BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

The Evening Shadows (4:28)
Really Like (5:19)
You Dinosaur Thing (5:00)
The Deep Water (8:05)
Cage (7:02)
Until You Fall (3:57)
Better Dreams (7:23)
Nothing To Declare (6:34)
The Last Thing (8:15)

FORMATION :

Cassell Webb

(chœurs)

Craig Leon

(cordes, production, mixage)

Richard Barbieri

(synthétiseurs)

Clem Burke

(batterie)

Brian Edwards

(saxophone)

Stuart Epps

(chœurs)

Stuart Gordon

(cordes)

David Gregory

(guitare)

Steve Hogarth

(chant, divers instruments, arrangements, production)

Steve Jansen

(percussions)

Luis Jardim

(percussions)

Tim Wheater

(flûte)

Hugh Gilmour

(direction artistique, design)

Trevor Edwards

(trombone)

EXTRAITS AUDIO :

STEVE HOGARTH - "H"

"Ice Cream Genius"

Royaume-Uni - 1997

Castle / When Recordings - 47:51

 

 

Les albums solo sont souvent, pour les membres d'un groupe, un exutoire. Car le fonctionnement d'une collectivité, a fortiori lorsqu'elle est artistique, présente forcément des côtés frustrants : le sacrifice d'une partie de son indivualité, au profit d'une identité collective, est sans doute le principal. Il peut en découler un sentiment douloureux de schizophrénie, entre un artiste voulant être reconnu pour la totalité de ce qu'il est, et une sorte d'alter-ego qui n'est finalement que ce que le groupe a bien voulu s'approprier de lui.

Honnêtement, on est un peu surpris que ce soit le chanteur de Marillion, et non, par exemple, son guitariste et compositeur (qui s'est contenté d'un recueil de chansons sympathiques là où l'on aurait pu attendre plus d'ambition), qui invoque avec le plus d'insistance ce phénomène pour justifier son escapade solitaire. En effet, de par la place de choix dévolue au chant dans la musique du groupe anglais, on s'attendrait plutôt que la rébellion émane des instrumentistes.

Ce qui vient fausser cette logique, c'est que Steve Hogarth n'est pas simplement le chanteur de Marillion. Il est aussi pour beaucoup l'éternel «petit nouveau», le «remplaçant de...». Son rôle dans le nouvel élan qui a permis au groupe de continuer, avec certes moins de succès mais une conviction égale, après ce que beaucoup considéraient comme son arrêt de mort, est souvent sous-estimé. C'est sans doute en partie par révolte contre cette absence de reconnaissance qu'Hogarth est parfois (sur Holidays In Eden et la première face de Afraid Of Sunlight en particulier) allé trop loin, en exprimant, au détriment de l'identité du groupe, des conceptions musicales qui n'y avaient pas leur place.

Ice Cream Genius n'est pas pour autant marqué par une volonté, de la part d'Hogarth, de se démarquer absolument de Marillion. S'il cherche visiblement, parfois, à le faire, il n'hésite pas non plus à revendiquer ses apports au groupe. De ces aspirations multiples, il résulte un album qui. comme beaucoup d'œuvres solitaires, souffre de sa disparité stylistique. Souffre, en effet, car à cette disparité stylistique correspond hélas une disparité qualitative.

En effet, la comparaison entre des petites perles comme «Cage» (7:03) ou «Nothing To Declare» (6:33), et les chansons relativement insipides que sont «You Dinosaur Thing» (5:03) ou «Until You Fall» (3:58), laisse à penser que Steve Hogarth est un compositeur plus inspiré pour les atmosphères intimistes (qui, sans entrer spécifiquement dans la catégorie progressive, s'en approchent fortement) que pour le maniement des clichés «rock'n'rolliens». On mettra à part «Better Dreams» (7:23), titre résolument inclassable mêlant avec brio classicisme raffiné et performance vocale habitée d'une profonde mélancolie. Le reste de l'album - «The Evening Shadows» (4:27), «Really Like» (5:21) et «The Deep Water» (8:01) -, n'est ni vraiment bon, ni vraiment mauvais : c'est surtout qu'il n'arrive pas vraiment à décoller.

