BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Balansia pochette

PISTES :

1. Kokkola (6:34)
2. Modus Operand Hermetik (7:54)
3. Astroban (7:01)
4. Pajas (7:20)
5. Pako Originaux (7:05)
6. Tarapita (14:10)

FORMATION :

Sami Wirkkala

(guitare)

Kimmo Dammert

(basse)

Teemu Kilponen

(batterie, percussions)

Mikko Happo

(guitare)

Janne Lounatvuori

(synthétiseurs, piano électrique)

INVITÉS

Olli Kari
(vibraphone, marimba [3])

Samuli Peltoniemi
(trompette [2,6])

Annea
(violoncelle [2])

Andy McCoy
(slide [4])

EXTRAITS AUDIO :

HIDRIA SPACEFOLK

"Balansia"

Finlande - 2004

Silence - 50:06

 

 

Même si trois années les séparent, nous découvrons de façon rapprochée les trois albums d'Hidria Spacefolk : Symbiosis, sorti en 2002 mais chroniqué dans Big Bang il y a seulement deux numéros, Into The Hidria, un premier mini-album (mais culminant à trente-cinq minutes, tout de même) enregistré l'année précédente et «offert» par le groupe sur son site web et enfin, tout frais, tout chaud... Balansia.

Pourtant, loin de frôler l'overdose, nous ne pouvons que mieux juger les progrès opérés depuis les récents débuts de la formation. Des progrès tels que nous pouvons d'ores et déjà vous annoncer qu'Hidria Spacefolk se présente désormais comme le nouveau leader de la space-fusion (voir plus loin) et comme un des tous meilleurs groupes de prog (en général) actuel, rien de moins ! Des doutes ? Procédons de ce pas a l'analyse de Balansia, analyse qui nous permettra un bref retour en arrière sur Into The Hidria.

Into The Hidria pochette

Into The Hidria qui aurait pu, qui aurait du être l'intéressante carte de visite qu'il demeure pour le groupe. Il permet de juger, au long des cinq titres (de quatre à neuf minutes) qui le constituent, du formidable potentiel d'un grand groupe en devenir. Un potentiel, certes, mais loin d'être définitif comme en témoigne la réussite des deux albums qui allaient suivre. Bien que le groupe ne délivrât pas encore sa musique totalement personnelle (les références à Gong ou Ozric Tentacles sont plus marquées) et qu'il usât de quelques commodités qu'il évitera par la suite (une ou deux inclusions reggaes... j'aime pas le reggae !), le groupe faisait déjà montre d'une approche plus mélodique et travaillée qu'à l'accoutumée dans le genre, à savoir le space-rock.

Les termes «space» et «rock» ont souvent été associés dans les belles pages de Big Bang. Le space-rock est un genre à part entière, à la croisée du psychédélisme (sorte d'ouverture d'esprit générée par un imaginaire irréel et/ou la prise de substances hallucinogènes) et la pulsation rock. Les pionniers du genre sont évidemment dans un premier temps, Pink Floyd, avec des titres comme «Astronomy Domine» ou «Interstellar Overdrive», puis Hawkwind. Mais si ces deux groupes ont composé des musiques aptes au décollage immédiat, ils renforçaient cette sensation par des textes imagés et évocateurs, il faudra attendre Gong et sa trilogie Radio Gnome pour poser les bases archétypales du genre. Les rythmiques cycliques et aériennes, les spirales synthétiques, les soii de guitares glissando, les envolées de saxophones etc. Tout cela confère à - si l'auditeur y met un peu du sien, bien sûr - un voyage interstellaire susceptible d'emmener haut et loin... très haut et très loin... A partir de ce mélange de délires verbaux, d'incursions ethniques et de rigueur jazz dans l'interprétation, on en vient à parler de «space-fusion» plus que de «space-rock».

Et bien voilà où je voulais en venir ! Space-fusion, voici une association de mots, qui colle parfaitement à la musique délivrée par nos Finlandais (au même titre qu'à Ozric Tentacles, d'ailleurs). Toujours sous couvert de créer des atmosphères correspondant à une sorte d'imagerie spatiale, le quintette puise dans différents styles, et pas toujours les plus évidents.

Si «Tarapita» (14:10) et son solo de slide guitar doublé à la trompette fait irrémédiablement penser au «Shine On You Crazy Diamond Part two» du Floyd, ou si «Pako Originaux» (7:06), le titre le plus directement «techno/transe» de l'album est aussi le plus proche du Gong circa You, Hidria Spacefolk a su aller ratisser large ces influences dans le Funk («Kokkola» (6:34) et ses percussions furieuses) pu le Kozmigroov (terme barbare, je sais, utilisé pour désigner le space-jazz ou le cosmic-funk proposés sur certains albums d'Herbie Hancock, Miles Davis ou encore Roy Ayers) comme en témoigne «Modus Operand Hermetik» (7:55) et sa trompette magique. Autre influence affichée, et pas des moindres, le penchant le plus ethno-space-jazz-rock de l'école Krautrock, celui de groupes comme Embryo, Kraan ou Agitation Free. Tout ceci conférant bien là à une fusion aux velléités cosmiques de plusieurs genres.

