BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

The Circling Hour pochette

PISTES :

1. Empyrean Dawn (7:50)
2. Children Of Time (5:33)
3. Strength (5:59)
4. Wind Off The Lake (11:07)
5. Factory Of Magnificent Souls (5:06)
6. Sky Maps (6:43)
7. No Fear In Love (6:02)
8. Wind, Water & Fire - Wind (3:30)
9. Wind, Water & Fire - Faith (3:00)
10. Wind, Water & Fire - Fire (7:16)
11. Fragment (Of A Fiery Sun) (2:47)

FORMATION :

Joanne Hogg

(chant, claviers, guitare acoustique)

Dave Bainbridge

(guitare)

Troy Donockley

(pipes, whistles, flûtes, guitare, divers instruments)

Frank Van Essen

(batterie, percussions, violon)

Phil Barker

(basse)

IONA

"The Circling Hour"

Royaume-Uni - 2006

Open Sky - 47:16

 

 

Commençons par les formules chocs. Le monde se divise en deux catégories : il y a les gens qui ne sont pas passés à côté du groupe Iona et suivent avec le plus grand intérêt sa carrière, et il y a ceux qui ne connaissent pas encore Iona... Ah, si le monde était aussi simple ! Tant pis, après une telle entrée en matière, va falloir assurer. Si vous connaissez déjà cette formation anglaise unanimement reconnue comme exceptionnelle, encensée et respectée de toutes parts, source d'inspiration d'une bonne partie de la scène prog celtique (Karnataka, Mostly Autumn...), impossible que vous soyez restés insensibles à son charisme (à condition de ne pas être trop réticent au contenu très religieux des textes). Impossible que vous ne vous soyez pas laissés embarquer, happer, enflammer, emporter, transporter (qui a dis que je me répétais ?) par sa vision de l'art pleine de spiritualité, par son attitude irréprochable, par sa production marquante au son enchanteur très particulier, et surtout par cette musique à la force imparable, fusion rafraîchissante de prog symphonique à fort degré émotionnel et de pop-folk gaélique dévastateur, chanté divinement par Joanna Hogg, au timbre de voix dans la lignée d'Annie Haslam (Renaissance), de Maire Brennan (Clannad) ou de Loreena Mc Kennit, mais plus riche, plus puissant encore. Si vous êtes jusque là passés à côté, c'est le moment de découvrir son univers unique avec The Circling Hour, nouvel album studio de ce groupe trop rare, son meilleur album à ce jour, un chef-d'œuvre.

Mais n'anticipons pas, osons le retour en arrière...

Le premier album paraît en 1990. La critique est aux anges. Enfin, celle qui n'a ni a priori ni œillères. Sans effort d'imagination, Clannad est cité en référence. Les plus hardis parlent de croisement entre les Moody Blues et The Chieftains, avec une pointe de Kate Bush, période Peter Gabriel. L'unité de tout cela ? C'est Dieu, la vie. la beauté des textes, des musiques et de leur interprétation, et surtout la résonance que tout ceci provoque en nous. Cinq albums studio et deux live plus tard, on ne compte plus les inconditionnels de Iona. Un certain Rick Wakeman le cite comme son groupe préféré. Cinq albums seulement en seize ans. des disques inégaux mais avec de vrais sommets, dont un qui se voit de très loin, une montagne à laisser sans voix n'importe quel fan de prog symphonique, l'inoubliable Enclircling (je suis obligé de parler doucement, hors de portée des oreilles de ceux qui déplorent une trop grande sensiblerie chez moi, mais je dois vous avouer que Encircling me fait monter les larmes aux yeux de bonheur et d'allégresse à chaque écoute. J'ai un peu honte, mais c'est comme ça).

