BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

The Muse Awakens pochette

PISTES :

1. Contemporary Insanity (3:24)
2. The Muse Awakes (5:36)
3. Stepping Through Time (6:31)
4. Maui Sunset (5:10)
5. Lunch At The Psychedelicatessen (4:59)
6. Slipstream (4:43)
7. Barking Spiders (4:11)
8. Adrift (4:04)
9. Shadowlites (3:52)
10. Kindred Spirits (5:26)
11. Il Quinto Mare (7:22)

FORMATION :

Frank Wyatt

(saxophones, claviers, bois)

Stanley Whitaker

(guitares, chant)

David Rosenthal

(claviers)

Joe Bergamini

(batterie, percussions)

Rick Kennell

(basse)

HAPPY THE MAN

"The Muse Awakens"

États-Unis - 2004

Inside Out - 55:18

 

 

Cinq ans ! C'est le temps qu'aura duré la longue attente des bienheureux (quoique...) fans de Happy The Man pour découvrir enfin les premiers fruits de l'une des reformations les plus longtemps espérées de la scène progressive. Entre-temps, seuls quelques centaines de privilégiés avaient pu entendre ce nouveau répertoire, à l'occasion de deux séries de concerts aux États-Unis en juin 2000 et en août 2002. Enfin pourvu d'un batteur stable et signé chez le prestigieux label Inside Out, Happy The Man semble enfin, en cette fin 2004, en ordre de marche, prêt à se relancer à la conquête du monde...

La joie des retrouvailles n'empêche, au moment de jeter enfin une oreille sur cette mirifique galette argentée, un soupçon de scepticisme. On sait en effet que l'un des piliers historiques du groupe, Kit Watkins, le plus célèbre (du fait de son séjour ultérieur chez Camel) et sans doute le plus apprécié de ses membres (grâce notamment à ses sublimes envolées de Minimoog), a finalement choisi de ne pas y participer, alors qu'il avait été à l'origine de précédentes tentatives (avortées) de reformation. Comment Happy The Man allait-il surmonter l'absence de l'un des principaux artisans de sa splendeur passée ?

Deux réponses à cette question cruciale. D'une part, en comptant toujours dans ses rangs le guitariste-chanteur Stanley Whitaker et le claviériste-saxophoniste Frank Wyatt, Happy The Man conserve des liens plus que probants avec la source de sa meilleure inspiration. Compositeur plus qu'inspiré, Watkins n'en restait pas moins un cran en-dessous de son collègue Wyatt, à l'origine des mélodies les plus renversantes et des épopées les plus haletantes des précédentes albums. Quant à Whitaker, ses compositions énergiques étaient indispensables au côté plus décontracté et humoristique du quintette, tandis que sa voix contribuait de manière décisive, en dépit de sa prolixité toute relative, à l'identité sonore de nos Bienheureux.

D'autre part et surtout, nos trois vétérans (les deux sus-cités plus le bassiste Rick Kennell, co-initiateur du groupe avec Whitaker en 1972) ont déniché une perle rare en la personne du claviériste David Rosenthal. Ce musicien, pourtant plus connu pour ses prestations dans le hard ou le rock-FM, a revêtu avec une grâce et un brio confondants les habits de Kit Watkins, que ce soit comme instrumentiste (bien sûr, ce n'est jamais aussi éclatant que dans l'interprétation des anciens morceaux) mais aussi dans les trois compositions qu'il signe sur The Muse Awakens, qui évoquent tour à tour celles de ses trois collègues, à commencer par le décapant morceau introductif, "Contemporary Insanity", dont l'entêtant rythme en 11/8 ne peut que rappeler (le symphonisme en moins) l'irrésistible "Service With A Smile".

Plus anecdotique pour beaucoup sera le remplacement du batteur Ron Riddle par le tout aussi excellent Joe Bergamini. Celui-ci s'inscrit finalement dans une longue tradition d'instabilité de ce poste au sein du groupe américain (Riddle, on s'en souvient, n'avait de toute façon intégré HTM que le temps des séances de Crafty Hands), et n'affecte au final que le pedigree de l'actuel line-up, et non sa légitimité.

Dernière incertitude, qui va nous permettre d'entrer enfin de plain-pied dans l'exploration de cet album, la capacité de Happy The Man à tisser ici un lien convaincant avec son glorieux passé. On parle ici du fond comme de la forme, cette dernière ayant chez ce groupe une importance peut-être plus marquée que chez aucune autre formation progressive. C'est en effet, avant même la qualité de sa musique et de ses instrumentistes, l'univers sonore de Happy The Man qui séduisit en premier lieu à l'époque, et sa capacité exceptionnelle à tirer une lutherie électronique pourtant au stade des balbutiements vers une modernité quasi futuriste.