A l'arrivée, on ne peut s'empêcher de douter quelque peu de la totale sincérité de Steve Hogarth. A l'émotion générée par certaines compositions que l'on sent très personnelles, répond hélas l'impression, sur d'autres, de préoccupations d'ordre plus strictement commercial. Un sentiment de regret s'installe lorsque l'on imagine le chanteur loin de toute velléité de ce genre. Car si les moments de bravoure cités plus haut méritent à eux seuls que l'on s'attarde sur Ice Cream Genius, celui-ci demeure, d'un point de vue musical, une œuvre inégale, intéressante plus que vraiment passionnante.

Reste que, dans sa démarche, cet album est à considérer comme le témoignage touchant d'un homme qui, à l'âge où l'on se livre souvent à de premiers bilans, a voulu exprimer une personnalité artistique qui dépasse largement ce à quoi fait appel la tradition musicale du groupe, dont l'intéressé confie ressentir parfois trop lourdement le poids. Tradition sur laquelle nous aurons évidemment l'occasion de revenir dans notre prochain numéro...

Frédéric BELLAY

Entretien avec Steve HOGARTH :

Pour commencer, une question inévitable : pour quelle(s) raison(s) as-tu préféré sortir cet album sous l'initiale «h» plutôt que ton nom complet ?

Essentiellement parce que je veux que ce disque soit jugé pour ce qu'il est, et pas en fonction de l'idée qu'on peut se faire de moi de par mon appartenance à Marillion... Parce que je ne suis pas uniquement «Steve Hogarth, chanteur de Marillion, groupe de rock progressif». Il se passe beaucoup d'autres choses dans ma tête ! Ce qu'il y a de gênant lorsqu'on fait partie d'un groupe, c'est que celui-ci possède une certaine tradition à laquelle il devient impossible d'échapper. Peut-être devrais-je me contenter de cela, ce qui n'est déjà pas mal, j'ai peut-être un problème... (rires). Mais bon, je ne veux pas être réduit à cela. Et puis, dans mon cas particulier, le fait d'avoir rejoint Marillion sur le tard, alors que le groupe était déjà installé commercialement, continue à me peser, même au bout de sept ans. Je suis toujours un peu mal à l'aise d'avoir en quelque sorte hérité du succès du groupe. Une grande partie de celui-ci, même aujourd'hui, n'a rien à voir avec ma présence. Donc, je veux éviter de me servir de lui pour promouvoir cet album. Je veux qu'il soit abordé comme l'album d'un inconnu...

C'est un sacré risque que tu prends...

Oui, mais... je ne suis pas aussi stupide que ça (rires) ! Pour être totalement honnête, je n'ignore pas que les fans de Marillion sont des gens passionnés et loyaux, et qu'au moins eux sauront que j'ai fait un album, quel que soit le nom sous lequel je le sors. A la limite, si le disque ne sortait pas en magasin, et si on ne pouvait le trouver que sous une pierre, en pleine campagne, ils trouveraient sous quelle pierre (rires) ! Donc, je peux compter sur les fans de Marillion, même si tous ne seront pas forcément intéressés d'acheter Ice Cream Genius. Quant aux autres, eh bien, plus je dissimule qui je suis, mieux c'est, a priori, car beaucoup, en découvrant un album crédité à Steve Hogarth, se diraient : «oh, c'est un album de ce mec de Marillion, je sais ce que ça va être, encore du rock progressif, ou du heavy-metal écossais...» (rires) ! Et ça, c'est évidemment une mauvaise chose. J'ai donc essayé de faire en sorte que ces gens l'écoutent sans préjugés. Par exemple, sur le CD promo 3 titres qui a été envoyé aux médias en avant-première de l'album, il n'y avait strictement aucune information sur qui en était l'auteur. Il y avait juste écrit «h : chant et chansons», une photo de mes pieds (!) et les noms des musiciens. J'ai mis leurs noms parce que les critiques allaient forcément se demander, en voyant qu'il y avait le guitariste d'XTC, le batteur de Blondie, le claviériste de Japan et le bassiste d'Eurythmics, qui pouvait bien les avoir tous réunis ! L'idée était qu'ils allaient être intrigués, et écouteraient le CD pour avoir la réponse...