Mais comment parler de ce groupe magique sans présenter les membres qui le constituent. En commençant par Joanne Hogg, chanteuse très séduisante, multi-instrumentiste (claviers, guitare), médecin et maman dans le civil, fille de pasteur anglican, elle-même très pratiquante. Iona, le charme. Aux tambours, applaudissons Frank Van Essen. musicien atypique (vous en connaissez beaucoup, des batteurs également violonistes ?), au jeu généreux sans être assommant, grand fournisseur de roulements martiaux mis en valeur par un mixage bien en avant. Ce qui donne à la musique de Iona une dimension souvent très proche du rock progressif. Iona, la puissance. A la basse, Paul Barker, discret (genre bassiste, quoi) mais essentiel (voir l'interview ci-dessous). Iona, le groove. Sur le devant de la scène, il y a aussi Troy Donockley, touche à tout étonnant, spécialiste des instruments traditionnels celtiques, uilleann pipes en tête, mais capable de jouer avec talent de tout ce qui lui tombe sous la main. Iona, l'artiste. Last but not least, une «standing ovation» en l'honneur de Dave Bainbridge, l'âme du groupe et son principal compositeur. Guitariste virtuose, il dit être inspiré par Pat Metheney, Fripp ou Hackett (et Jeff Beck ?) mais on reconnaît aujourd'hui son propre style dès les premières notes. Iona, l'émotion. Ce qui caractérise aussi les membres de Iona, c'est leur appartenance forte et revendiquée à la communauté chrétienne. L'œuvre complète de Iona est une ode pleinement dévouée à la gloire du Dieu des chrétiens, et ceci bien avant l'illumination de Neal Morse et l'invasion de mysticisme dans le prog.

Pour ceux que cela indiffère ou agace, heureusement, il reste la musique. De la grande musique avec une âme immense. D'une grande variété de couleurs. Depuis toujours, les albums de Iona offrent en alternance des morceaux très énergiques, pleins de ferveur, puis des passages apaisés, chansons agréables et émouvantes aux arrangements folks «mainstream», entrecoupés de flottements «new age». Un versant qui n'est peut être pas le plus apprécié des fans de prog purs et durs. Si Open Sky (2000) avait encore deux ou trois titres de ce genre, trop lisses, un rien pieds tendres et soporifiques, pouvant être considérés comme une baisse de régime, ce n'est plus le cas aujourd'hui. Et si The Circling Hour est bien dans la lignée des ses prédécesseurs (aucune révolution stylistique), il est en même temps beaucoup plus vif, plus cru, plus dense, débarrassé de toute incitation au sommeil ou à la mièvrerie. Il privilégie le versant le plus ambitieux du groupe à l'image du morceau «Empyrean Dawn», qui rappelle les moments les plus fiévreux des premiers Waterboys. Mêmes les chansons plus accessibles, celles qu'on peut chantonner sous la douche, ont quelque chose de mordant qui les éloigne de la simple ritournelle émouvante. Une batterie martiale, comme un battement de cœur qui secoue et pulse. «Strength» est bien dans son époque, sans pour autant faire des courbettes devant cette supposée crédibilité rock exaspérante. Une ligne de basse aérodynamique, qui fonce en douceur, se fait mélodique, prend chant sans rien perdre de sa résonance grave, «Wind off the Lake», c'est une sorte de main tendue vers la musique de U2, symbole de modernité intemporelle. Avec «Sky Maps», titre explosif signé Troy Donockley, on parlerait bien de morceau de bravoure si des morceaux de bravoure, il n'y en avait pas à tous les coins du disque, défilant sans temps mort. Ce n'est plus de la bravoure, c'est de la témérité.

En fait, le plus «gros» morceau s'appelle «Wind, Water and Fire», et en l'écoutant, un vrai pandémonium d'élucubrations rhapsodiques me vient au bout des doigts. Me vient l'envie de décrire ces sons de synthés, à la fois courts et amples, comme étouffés; décrire le contact des doigts de Dave Bainbridge sur les cordes de guitare, ni coup, ni caresse, un toucher, un affleurement qui semble venir de si loin, quand il embrasse la guitare de son corps; décrire cette véhémence amoureuse déployée vers Dieu, si proche des pensées humaines universelles; décrire cette force et quelle force ! Dans ses hésitations mêmes, ses répétitions. Dans ce chant profond et incompréhensible qui fait naître ce désir, cette envie d'aller vers Dieu. De découvrir le mystère. «Wind, Water and Fire» est le genre de musique à franchir quelque mystérieuse frontière au fond de nous mêmes pour se faufiler par une trappe qui mène aux chambres les plus secrètes du cœur afin de le remplir à ras bord de sa présence radieuse.