Evidemment, vingt-cinq ans plus tard, Happy The Man n'est plus en avance sur son temps. Reste à savoir si toutes ces années écoulées n'ont pas fini, fatalement dirait-on, par rendre son propos totalement obsolète. Honnêtement, l'écoute régulière des rééditions remasterisées publiées il y a quelques années nous avait déjà ôté toute incertitude sur ce point : pour l'essentiel, ses disques, figés numériquement dans une éternelle jeunesse, n'ont pas pris une ride. Mais qu'en est-il de Happy The Man aujourd'hui ? Nos chers quinquas n'accusent-ils pas, eux, le poids des ans ?

Pour ce qui est de la cohésion collective et de la virtuosité individuelle, on peut apporter d'emblée une dénégation sans ambiguité. Si une légère déception pointe le bout de son nez, c'est uniquement, sur la forme, au niveau de certains sons de claviers utilisés. Happy The Man n'a visiblement pas voulu jouer les puristes et cherché à recréer scrupuleusement sa sonorité d'antan, soit par l'utilisation de claviers analogiques "vintage", soit par celle d'échantillonnages hyperréalistes comme il en existe d'excellents aujourd'hui. Au lieu de cela, il a opté pour un compromis, que certains pourront trouver insatisfaisant : des sons très proches cousins de ceux des Minimoogs, Fender Rhodes ou String Ensemble, mais qui en même temps s'en démarquent par leur personnalité clairement "numérique". Dans le genre, on a certes vu bien pire, et honnêtement le succès de l'ensemble ne s'en trouve guère affecté. Mais que les intégristes du tout-analogique soient prévenus que, s'ils veulent à tout prix chercher un talon d'Achille à ce HTM ressuscité, c'est là, et là seulement, qu'ils le trouveront.

Pour le reste, c'est bien la seule véritable faiblesse que l'on puisse mettre au passif de The Muse Awakens. Les Américains frôlent en effet le sans-faute, en restituant leur univers musical caractéristique dans toute sa magie et toute sa variété. Dans ce melting-pot qui réussit malgré tout à conserver une cohérence esthétique, continuent à se côtoyer mini-épopées à rebondissements (généralement signées par Frank Wyatt, le morceau de conclusion "Il Quinto Mare" fournissant un nouvel exemple de son excellence dans ce registre), ballades spatiales simples et lumineuses ("Maui Sunset", ou quand Dave Rosenthal nous fait du Watkins plus vrai que nature) et défouloirs rythmiques où guitare et saxophone tiennent la vedette ("Barking Spiders" ou le bien-nommé "Lunch At The Psychedelicatessen" qui flirte même brièvement avec le free).

Principal fil rouge de ce qui, décrit ainsi, pourrait évoquer des montagnes russes un peu intimidantes : la beauté mélodique et harmonique, parfait compromis entre l'évidence et la sophistication, un art de mettre en valeur la richesse sans l'afficher avec trop d'ostentation, d'habiller la complexité et l'audace d'une apparente accessibilité, une devanture attrayante susceptible d'attirer le chaland à l'intérieur d'une boutique aux rayonnages débordant d'articles autrement plus capiteux.

Pour l'auditeur averti, il est évident que ce voyage musical recèlera peu de véritables surprises. Les "recettes" de Happy The Man sont désormais bien connues : tissu rythmique à base de mesures souvent impaires et sans cesse changeantes, fondations harmoniques à base de motifs pianistiques en arpèges, symphonisme tour à tour moelleux et planant, et envolées lyriques des solistes - claviers surtout (pour n'en citer qu'une, celle de "Slipstream", watkinsienne en diable), mais aussi guitare (voir le solo très camélien de "Stepping Through Time") et saxophone soprano, dans l'ordre décroissant de leur importance quantitative.

En somme, que l'on soit initié ou au contraire novice, l'art musical de Happy The Man a peu de chances de laisser insensible. Un exploit digne d'éloges pour un groupe qui n'a, sur The Muse Awakens, rien concédé à la facilité, comme en témoigne son caractère presque totalement instrumental. En effet, "Shadowlites", morceau fort plaisant du reste, nous fournit la seule occasion d'entendre la voix de Stanley Whitaker, et ce avec un plaisir assez inattendu : la nostalgie sans doute, à moins que ce ne soit l'émotion particulière que véhicule la voix humaine, vecteur d'une authenticité que ne peuvent pas concurrencer les autres instruments...