Certains des morceaux de Ice Cream Genius avaient-ils été refusés par Marillion ?

Oui, «Nothing To Declare», dans une forme différente, avait été refusé par Marillion il y a très longtemps... En fait, au moment où j'ai rejoint le groupe. Lorsque nous travaillions sur «Season's End», j'avais un seau en plastique plein de cassettes de chansons que j'avais en réserve, et chaque fois que nous étions à cours d'inspiration, les autres me suggéraient d'aller y piocher. L'un des morceaux en question était «Easter». «Nothing To Declare» y était également, mais à l'époque c'était uniquement chant/piano, ça a beaucoup changé entre-temps. J'ai toujours trouvé que cette chanson avait quelque chose de fort, et je suis content d'avoir pu finalement l'utiliser.

Pour ce qui est des autres morceaux, ils sont de composition récente. J'ai tout écrit sur une période de six mois, entre décembre 1995 et mai 1996, après la fin de la tournée «Afraid Of Sunlight» en Pologne. La seule autre exception est le texte de «Better Dreams», dont l'idée remonte à mon premier voyage à Los Angeles, en 1982, à l'époque des Europeans. J'avais été très frappé par le mode de vie californien, ce côté superficiel, uniquement basé sur les apparences...

Hormis «Nothing To Declare», penses-tu que les morceaux de Ice Cream Genius auraient pu trouver leur place sur un disque de Marillion ?

Je ne sais pas, je ne me suis pas posé la question. Il faudrait leur demander à eux. Nous n'en avons pas vraiment discuté. Je leur ai fait écouter le CD 3 titres, avec «You Dinosaur Thing», «Cage» et «Nothing To Declare», Ian a bien aimé «Nothing To Declare», notamment la puissance de l'intro. Mark a aimé «Cage», je crois. Steve Rothery n'a rien dit... Et Pete, je crois, a beaucoup apprécié l'ensemble... Mais je ne sais pas, c'est un peu compliqué de leur demander. Qu'ils aiment ou pas, ils ne me le diront jamais franchement. S'ils aiment, ils ne le diront pas, parce qu'il y a toujours une forme de concurrence, de jalousie entre nous. Et s'ils n'aiment pas, ils ne le diront pas non plus parce qu'ils ne voudraient pas m'offenser. Enfin, peu importe, ce n'est pas pour eux, ni spécifiquement pour les fans de Marillion, que j'ai fait cet album !

Comment as-tu abordé l'écriture de l'album ?

Je voulais surtout faire quelque chose de différent. C'est ce que j'avais en tête en écrivant. Je parle de la musique, bien sûr, car pour les textes, que j'écris généralement en premier, je n'ai pas d'idée préconçue. Donc je voulais faire quelque chose qui change un peu, et à chaque fois que ça fonctionnait, j'étais très heureux. C'est assez différent avec Marillion. Il y a dans le groupe ce que j'appelle des «éléments conservateurs», contre lesquels je dois sans cesse me battre. Lorsque je propose des idées nouvelles, comme «Cannibal Surf Babe» sur le dernier album, avec les choeurs style Beach Boys, ils ont un mouvement de recul et me disent : «mais ce n'est pas du rock progressif, ça ne sonne pas comme Pink Floyd ou Genesis». Alors je dois les secouer un peu...

As-tu une réticence, en général, par rapport au rock progressif ?

Je ne sais pas, je ne m'y intéresse plus vraiment. Le dernier album de rock progressif qui m'ait vraiment impressionné, c'est «Close To The Edge», et c'était en 1972, il y a très longtemps... Aujourd'hui, qu'est-ce qui est vraiment progressif ? Marillion... j'aime à croire que nous sommes parmi les rares groupe à faire vraiment du rock progressif, en ce sens que notre musique est expérimentale, qu'elle ne suit pas forcément le format 3 minutes, qu'elle est plus profonde que de la pop, et surtout qu'elle ne ressemble pas à des choses qui ont été faites avant, ce qui serait une contradiction avec le sens de l'adjectif «progressif»...

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°19 - Mars/Avril 1997)