé le titre, parce qu'elle l'aimait bien ainsi. J'étais d'accord avec cette petite fille de huit ou neuf ans, elle avait raison, donc je l'ai rechangé.

Par ailleurs, pourquoi est-il placé différemment dans l'édition limitée, à la fin du disque et non en ouverture ?

L'édition de l'album que je voulais sortir avait quelque chose comme dix-sept minutes de plus, et cela correspondait à ce que je voulais faire au départ. Mais ils [les gens de la maison de disques, InsideOut] voulaient sortir une version plus courte à cause du prix. Ça a donné deux versions de l'album. Celle que je n'avais pas l'intention de publier devait sortir après. Il y avait déjà le morceau «A Dark Night In Toytown» qui était sur la version courte. je voulais commencer la version longue avec le thème de cette chanson, dans un instrumental qui s'appelle «Transylvanian Express». En fait, il reprend les mêmes idées mélodiques, mais emprunte également des directions différentes, et je voulais que ce thème soit dans l'album, qu'on ait l'impression que je m'étais inspiré du thème de Gluck [compositeur du XVIIIème siècle] dans Orféo mais en le développant d'une façon diffèrente. En fait, l'album original que j'ai conçu commence avec une tempête et un hurlement de loup, des paroles au ralenti et ce travail de guitare un peu dérangée, (...) des basses et des violoncelles, et toutes ces sortes de choses qui n'existent pas dans l'autre version. J'en suis désolé, en fait il y a trois versions différentes de l'album, une version japonaise, une version courte et la version longue. mais au départ, je n'avais réalisé qu'une version longue. C'est très difficile de faire les choses d'une façon intègre.

Plus généralement, d'où tirez-vous votre inspiration pour continuer d'être aussi productif au bout de trente ans de carrière solo ?

Je mets mes idées par écrit. Parfois tard la nuit une bonne idée me vient. Si je n'avais pas un bloc note à portée de main, je l'oublierais. J'essaye de mettre le plus possible de mes idées sur papier. Je travaille beaucoup sur papier. Je pense que la plupart des gens travaillent avec un magnétophone, mais moi je travaille beaucoup sur papier. J'aime écrire mes idées. C'est quelque chose que j'ai appris à faire il y a des années, quand j'étais membre d'une association spirite britannique. Des médiums séparés parviennent à'écrire la même chose sur des papiers différents. Je me suis demandé ce que ça signifiait, si des gens différents, à des moments, différents, utilisaient du papier avec le même message qui ressortait. Pour moi, l'interprétation que j'en ai eu étais que je devais écrire les choses le plus possible. J'ai donc un petit bloc note, et l'un des blocs notes que j'avais était l'équivalent de plusieurs albums, parce que j'écris les choses de telle façon à ce que je puisse m'en rappeler. J'écris de façon sténographique, et ça stimule l'inspiration. J'écris une idée ou ce qui me rappellera cette idée, c'est une façon un peu folle de travailler, mais ça marche pour moi.

Pourquoi avez-vous voulu rendre hommage à Bob Dylan, comme Steve Howe l'avait d'ailleurs lui aussi fait par le passé, et pourquoi avec ce morceau sur lequel Emerson, Lake and Palmer avaient également jeté leur dévolu voilà une douzaine d'années ?

Je ne connais pas la version d'ELP, j'ai plutôt entendu la version de Joan Osborne, qui est très intéressante, surtout au niveau de la guitare. Je voulais aller encore un peu plus loin sur ce travail de guitare. J'ai pensé que je pouvais chanter à la manière de Johnny Cash, et jouer de la guitare à la façon de Billy Green. J'ai donc produit un travail de guitare très agressif, à la manière d'une mitraillette, pour représenter l'ouest américain, le voyageur américain qui poursuit sa route. Quand je joue de la guitare très vite, de façon un peu bluesy, ça ressemble un peu à une mitraillette. Ma guitare est très tranchante, comme des ricochets.

Le titre «Set Your Compass» contient un petit clin d'œil à votre premier album, Voyage Of The Acolyte : pourquoi avoir fait ce petit rappel a votre passé, et y a-t-il d autres clins d'œil de ce genre dans l'album ?