Genres auxquels il faut ajouter un petit côté électro, déjà présent sur les albums précédents mais ici sensiblement plus prononcé. Peu avant la sortie de Balansia, le groupe nous avait déjà annoncé ce nouvel album comme plus ancré dans la mouvance électronique, techno, transe... et inutile de vous préciser qu'au sein de la rédac (enfin au moins chez deux de ses membres ! Fort à parier que les classements de fin d'années vous feront découvrir de qui il s'agit) les fronts commençaient sérieusement à se perler de sueurs froides à l'idée d'un gâchis technoïde après l'émulation générée par le superbe Symbiosis. Autant l'évolution pouvait sembler logique, autant l'impression que la formation était encore capable de nous offrir de formidables grooves sans tomber dans la redite était forte.

Eh bien, avec le recul des écoutes successives de Balansia, non seulement, on respire mais en plus on se bidonne joyeusement à l'idée d'avoir été si bêtes. On a même un peu honte de ne pas avoir fait confiance au groupe : ces fameux passages sont parmi les plus jouissifs de l'album !!! La raison n'en est que plus simple, non seulement ils sont joués par un groupe au complet (et ça, ça change tout) mais ils font partie des moments les plus énergiques (et remuant !) de Balansia. C'est lors de tels instants que l'on juge le mieux des nets progrès opérés par le batteur Teemu Kilponen. Il est excellent, tout simplement ! Et il n'est pas sans rappeler le tentaculaire et métronomique Rad, sans doute le meilleur batteur d'Ozric Tentacles à ce jour.

Au cours d'interviews récentes glanées ça et là sur la toile (collectées essentiellement après leur passage plus que remarqué au Nearfest) les musiciens d'Hidria Spacefolk ont souvent répondu avec modestie aux comparaisons avec Ozric Tentacles, arguant notamment qu'ils demeuraient de moins bons musiciens. C'est peut-être vrai, et ils ne sont certes pas trop de deux guitaristes pour oser se frotter au géant Ed Wynn (un des meilleurs guitaristes du monde, maintes fois reconnu par ses pairs, rappelons-le). Toujours-est-il qu'ils compensent cette relative (mais alors vraiment relative !) déficience technique par une cohésion sans faille (l'image de l'Hydre dans le titre de cet article n'est pas surfaite ! Hidria Spacefolk semble vraiment être une entité à plusieurs tètes pensantes... et celle-là n'a pas encore rencontré son Hercule !) et une écriture poussée et travaillée pour le genre choisi.

Une écriture qui fait une des plus grandes forces de la formation. Là où grand nombre de groupes du genre se contente de jammer sur un groove soutenu et efficace, Hidria Spacefolk n'hésite pas à varier les atmosphères, à tenter d'improbables breaks, à essayer de nouvelles approches grâce à des arrangements fouillés. Car un autre attrait de Balansia réside dans les interventions extérieures d'instruments assez inédits dans le contexte choisi : vibraphone, marimba, violoncelle et trompette font ici merveille et enrichissent considérablement les morceaux sur lesquels ils officient.

Pourtant, même sans ces invités incongrus, de toute façon moins présents que sur Symbiosis, Hîdria Spacefolk fait montre d'un sens bien supérieur à la moyenne pour ce qui est de combler l'espace sonore : rythmiques souvent enrichies de percussions, cohésion et complémentarité du duo de guitaristes ou envolées synthétiques puissantes, planantes ou zarbies, ces dernières demeurent toujours dénuées de la moindre faute de goût.

D'ailleurs, bien que le genre exploré ici y soit propice, Hidria Spacefolk ne sombre jamais dans la facilité. Oui, exit la facilité de longues introductions (voire de morceaux entiers) new age, seul le long «Tarapita» se permet une longue entrée en matière ethno-planante, au revoir l'aisance de plans synthétiques boursouflés (le morceau «Pajas» (7:20) explore quelques sons directement issus du Tangerine Dream période Rubycon, mais le tout est parfaitement assimilé a une mixture rythmique déchaînée/guitares en furie). Bye-bye la commodité de passages ethniques déplacés, l'influence ethnique étant de moins en moins présente et est fusionnée au gré des mélodies comme autant de changements d'atmosphère supplémentaires. Quant aux sempiternels et horripilants morceaux reggae/dub si chers aux groupes de space-fusion récents, ils sont ici inexistants (j'exècre le reggae !!).

Bref, l'album quasi-parfait (laissons au groupe une marge de progression, même si, personnellement, je ne vois pas comment il pourrait s'améliorer) pour le genre choisi. Pas de doute, Balansia permet à son auteur de prendre le leadership du rock progressif a vocation spatiale et planante. Au détriment d'Ozric Tentacles, certes, mais gageons que les Gallois ont déjà eu vent de la qualité et de la réussite du dernier album des Finlandais et qu'il leurs tarde de redresser la barre en retrouvant l'émulation de groupe de leurs débuts... Pour eux, le constat est simple : il leurs suffit d'interpréter tous leurs morceaux avec le groupe au complet. Je le répète, cohésion et complémentarité sont les deux plus grandes forces d'Hidria Spacefolk.

Fabien CLAIR

(chronique parue dans Big Bang n°55 - Octobre 2004)