Ce disque rend heureux mais non béat, nous plonge dans notre propre euphorie. Qu'on se le dise : c'est la fin de la grande dépression musicale, la mort des achats compulsifs trop vite regrettés à la première écoute du CD. Car dans la musique de Iona, dans les notes les plus graves, les rythmes les plus endiablés, dans ces mélodies, ces chants qui paraissent monter vers la liberté, on perçoit un cadre de temps et d'espace donné à l'amour de la vie. Un amour d'autant plus poignant qu'il ne renie pas le lien qu'il tisse avec l'amour de Dieu et qui l'attache à Dieu au point de ne parler que de ça. Musicalement, The Circling Hour a assez d'atouts pour vous toucher, résonner en vous à jamais, même si vous n'êtes pas particulièrement sensible au mystère de l'esprit saint. Et s'il y a bien deux types de musiques seulement, comme le prétendent nombre de musiciens, ce lumineux nouvel album fait partie de celle qui élève les âmes et déchaîne les pieds quand on la joue et quand on l'écoute.

Chantez, dansez, ceci est la voix des anges, ceci est le meilleur album de Iona.

Alain SUCCA

Entretien avec Dave BAINBRIDGE :

Dave Bainbridge

Vous nous apprenez sur votre site internet comment s'est formé Iona (David Fitzgerald et vous avez décidé de fonder ce groupe à l'issu d'un voyage inoubliable à Lindisfarne en 1988), mais on connaît moins l'origine et les circonstances de votre rencontre.

David, Joanne (Hogg) et moi nous sommes rencontrés en 1986 pendant l'enregistrement de Alpha and Omega du chanteur anglais Adrian Snell. Après la réalisation de l'album, David et moi, nous sommes partis en tournée avec Adrian (Joanne nous a d'ailleurs rejoint pour quelques concerts et c'était vraiment super). Avant chaque concert, pendant la balance, David et moi improvisions volontiers, et on trouvait que la combinaison de ses divers instruments à vents et de mes claviers était très intéressante. C'est à ce moment là que nous avons commencé à envisager de faire un groupe ensemble. Le tout premier concert de Iona, c'était juste David Fitzgerald et moi. Cela collait bien, mais nous avons réalisé que, pour atteindre pleinement notre vision musicale, nous avions besoin d'y ajouter du chant. Tout de suite après ce concert, nous avons demandé à Joanne si ça l'intéressait de se joindre à nous. Joanne nous semblait déjà être la voix parfaite pour notre musique. Elle a une voix magnifique qui peut être douce, tendre  et éthérée, mais elle peut aussi se faire plus rock ! Joanne est aussi une excellente claviériste et elle peut même jouer de la guitare et des percussions. De plus c'est une fantastique auteur de chansons. Mais par dessus tout, elle sait capter le sens de notre musique.

En 1990, vous réalisez votre premier album sous le nom de Iona. Te souviens-tu de ce que tu pensais et ressentais à cette époque, suite à la sortie de ce disque ? Imaginais-tu alors que seize ans après, le groupe serait toujours là et sortirait un nouvel album ?

Nous sentions bien que nous avions réussi quelque chose de spécial, de nouveau sur le plan musical. Et c'était excitant. Mais nous ne nous attendions pas à de telles réactions aussi favorables de la part de la presse. Cela nous a encouragé et poussé à continuer. A propos de l'album lui même, perfectionniste comme je suis, j'étais forcément déçu de quelque chos, en particulier le mixage. La personne prévue initialement n'étant plus disponible, le studio nous avait enYoyé quelqu'un qui connaissait mal la nouvelle table de mixage. Bref, nous avons fini par tout re-mixer en catastrophe dans un autre studio. C'est pourquoi j'ai été ravi d'avoir l'opportunité de «revisiter» une grande partie de cet album en 2002 à l'occasion de la sortie du coffret The River Flaws. La nouvelle version de l'album (huit titres remixés), qui est aussi disponible séparément est plus proche de ce que nous espérions à l'époque. Bien entendu, nous ne savions pas combien de temps allait durer le groupe Iona mais quand nous avons enregistré notre second album, The Book of Kells, je me suis pris à penser que Iona était un projet à long terme. Il est estimé que la création du véritable Livre de Kells (un manuscrit du VIIIe siècle somptueusement enluminé) a pris trente ans, tellement les illustrations sont belles et complexes. Ce livre a été fait en l'honneur de Saint Columba (le père fondateur de la communauté de l'île de Iona) et dans le but d'atteindre la plénitude artistique à la gloire de Dieu. Rendez vous compte :  par dévotion, consacrer une vie de travail à la réalisation d'une seule œuvre artistique ! C'est vraiment étonnant, à mon sens. Et il y a une telle différence avec les comportements actuels, toutes ces recherches de profits à court terme ! Par exemple, notre label américain avait décidé de retirer nos albums des bacs des magasins après deux ans seulement pour permettre de faire de la place aux nouveautés ! Le livre de Kells nous montre que quelque chose de bien fait résiste à l'épreuve du temps. 1300 ans après sa réalisation, ce livre est encore en vente (Librairie du Trinity College à Dublin), et ses couleurs sont plus vibrantes et chatoyantes que jamais.