Il y a un riff de guitare à douze cordes qui ouvre «Set Your Compass», c'est quelque chose que j'ai écrit quand je faisais encore partie de Genesis, probablement vers 1976 ou 1977. Je voulais le transformer en chanson, mais j'ai toujours pensé que je n'étais pas assez discipliné pour le faire. avec le temps, j'ai eu la sensation que je devais développer ce riff de guitare. Ca me fait penser à de l'eau, mais la nuit. L'idée de la lune au dessus de l'eau, la nuit, comme une espèce d'image de la mer, comme des gouttes qui tomberaient. J'ai pensé que si je mettais des voix les unes au dessus des autres, cela ressemblerait à des vagues, le son ressemblerait au roulement des vagues. C'est pour ça que cette chanson fonctionne de cette façon. Il y a deux chanteurs dessus, et beaucoup de réverbération sur les voix, c'est proche de ce que l'on trouve sur A Trick Of The Tail, comme si les choses s'entremêlaient. Ca ressemble aussi à «The Virgin And The G|psy» dans Spectral Mornings. C'est comme si c'était à la fois différent et semblable. «The Virgin And The Gipsy» est le second morceau de Spectral Mornings, avec cette idée de guitare et de clavecin. La guitare et les autres instruments sonnent de façon similaire.

Quel a été le rôle exact de Nick Magnus dans la réalisation de l'album, et pourquoi l'avoir invité, lui qui n'apparaissait plus dans votre carrière depuis le milieu des années 80 ? Est-ce lié à votre participation à ses albums solo ?

Oui, c'est vrai. Il apparaît sur un morceau, «Ego And Id», qui était au départ conçu pour l'album de mon frère, Checking Out Of London. On a laissé la prestation de Nick aux claviers, certaines parties originales sont restées, d'autses ont été remplacées. Il y a beaucoup de Nick dans cette chanson, avec les sons de pédales de basse, et au niveau des voix. C'est pourquoi il est là, et je pense que ce serait super de travailler à nouveau avec lui. J'ai aussi apprécié de travailler sur son album Hexameron, et j'espère qu'un jour on réenegistrera des morceaux pour Highly Strung qui a été remasterisé. J'espère travailler sur «Camino Royale» et d'autres chansons pour faire une sorte de suite à «Camino Royale», quelque chose qui célébrerait la chanson d'origine et la maison de disques, J'espère travailler là dessus plus tard.

Vous sembliez avoir trouvé un équilibre avec le groupe qui vous entourait depuis maintenant quelques années, et pourtant, Terry Gregory est absent du line-up de ce nouvel album. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ? Avez-vous l'intention dans l'avenir de modifier plus encore votre groupe ?

Pour être honnête, ce que nous avons fait, c'est que nous avons utilisé une contrebasse avec un archet sur beaucoup de morceaux (...). Je pense retravailler avec Terry Gregory dans le futur parce que certaines parties de basse ont été jouées sans l'instrument. C'est une partie de l'explication. Je suis sûr qu'on retravaillera ensemble dans l'avenir, je me plais à le penser. Pour ce qui est du changement de line up, c'est dur à savoir parce qu'il y a un line up élargi, avec le groupe en live et aussi The Underworld Orchestra. Je ne pourrai pas emmener tous les musiciens en tournée. Ce n'est pas économiquement viable. J'aimerais pourtant qu'ils soient tous là, car ce sont tous des musiciens merveilleux.

A ce propos, pourquoi ne pas soliicîter Gary O'Toole au chant principal, au vu de son excellente prestation sur «Blood On The Rooftops» en live ?

C'est un très bon chanteur, en effet. Je suis sûr que Gary et moi on en fera plus ensemble. En fait, dans une des chansons que vous avez mentionnées, «Set Your Compass», je chante avec lui. Il y a deux chanteurs sur ce morceau.

Je n'ai pu écouter pour l'heure que la version promo de l'album, qui ne contient pas les quatre titres bonus de l'édition limitée. Pouvez-vous rapidement nous les présenter, et nous dire pourquoi vous ne les avez pas retenu pour l'édition normale ?

lL'édition originale que j'avais conçue avait quatre morceaux bonus, c'est la différence entre un film dans sa version réalisateur et un film dans sa version producteur. Malheureusement, ça veut dire que je ne peux pas tout sortir en même temps comme je le voudrais. Il faut prendre en considération le marketing. En fait, c'est très frustrant pour moi. C'est parce qu'on doit vendre les albums en magasin. Autrement, je passerais directement par la vente par correspondance. Mais c'est le prix à payer pour être toujours sur le marché. (...)

Entretien réalisé par Anne GROSJEAN
et Jean-Guillaume LANUQUE

(chronique parue dans Big Bang n°63 - Automne 2006)