
PISTES :
1. Aircon (11:03)
2. Dayflower (10:04)
3. Zitensia (8:30)
4. Koibumi (10:55)
5. Last Sign (7:16)
FORMATION :
Renji Tanaka
(guitares)
Ratsu Sato
(batterie)
Toshiyuki Koike
(basse)
Ryuji Yonekura
(claviers)
Sayuri Aruga
(chant)
INVITÉS
Akihisa Tsuboy (KBB)
(violon)
Dani (KBB)
(programmations)
INTERPOSE
"Interpose"
Japon - 2005
Muséa/Poseidon - 47:30
La scène japonaise en matière de progressif symphonique n'est pas comme chacun sait des plus vivaces actuellement, c'est le moins que l'on puisse dire. L'apparition d'un nouveau groupe comme Interpose reste donc un événement notable, ce même si la formation ne se limite pas comme on va le voir à un propos symphonique pur jus. L'appellation nouveau venu n'est également qu'en partie vraie car s'il s'agit de son premier essai discographique, la formation initiale du groupe remonte elle à... 1986, il y a donc près de 20 ans ! C'est à cette époque que le guitariste Kenji Tanaka et le batteur Katsu Sato, seuls membres originaux encore présents aujourd'hui, fondèrent les bases d'Interpose, dans un style au départ plus hard. Mais malgré le contexte favorable (rappelons que l'on se situait alors au cœur de l'âge d'or du progressif japonais), les deux musiciens ne purent vraiment concrétiser leurs ambitions que deux décennies plus tard, la faute à des changements d'effectifs beaucoup trop nombreux et fréquents. Une instabilité chronique qui semble devoir continuer, puisque le claviériste Riuji Yonekura, ayant pourtant signé deux des cinq morceaux de l'album, est parti peu après son enregistrement en juin 2005, suivi quelques mois plus tard par le bassiste Toshiyuki Koike (ils ont depuis tous deux été remplacés). Enfin, l'album lui est bel et bien là, et c'est le principal...
La musique d'Interpose prend la forme principale d'un rock progressif symphonique et racé, somme toute assez classique dans sa forme, mais auquel se greffe un propos plus fouillé, sur les parties instrumentales en particulier, témoignant d'une orientation plutôt jazz rock/fusion. Un mélange qui peut évoquer celui opéré en leur temps par Ain Soph (la guitare bavarde à la Holdsworth, mais aussi capable de lyrisme à l'occasion), Mr Sirius (pour la présence d'une chanteuse), et peut-être plus encore KBB. Ce n'est donc sûrement pas un hasard si on retrouve deux des membres de ce dernier en invités, le violoniste virtuose Akihisa Tsuboy, auteur d'un solo ébouriffant sur «Aircon» (certainement un des moments forts du disque) et le bassiste Dani, ici crédité aux programmations, bien que ces dernières restent très discrètes (mais il a également participé à la production du disque, et a même intégré le groupe pour ses récents concerts).
Comme son homologue nippon, Interpose alterne ainsi envolées débridées laissant libre cours à la virtuosité des musiciens et parties plus apaisées, que ce soit pour ces dernières à travers les passages chantées ou les sonorités acoustiques du piano et de la guitare classique. Et c'est vraiment là une des grandes qualités du groupe que d'arriver à gérer ces contrastes et à marier diverses influences toute en gardant une cohérence d'ensemble. On pardonnera donc volontiers le côté un peu facile de certaines transitions, au vu de la variété stylistique offerte. De même la durée plutôt réduite de l'album, en tout cas du point de vue des critères actuels (un peu moins de 50 minutes), joue en sa faveur et témoigne d'une volonté de garder un propos dense et de ne pas s'éparpiller, autre preuve s'il en fallait du soin évident apporté à chaque aspect du disque.
La principale différence avec un KBB demeure évidemment la présence assez conséquente de chant, même si sur les cinq longs morceaux que compte l'album (de 7 à 11 mn), deux restent totalement instrumentaux. Sur ce point, il n'y a vraiment rien à redire : la chanteuse Sayuki Aruga possède assurément une très belle voix, qu'elle met au service de mélodies soignées, souvent envoûtantes et gorgées d'émotions, parfois plus légères et proches d'une pop de luxe («Koibumi»). Le tout sans excès ou maniérismes présents parfois chez d'autres chanteuses nippones, et qui peuvent souvent rebuter d'éventuels auditeurs. Bref, si les parties de chant représentent l'aspect le plus immédiatement séduisant du disque, on ne peut pour autant pas vraiment parler de facilité, l'équilibre avec les développements instrumentaux se révélant parfait, les deux se complétant le plus naturellement du monde.
Se taillant la part du lion au niveau des solos et peut-être aussi en sa position de co-fondateur, Kenji Tanaka apparaît comme le leader naturel d'Interpose, avec un jeu véloce qui représente sûrement l'élément le plus typé fusion dans le son du groupe. Si ses interventions sont le plus souvent pleines d'à propos, il frôle cependant la démonstration gratuite sur l'instrumental «Zitensya», morceau le plus ouvertement jazzy, avec son piano sautillant et sa rythmique impaire, mais aussi pour le coup un peu ronflant, étant essentiellement le véhicule d'envolées solistes de la guitare. Un aspect complaisant (qui heureusement ne se reproduit pas ailleurs dans le disque) vite pardonné grâce à un final frénétique beaucoup plus réussi, car particulièrement enlevé et efficace. «Last Sign», l'autre instrumental concluant l'album, est par contre un vrai petit bijou, dont les rebondissements incessants sont orchestrés par un thème récurrent limpide et aérien de toute beauté, et ce même si on pourra regretter une conclusion étrangement abrupte.
Le claviériste Riuji Yonekura partageant l'écriture des morceaux avec le guitariste, les claviers se révèlent pourtant tout aussi importants dans le son du groupe. Ils sont omniprésents en accompagnement et initiateurs de la plupart des thèmes, et ce avec un choix de sonorités toujours pertinent : un piano bien présent, orgue, samples de mellotron, synthés «spatiaux» ou encore larges nappes symphoniques. Ses échappées solistes se font plus rares, les rendant d'autant plus mémorables, comme celle de «Dayflower part 2», très mélodique et particulièrement à mettre en exergue. La section rythmique se révèle quant à elle impeccable de bout en bout, avec une mention spéciale au jeu fluide et inventif du batteur Katsu Sato, la basse semblant de son côté légèrement effacée.
Bref, plus talentueux dans le genre que Mizukagami, plus typiquement progressif que Wappa Gappa, plus charnu que Cinema, Interpose représente donc une très bonne nouvelle pour les amateurs de progressif nippon (et pour les autres également d'ailleurs...). Le temps de maturation conséquent ayant précédé sa réalisation peut sans doute expliquer la maîtrise rencontrée sur ce premier opus et son aspect très «pro» : production rutilante, musiciens inspirés et parfaitement en place, arrangements riches et variés. A l'instar de KBB (en moins brillant pour l'instant bien sûr), c'est exactement le genre de groupe dont le Japon a besoin pour retrouver une place de choix dans la galaxie progressive...
Clément CURAUDEAU
(chronique parue dans Big Bang n°61 - Avril 2006)