Depuis 1990, qu'est ce qui a principalement changé pour un groupe comme Iona et un musicien comme toi ?

Eh bien, avant tout j'ai eu deux enfants ! Ce qui est aussi le cas pour Joanne qui a deux garçons âgés de trois et cinq ans. Cela a forcement eu un impact sur notre capacité à pouvoir partir en tournée avec le groupe. A part ça, d'une certaine manière, les choses sont devenues plus difficiles. Prenons l'exemple d'Internet, qui n'était pas vraiment répandu à l'époque : comme chacun sait, cette révolution technologique est à double tranchant; la copie, le téléchargement et la piraterie ont forcément un impact négatif sur les ventes d'album. Et chaque jour cela devient un peu plus dur pour les artistes. D'un autre côté, nous utilisons largement le net pour nous faire connaître et faire connaître propre label 'Open Sky Records' que nous avons créé en 2001. Internet est un extraordinaire outil promotionnel ! Cela nous aide à nous passer des gros labels; c'est très important pour les groupes comme nous qui ont peu de chance d'être un jour dans les charts. Il y a aussi le bond technologique, qui nous permet aujourd'hui d'enregistrer nos albums principalement dans nos «home studios», nous donnant ainsi une autonomie artistique très appréciable. En conséquence, le dernier album nous a coûté moins cher que le premier, pour une qualité de son bien meilleure ! Pourtant, nous sommes toujours sur le fil du rasoir financièrement, ce qui constitue une sacrée contrainte sur tous les plans. Malgré tout nous sommes satisfaits de l'existence de notre label 'Open Sky Records'. Grâce a de bonnes relations avec notre distributeur (Voiceprint), nous avons pu sortir quinze réalisations. Pas mal en cinq ans, non ? Et celles là, nous n'avons pas l'intention de les retirer du marché au bout de 2 ans ! (rires)

En dehors de Iona, tu as d'autres activités musicales professionnelles, comme écrire la musique de documentaires pour la BBC... C'est ce qui te permet de tenir, financièrement ?

Pour aucun de nous, Iona n'est la principale source de revenus. Nous sommes tous impliqués ailleurs, professionnellement, artistiquement ou sur le plan familial. Je suis moi même impliqué dans d'autres projets musicaux et je gère notre label avec ma femme Debbie. Debbie et moi nous occupons beaucoup de notre enfant Luca qui est autiste. Tout ceci ne nous permet pas de partir souvent en tournée ou de consacrer plus de temps à Iona. C'est parfois un peu frustrant mais c'est comme ça. Donc nous essayons de profiter au maximum des opportunités pour nous retrouver au sein du groupe. Et c'est pour ça que chaque concert que nous faisons, nous tenons à ce que cela soit un moment privilégié et très spécial pour nous comme pour le public.

En 2004, tu as sorti ton album solo, Veil Of Gossamer. Tous les membres de Iona ont participé à cet album qui sonne par conséquent comme un (excellent) album de Iona. Aimerais tu faire un jour un album complètement seul, y compris pour le chant ?