Ceci nous invite en tout cas à aborder très sereinement la perspective annoncée d'un prochain album qui verrait cette présence vocale sensiblement renforcée. D'autant que ce serait principalement dans le cadre d'une nouvelle suite à rebondissements signée Frank Wyatt, auquel j'accorde personnellement ma totale confiance pour que le résultat se situe, comme The Muse Awakens, dans la droite et digne lignée des exploits passé de Happy The Man. En attendant (on l'espère un peu moins longtemps cette fois) la concrétisation de ce projet, espérons que nos cinq Américains franchiront bientôt, et pour la toute première fois, l'Atlantique pour nous présenter enfin leur musique en chair et en os...

Aymeric LEROY

Entretien avec Frank WYATT :

Frank Wyatt

Les amateurs de longue date de Happy The Man seront sans doute heureux de se retrouver en terrain connu avec ce nouvel album, qui se situe dans la droite lignée de ses lointains prédécesseurs. Que répondriez-vous à ceux qui vous reprocheraient de ne pas avoir évolué depuis l'époque, et considèreraient votre musique comme "régressive" et non progressive ?

Tout d'abord, je voudrais dire, à propos de notre musique, qu'elle est le résultat d'un processus d'écriture et d'interprétation, avec une dimension individuelle dans la composition et collective dans les arrangements. Par conséquent, il me semble naturel que la musique que nous produisons aujourd'hui soit comparable à celle de l'époque. Il était difficile d'envisager une évolution vraiment conséquente, même si je ne pense pas que cet album en soit totalement dénué pour autant. Quant aux histoires de musique "progressive" ou "régressive", ces termes n'avaient pas vraiment cours à nos débuts, et le terme "rock progressif" n'a été utilisé à notre propos qu'après la séparation du groupe. Sur le fond, ça se comprend et nous l'acceptons volontiers, même si je pense que ce que nous faisons déborde également sur d'autres catégories. Si certains nous considèrent "régressifs", alors peut-être ce mot n'est-il pas complètement honteux ! Mais ces étiquettes restent avant tout des mots, et là n'est pas l'essentiel. Je pense que notre musique est assez unique, et selon les morceaux elle peut être perçue tour à tour comme moderne, classique, et je ne sais quoi d'autre, selon la sensibilité de chaque auditeur.

Dans le fonctionnement interne et quotidien du groupe, quelles sont les plus grandes différences entre Happy The Man aujourd'hui et hier ?

La principale différence, c'est que nous ne jouons pas ensemble tous les jours comme dans les années 70. Les membres du groupe sont assez dispersés géographiquement, certains étant séparés de cinq heures de route. Ceci nous pose évidemment des problèmes logistiques, mais cette situation en elle-même n'a rien d'exceptionnel dans notre société actuelle. Grâce aux progrès technologiques, un tel éloignement n'est plus aussi problématique, car il est possible de travailler "ensemble" sans être physiquement au même endroit. Pour autant, rien ne remplace le fait de jouer tous les cinq dans la même pièce, et quand cela nous arrive ce sont les meilleurs moments de la vie du groupe ! Ce plaisir d'être ensemble concerne non seulement les trois membres d'origine, mais aussi les recrues récentes : Happy The Man, c'est avant tout une grande famille, et créer de la musique ensemble est toujours une expérience positive.

Tous les morceaux de l'album ont-ils été composés spécialement pour la reformation de Happy The Man, ou certains sont-ils plus anciens ? On imagine difficilement que tu n'aies pas écrit des dizaines de morceaux pendant l'éclipse du groupe...

Tous ceux que nous avons retenus pour The Muse Awakens datent d'après la décision de réactiver le groupe. Nous en avions composé d'autres auparavant, mais aucun n'a été utilisé, et finalement Stan et moi les avons enregistrés dans le cadre de notre projet parallèle Pedal Giant Animals. Je continue à composer tous les jours, ça fait partie de ma routine ! Je me lève, je mets la cafetière en route et je me mets au piano ! Du coup, les compositions inédites commencent à s'accumuler sérieusement ! Nous allons essayer d'enregistrer un peu plus fréquemment que nous l'avons fait jusqu'ici... (rires)

David Rosenthal s'est remarquablement intégré au groupe, non seulement comme remplaçant de Kit Watkins en tant que claviériste soliste, mais aussi comme compositeur, ses morceaux étant très fidèle à l'esprit du HTM classique. Ceci a-t-il nécessité une grande capacité d'adaptation de sa part ? Lui avez-vous demandé d'être lui-même ou de respecter une certaine tradition ?

