BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Riffy
2. Trick Of The Light
3. The Opener
4. Recent Discoveries
5. Chez Gégé
6. Tide
7. Breadhead

FORMATION :

Phil Miller

(guitare, guitare synthétiseur)

Elton Dean

(saxophone)

Fred Baker

(basse)

Jim Dvorak

(trompette)

Pip Pyle

(batterie)

IN CAHOOTS / Phil MILLER

"Recent Discoveries"

Royaume-Uni - 1994

Crescent Discs - 57:36

 

 

L'Ecole de Canterbury traverse depuis quelques années une crise d'identité. Plus que jamais, elle se voit tiraillée entre ses versants pop/rock et jazz et contrainte à des choix plus nets. Conséquence logique, peut-on conclure, de la disgrâce des musiques progressives, inclassables aussi bien chez les disquaires, qui ne savent pas ou les classer, que dans les salles de concerts, à la programmation ciblée dans des genres précis. Et il faut bien vivre...

Les démarches se sont donc radicalisées : en schématisant un peu, certains ont opté pour la commercialité (Dave Stewart et Barbara Gaskin et leur pop électronique sophistiquée mais peu ambitieuse, Mike Ratledge et Karl Jenkins, reconvertis avec succès dans les jingles de pub...), et les autres ont évolué peu à peu vers une musique de plus en plus jazz, qu'il s'agisse de Pip Pyle, Hugh Hopper ou le musicien qui fait l'objet de cet article, Phil Miller.

Le cas de ce dernier est sans doute le plus surprenant : depuis ses grands débuts aux côtés du Matching Mole de Robert Wyatt, on ne soupçonnait pas chez le guitariste des tendances très marquées pour le jazz. Sa participation active à deux des groupes majeurs de la scène canterburyienne des années 70, Hatfield & The North et National Health, achevait de nous persuader que nous tenions là un farouche défenseur des valeurs progressives.

Impression confirmée, d'ailleurs, par son premier album solo, Cutting Both Ways (1987). Enregistré pour une partie avec son groupe, In Cahoots (fondé en 1982) et pour l'autre avec son vieux complice Dave Stewart, il se situe, au saxophone d'Elton Dean près (et encore, celui-ci évolue dans un registre très mélodique), dans la lignée des travaux de National Health. On y retrouve en effet une pulsion rock très marquée de la part de la section rythmique Hugh Hopper-Pip Pyle, et des sonorités typiques du genre, comme le moog de Peter Lemer (un ancien de Mike Oldfield et Pierre Moerlen's Gong, mais aussi un pianiste de jazz émérite) qui évoque le jeu flamboyant de feu Alan Gowen.

Hélas, tous les belles choses ont une fin, et ce line-up de rêve connaîtra rapidement quelques amendements : si l'arrivée de Fred Baker à la basse constitue une révélation, le remplacement de Lemer par Steve Franklin est moins enthousiasmante. Celui-ci utilise en effet des sons de synthé plus typiquement 'fusion'.

Malgré cela, Split Seconds (1988) est une nouvelle réussite. Miller continue à jouer sur les deux tableaux : le travail de groupe d'une part, et les collaborations 'électroniques' d'autre part. Dans ces dernières, il utilise une guitare-synthétiseur, secondé par John Mitchell (éphémère batteur de National Health) pour un excellent "Final Call" (basé sur le riff du "Felafel Shuffle" de Richard Sinclair), Dave Stewart (claviers et programmations rythmiques) sur trois titres, dont l'un ("I Remain") est une version "MIDI" d'une composition jouée par In Cahoots ("Truly Yours"), et un autre ("Dada Soul") l'occasion de retrouver le chant et la basse de Richard Sinclair (qui fut par ailleurs co-fondateur d'In Cahoots).

Sur les titres joués en groupe, on note déjà une plus grande tendance aux solos (sax, guitare, synthé, mais aussi basse). Les compositions sont quant a elles très réussies, avec en tête le magnifique "Truly Yours", joué avec beaucoup d'émotion par un Elton Dean au sommet de sa forme.

En dehors de quelques tournées, In Cahoots était resté silencieux jusqu'à la parution de ce nouvel album. Deux CD nous donnent un aperçu du potentiel scénique du groupe : Live 1986-89 (Mantra, 1991), avec notamment une version superbe de "Above & Below", l'un des meilleurs morceaux de l'album-testament d'Alan Gowen, Before A Word Is Said, enregistré en 1981 avec Miller, Richard Sinclair et Trevor Tomkins; et Live In Japan 1991, moins réussi, voyant le groupe un peu englué dans une configuration inhabituelle. La présence de Peter Lemer (par ailleurs assez décevante) y est exceptionnelle, les claviers ayant disparu au profit de la trompette, avec l'arrivée de l'américain Jim Dvorak.

L'écoute de ce CD révèle en tout cas une évolution significative de l'approche musicale : la prise de pouvoir des instruments à vent, et le repli de la guitare qui se contente la plupart du temps de produire des nappes synthétiques, ne sortant de sa réserve que pour quelques solos.

Recent Discoveries (1994) confirme assez logiquement cette nouvelle orientation. On ne peut plus guère parler de rock, ni de progressif : la musique proposée est du jazz, certes original et dépassant les carcans habituels du genre, mais basée comme lui sur l'utilisation de 'thèmes', exposés par le groupe puis donnant lieu à une succession de solos.