Tu ne m'as manifestement jamais entendu chanter ! En réalité, ça ne me déplaît pas de temps en temps de faire les harmonies vocales. Mais je ne suis surtout pas un chanteur. Par conséquent, j'aurai toujours besoin d'au moins un invité sur mes albums. Quand j'ai commencé à enregistrer Veil of Gossamer, j'avais dans l'idée de tout jouer moi-même, mais en fin de compte je préfère l'interaction obtenue avec d'autres musiciens. Et j'aime entendre ce que d'autres musiciens peuvent apporter à ma musique. Mais tout dépend de ce que j'ai écrit. Certains passages nécessitent la personnalité d'autres musiciens ou l'utilisation d'un instrument que je ne joue pas. L'important pour moi, c'est le résultat : il faut que la musique soit traversée par l'émotion et soutenue par l'idée générale qui est derrière tout ça. Peu importe qui joue et chante. Pour ma part, je me considère  avant tout comme un compositeur dont Iona serait un des moyens de véhiculer ses compositions. Tout ceci explique pourquoi mon album a beaucoup de points communs avec an album de Iona, même si j'aimerais bien un jour explorer d'autres contrées musicales. Par exemple, j'aimerais faire un album à la guitare acoustique. J'ai déjà quelques idées. Il faut juste que je trouve le temps pour ça... et que je travaille un peu plus mon jeu. car la guitare acoustique n'est pas mon point fort. Je me sens plus à l'aise avec la guitare électrique et les claviers.

Tu as écrit le fameux «Encircling» (une des tes compositions les plus complexes) avec le logiciel Cubase sur Atari et tu en as enregistré une démo sur un prostudio 4 pistes ! As tu procédé de la même manière pour le nouvel album de Iona, The Circling Hour ?

Crois le ou non, mais je continue à travailler sur Cubase d'un vieil Atari de 1989 pour tout ce qui concerne mes programmations Midi ! A part pour le premier Iona, pour lequel j'avais un Yamaha QX1, j'ai utilisé l'Atari pour tous les albums de Iona, y compris le dernier. C'est du matériel très fiable. Par contre, je n'utilise plus le même studio portable. En 2001, j'ai acheté un Roland VS2480 24 pistes qui est un outil génial. Troy en a un également ce qui nous permet d'échanger des fichiers. De plus en plus, nous nous en tenons aux premières prises au lieu de tout réenregistrer, au risque de perdre la spontanéité et le feeling de départ. C'est le cas sur le dernier album où plusieurs enregistrements considérés comme des démos ont été finalement retenues. Par exemple, l'ouverture de «Wind, Water and Fire» et certaines parties de «Empyrean Dawn».

Toujours à propos de The Circling Hour, aviez vous, avant de rentrer en studio, une idée précise de ce que vous vouliez faire ? Par exemple, avoir un son plus dense, avec plus de substance, des rythmes plus rapides, plus nerveux ?

Après l'album Open Sky, qui était globalement plus atmosphérique, nous sentions que ce nouvel album devait être plus rythmé, dans un sens plus dynamique, plus positif. Il y a donc davantage de chansons avec un tempo plus soutenu, bien qu'on n'ait pas pu s'empêcher d'inclure quelques passages ambient. L'idée initiale était de construire les morceaux autour des trames de batterie de Frank (Van Essen). Des titres comme «Factory of Magnificent Souls», «No Fear in Love», «Strength» et «Empyrean Dawn» ont eu cet élément comme principale source d'inspiration. En fait, on retrouve cette démarche tout au long du disque, ce qui lui donne une certaine homogénéité. Musicalement l'ensemble de l'album a été travaillé comme un tout.

Une des conséquences de cette façon de faire est que Frank semble davantage présent, en particulier au niveau des compositions.

Nous avons l'habitude de commencer chaque album par quelques sessions d'écriture. Une de ces sessions a eu lieu chez Joanne en Irlande. Troy (Donockley) ne pouvant pas être présent cette fois ci, nous nous sommes retrouvés à trois, Joanne, Frank et moi. Nous avons eu quatre jours de travail intensifs, et c'est pourquoi à l'issue de ces journées, nous avions plusieurs chansons basées sur le jeu de batterie de Frank. Mais en fin de compte, ça se passe un peu comme ça aussi d'habitude. Il y a des idées initiales qui sont développées par la suite, soit par moi seul, soit avec Joanne ou Troy. De son côté, Troy a écrit seul deux titres :  «Skymaps» et «Wind off the Lake». Et sur ce dernier, j'ai un peu aidé à développer les arrangements. La contribution de Phil (Barker) est différente : bien qu'il ne participe pas au travail d'écriture musicale, il est souvent très utile sur ce plan car il a des points de vue très définis et très pertinents. Cela nous aide beaucoup.

Quel est ton morceau favori sur cet album ?