J'adore le jeu et les compositions de David. C'est un musicien bourré de talent, capable de rejouer nos vieux morceaux exactement comme à l'époque, et c'est ce que nous voulions au moins pour l'ancien répertoire, car de toute façon nous avons toujours respecté scrupuleusement les arrangements des disques. Nous n'improvisons en effet jamais, sauf en répétition. La capacité de Dave à rejouer les parties de Kit en dit long sur ses capacités techniques, car certaines sont particulièrement corsées ! Quant à ses compositions, tout en étant comparables aux nôtres, elles ont aussi une personnalité propre. Les similitudes apparaissent plutôt au stade de l'arrangement qu'à celui de la composition proprement dite.

Joe Bergamini effectue lui aussi une prestation remarquable. Que peux-tu nous dire à son sujet ?

Joe est parfait pour le groupe, et j'espère par conséquent qu'il restera longtemps avec nous. C'est quelqu'un que je respecte musicalement mais aussi humainement. Il est extrêmement précis et raffiné dans son jeu, tout en étant capable de se lacher complètement quand il le faut. C'est une combinaison aussi rare que précieuse !

Comment s'est effectuée la prise de contact avec Inside Out ? Ont-ils fait le premier pas, ou les avez-vous sollicités ? Vous sentez-vous à votre place parmi les autres groupes signés sur ce label ? Comment estimes-tu le potentiel commercial de votre musique ?

InsideOut s'est rapproché de nous par le biais des organisateurs du NEARfest. Nous avons été très honorés qu'ils nous fassent une offre, et nous pensons que c'est le label idéal pour nous. Quant à notre potentiel commercial, c'est difficile à dire ! Nous compositions recouvrent un spectre assez large de styles musicaux, et on pourrait penser que renoncer à toute affiliation à un genre particulier serait plus pertinent, mais qui peut le savoir ? Nous verrons bien comment cet album se vendra... Ce dont je suis sûr, c'est que notre musique fonctionne vraiment bien sur scène. L'échange avec le public lui donne vraiment une dimension supplémentaire... Elle vit vraiment ! C'est pourquoi j'espère que l'opportunité nous sera donnée de jouer devant un public plus large. Je pense évidemment à d'éventuels concerts en Europe, où nous avons a priori plus de fidèles qu'aux États-Unis. J'espère qu'InsideOut pourra nous faire traverser enfin l'Atlantique...

Croisons les doigts... A propos de concerts, vous venez de vous produire sur scène pour la première fois depuis deux ans. Tout s'est bien passé ? Des projets précis dans ce domaine ?

Les concerts étaient super ! Jouer sur scène avec HTM, c'est toujours un bonheur. Avant de commencer, je suis très nerveux, l'adrénaline monte, mais dès la première note du premier morceau, il n'y a plus que la musique qui compte... Nous travaillons dur à trouver d'autres concerts, dans des festivals ou dans des clubs, car nous aimerions jouer plus souvent, et comme je l'ai dit précédemment, jouer en Europe est un objectif prioritaire pour nous !

Cela fait maintenant un certain temps que les morceaux de cet album ont été composés. Vous avez sûrement écrit beaucoup de nouvelle matière, et par ailleurs j'ai cru comprendre qu'il y aurait plus de morceaux chantés à l'avenir... Peux-tu nous en dire plus ?

Je crois pouvoir annoncer que le prochain album est désormais totalement composé. J'ai même commencé à écrire un morceau pour le suivant ! Il est clair qu'il y aura plus de chant sur cet album. Je voulais développer le concept de "Il Quinto Mare", et il m'a fallu plusieurs morceaux pour y parvenir. Le résultat, intitulé "The High Places", sera une suite de 24 minutes en cinq parties, dont la plupart comporteront du chant. En plus de cela, j'ai écrit deux autres chansons pour le CD, "Catwalk" et "Zeitgeist", donc les amateurs de la voix de Stan peuvent d'ores et déjà se réjouir !

Une petite lubie personnelle pour finir : y a-t-il un quelconque espoir de vous voir rejouer un jour "New York's Dream Suite" sur scène ?

C'est amusant que vous me posiez la question. Pendant la fête qui a suivi le concert d'hier soir, Stan m'a dit qu'il voulait vraiment rejouer ce morceau. Je suis incapable de vous dire si ça se fera ou pas... Il y a tellement de nouveaux morceaux à apprendre ! Et puis, nous ne voudrions pas qu'on nous traite de "régressifs" !!

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°56 - Décembre 2004)