On note par la même occasion l'importance encore accrue des cuivres. Phil Miller s'est complètement effacé au profit d'Elton Dean et Jim Dvorak, qui s'en donnent à cœur joie dans un registre purement jazz. En fait, la guitare ne sort de sa torpeur qu'à l'occasion de deux solos. On a réellement l'impression que Miller est plus spectateur, écoutant son groupe interpréter ses compositions, qu'impliqué à fond dans l'exécution de celles-ci.

La musique en perd une partie de son identité. Le "style Miller" est de plus en plus difficile à cerner, ce qui n'était pas le cas par le passé. Ce qui est certain, c'est que l'étiquette "Canterbury" ne revêt plus vraiment de sens. Dave Stewart l'a bien compris, lui qui, dans ses notes de pochette, utilise des références purement jazzistiques pour situer le groupe. Je signale au passage que, comme tout ce que Dave Stewart écrit (cf. son autobiographie dont un extrait figure dans le livret de The Complete National Health), est proprement hilarant, et compense presque, avec son irrésistible humour anglais, la frustration de voir le dernier véritable défenseur du rock progressif à la mode Canterbury s'aventurer vers des contrées moins proches de nos goûts.

Aymeric LEROY

Quelques questions à Phil MILLER :

Afin de mieux comprendre l'évolution de sa musique, j'ai demandé à Phil Miller de nous en dire plus sur ses influences et ses tendances musicales :

- Influences :

"A mes débuts, quand j'avais environ 14 ans, j'écoutais beaucoup de blues et de rhythm'n'blues. Puis je me suis mis au jazz, notamment Miles Davis, Charles Mingus, Thelonious Monk ou Ornette Coleman, mais là je me contentais d'écouter... Pour contrebalancer, je m'intéressais aussi à de la musique plus accessible, comme les Beatles, les Kinks, et aussi Stevie Wonder et Ray Charles.

Quand j'ai commencé à savoir un minimum jouer de la guitare, je suis devenu musicien semi-professionnel, et j'ai essayé d'écrire des chansons. J'étais un grand fan de Jimi Hendrix et Jeff Beck. A l'époque de mon premier vrai groupe, Delivery [créé en 1966, avec son frère Steve (futur Caravan) et Pip Pyle], notre bassiste, Roy Babbington, m'a fait connaître Bela Bartok, en particulier les quatuors à cordes. Il m'a aussi invité à venir le voir jouer dans l'orchestre de Mike Gibbs au Ronnie Scott's Club. Depuis, Gibbs est l'un de mes compositeurs et arrangeurs favoris.

C'est aussi au Ronnie Scott's, où nous avons souvent joué par la suite avec Delivery, que j'ai vu jouer Stan Getz et ainsi découvert le compositeur Antonio Carlos Jobim. Enfin, j'apprécie beaucoup Carla Bley, dont j'ai entendu les compositions jouées par Gary Burton...".

- Méthode(s) de Composition :

"Ecrire un morceau peut aussi bien prendre deux semaines que deux heures, selon la méthode utilisée et la complexité de la composition. Personnellement, lorsque je trouve une idée, je la laisse de côté, puis je m'y replonge un mois plus tard, je la réécoute à nouveau et je corrige éventuellement ce qui ne va pas. La théorie vient donc au secours de l'instinct pur.

Je travaille généralement avec l'aide d'un ordinateur, j'ai un logiciel qui s'appelle Notator/Creator, sur ATARI. Je pars d'un fragment de mélodie, d'une séquence d'accords ou d'une rythmique. J'aime aussi broder sur une idée d'une autre personne, par exemple Didier Malherbe ou Richard Sinclair et la transformer complètement".

- La Vie En Groupe :

"J'aime que le groupe dans lequel je joue soit bien rôdé, tout en étant ouvert. Mais il me faut également des occasions de jouer de manière complètement improvisée, comme je le fais de temps en temps avec mon frère Steve et Lol Coxhill. Dans le cas d'une musique complexe, il faut disposer d'un temps conséquent de répétition.

Diriger un groupe a ses avantages et ses inconvénients. Pour faire jouer sa musique, il faut parallèlement faire le "sale boulot" : organiser des concerts, louer la salle de répétition, payer les notes de téléphone... Dans une formation plus démocratique, je pourrais passer plus de temps à simplement jouer, mais nous jouerions sans doute moins de compositions à moi. Ce qui ne m'empêche évidemment pas de m'investir à fond dans les morceaux des autres !

Les groupes ont une durée de vie limitée. La musique évolue, les gens changent, qu'on le veuille ou non. J'ai apprécié l'apport de tous les musiciens qui ont fait partie d'In Cahoots. Mais chaque changement est un nouveau défi à relever, et c'est stimulant. Le style et l'approche du groupe s'en ressent forcément...".

- Projets ?

"In Cahoots existe toujours; nous avons répété et joué ensemble à Londres il y a quelques mois. Autrement, j'ai un projet d'album en duo avec Daye Stewart [Ndr : bonne idée !]. C'est lui qui me l'a proposé. Nous y jouerons des compositions de Django Bates, Mont Campbell, Tim Hodgkinson et moi-même...".

Par ailleurs, Phil continue de jouer en duo de guitares avec Fred Baker, et de participer à Short Wave avec Didier Malherbe, Hugh Hopper et Pip Pyle.

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°10 - Mars/Avril 1995)