C'est difficile à dire car je suis encore trop près de sa réalisation pour être totalement objectif. Mais ça pourrait être «Wind, Water and Fire», la pièce la plus longue (13:45); elle contient des moments qui me donnent la chair de poule, en particulier la partie finale. Je voulais construire un morceau qui parlait des différentes incarnations de l'esprit saint décrites dans la Bible, avec pour source d'inspiration trois extraits des saintes Ecritures : «The wind blows wherever it wishes; you hear the sound it makes but you do not know where it comes from or where it is going.» Jean Livre 2 verset 8 : «Whoever believes in me, life-giving streams of water will pour out from their heart.» Jean Livre 7 versets 38-39; «And suddenly a sound came from heaven like the rush of a mighty wind... and there appeared to them tongues as of fire.» Actes 2 versets 2-3. Le morceau commence un peu dans la même veine que «A Million Stars» de l'album Open Sky, avec juste un violon et des claviers improvisés par Frank et moi. Nous l'avons fait en une seule prise, sans overdubs ni corrections. On a simplement mis en place un petit décalage dee trois secondes entre le son du violon et la note réellement jouée, ce qui permettait à Frank de réagir à ses propres notes. Cela donne l'impression d'un duo de violon. Une autre chose que j'aime beaucoup dans ce morceau est le chant de Joanne en paroles dépourvues de sens sur la partie «Water». C'est la première fois que nous enregistrons ce genre de chant. Cela a été enregistré tard dans la nuit dans mon studio, avec Joanne, Frank et moi, et j'ai spontanément enregistré chaque couche sonore ensemble - claviers, voix, violons. Cela donne une atmosphère magnifique, probablement un des moments les plus forts de l'enregistrement de l'album. Sur la section finale (le vent), je voulais qu'on ait l'impression d'une sorte d'ascension éternelle. J'avais en tête quelque chose que j'avais lu à propos du chrétien celte saint Brigid. Il est dit que la flamme sacrée du monastère Brigid à Kildare en Irlande est conservée depuis des centaines d'années comme signe de la présence de Dieu. C'est une chose étonnante.

Tu as dit un jour : «La Grande Musique a la capacité d'unir les gens, de faire tomber les barrières et cependant, elle trouve un écho dans l'âme et les émotions de chaque individu, de le transporter sur un autre plan». D'autres indices pour la reconnaître ?

Une pièce particulièrement belle de musique classique, ou quelque chose de Vaughan Williams par exemple, ça vous met la vie en perspective, ça vous fait ressentir à quel point l'existence est précieuse et étonnante. Parfois, après un concert, troy et moi nous jouons notre show «alternatif» - un piano et une guitare acoustique peuvent suffire, bien que Troy puisse jouer littéralement des centaines d'instruments ! Dans ces moments là, nous pouvons jouer de tout : de Iona à Bowie en passant par Bob Marley. Et bien, je peux te dire que dans ces moments là, je ressens à quel point ces chansons peuvent unir les gens et nous amener sur une autre planète. Je me souviens aussi d'un concert à Tokyo où nous partagions l'affiche avec un groupe japonais qui jouait vraiment bien des airs traditionnels irlandais (!?). Après le concert, nous les avons rejoint pour une petite fête privée. Et là, nous avons joué notre «deuxième concert» pendant deux ou trois heures ! C'était incroyable de voir tous ces hommes d'affaires japonais (entre autres, ceux des maisons de disque) en costard, chanter à tue tête «Space Oddity», puis pleurer sur des chansons mélancoliques. Voilà ce qui s'appelle faire tomber les barrières !

Vous connaissez personnellement deux des musiciens les plus importants de la scène progressive. Robert Fripp qui apparaît sur deux des albums de Iona (Beyond These Shores et Journey Into the Morn) et Kerry Minnear, un ami à vous, claviériste de Gentle Giant, un de vos groupes préférés dans les seventies. Avez-vous gardé des contacts avec Fripp depuis lors ? Et qu'en est-il de Kerry ? Essayez-vous toujours de le «persuader de faire quelque chose de plus aventureux dans la musique que de donner des cours», comme vous le dites sur votre site Internet ?

Je n'ai pas revu Robert depuis les séances d'enregistrement. L'observer pendant ces séances dans le studio et être au premier plan pour le voir travailler était vraiment fabuleux pour moi. La manière dont il faisait sortir de sa guitare et de son matériel de tels paysages sonores de toute beauté, c'était étonnant ! Il m'a certainement influencé et inspiré pour toutes mes parties atmosphériques de guitare. Par contre, je vois assez souvent Kerry. Je l'ai vu l'année derniè et j'èspère le voir encore le printemps prochain car nous avons un concert de prévu pas loin d'où il habite. Quand on se ne voit pas, on reste en contact, on s'échange des DVD. Je lui ai envoyé le dernier DVD de Iona (Live in London) et il m'a envoyé deux DVD de Gentle Giant. Avec sa femme Lesley, ils s'impliquent beaucoup pour que les gens connaissent ou n'oublient pas Gentle Giant, déterrant de fabuleuses archives télé ou en gérant le site de commandes en lignes. Sur le plan créatif, Kerry a écrit quelques petits passages musicaux pour les DVD de Gentle Giant qui sonnent particulièrement bien sur le DVD Giant on the Box. Ces DVD montrent à quel point ce groupe était extraordinaire, unique ! Je lui ai déjà suggéré qu'on pourrait travailler ensemble sur quelque chose, mais Kerry est rès occupé et heureux de faire ce qu'il fait. Il écrit parfois des chansons avec sa fille et il fait occasionnellement de la musique pour la télé. Il pense aussi faire un jour un album basé sur des chants médiévaux du compositeur médiéval Monteverde. Cela devrait donner quelque chose d'assez aventureux entre les mains de Kerry !

Tu dis que le plus impoitant, dans la musique, est de créer «dans le but de plaire à Dieu et en ayant la satisfaction de faire quelque chose de beau». C'est ton opinion en tant qu'artiste, mais en tant qu'être humain, qu'est-ce qui est le plus important dans la vie, d'après toi ?

En fait, je ne fais pas de distinction entre ma vie artistique et ma vie en général. Toutes les expériences de la vie se fondent entre elles et forment la sensibiité et la créativité de l'artiste. A condition que la musique ne soit pas considérée simplement comme un boulot, ce qu'elle ne sera jamais pour moi. A mes yeux, c'est plutôt une vocation, comme un appel. A part la musique, manifestement, ma famille et ma foi chrétienne sont des facteurs clés de ma vie, des aspects essentiels dans la vision que j'ai de la vie. Mais j'aime aussi jouer au foot et lire ! Ce que je hais le plus, c'est l'apathie de la société (et en particulier des hommes politiques) face à la dégradation de la planète - en particulier le réchauffement climatique - ou face aux inégalités entre le monde occidental et le tiers monde. Nous sommes tous responsables et nous devons tous faire quelque chose pour que cela change. En fait, aider à lutter contre le réchauffement bénéficiera surtout aux peuples les plus pauvres, car sinon cela va avoir des conséquences catastrophiques, surtout pour eux, dans les prochaines décennies.

Quel est ton meilleur souvenir lié à Iona, et celui lié à la musique en général ?

Ma mère et mon père avaient formé un groupe avec d'autres membres de la famille; quelques-unes des vieilles photos en noir et blanc sont géniales, vraiment d'un autre âge ! J'ai aussi quelques superbes pnotos de moi en train de jouer des blues américains du légendaire Buddy Guy. Ces photos sont marrantes, j'étais le seul blanc du groupe ! A propos de Iona, mes meilleurs souvenirs sont des e-mails et des lettres de gens qui nous disaient à quel point la musique du groupe les avait touchés, d'une façon étonnante et inattendue. Mais je ne suis pas trop du genre à m'attarder sur le passé.

On vous voit rarement en concert en France. A quoi cela est il dû ?

Nous avons déjà joué en France trois fois, et nous aimerions vraiment le faire plus souvent, mais nous ne trouvons pas de promoteur [NDLR : air connu] ayant décidé de nous inclure dans son agenda. Si nous trouvons cette opportunité, nous viendrons avec grand plaisir. En fait, nous avons reçu un e-mail d'un promoteur concernant un éventuel concert en France. Nous allons voir si cela se concrétise. Nous aimerions également beaucoup participer à un de vos festivals.

Si tu n'avais pas été musicien, qu'aurais-tu aimé être ?

Un artiste, peintre ou sculpteur par exemple - j'ai aussi étudié l'art et l'histoire de l'art. Ou bien j'aurais aimé être footballeur professionnel !

Entretien réalisé par Alain SUCCA

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°64 - Hiver 2006-2007)