
PISTES :
1. Sacred Sound (11:40)
2. Red Dust Shadow (5:53)
3. You Never Will (4:54)
4. Born Brilliant (5:20)
5. Harvest Of Souls (24:29)
FORMATION :
Peter Nicholls
(chant)
Mike Holmes
(guitares, claviers)
Martin Orford
(claviers, chœurs)
John Jowitt
(basse)
Paul Cook
(batterie, percussions)
IQ
"Dark Matter"
Royaume-Uni - 2004
Giant Electric Pea - 52:18
Chaque nouvel album que sort un groupe important est toujours attendu avec une part d'impatience et une part d'appréhension. D'un côté, on est heureux de retrouver un de ses groupes favoris, et en même temps, on se demande si celui-ci va parvenir à nous enchanter une fois de plus. En plus de vingt ans de carrière, IQ a rarement déçu, pour ne pas dire jamais. Certes il y a eu les deux albums de l'ère «grosse maison de disques» (Nomzamo et Are You Sitting Comfortably ?), mais même si ceux-ci comportent quelques titres inévitablement plus «commerciaux», ils portent également en leur sein certaines des plus belles compositions du groupe. Depuis le nouveau et sans doute ultime redémarrage de la formation en 1993 avec Ever, le quintette de Southampton fait ce qu'il sait faire le mieux. C'est-à-dire une musique rock et symphonique, très bien écrite et interprétée, avec des compositions riches et contrastées, fière de ses influences passées et volontairement destinée à combler ses fans.
Lors de la chronique de The Seventh House en 2001, notre rédacteur en chef Olivier Pelletant écrivait en substance que cet album marquait un palier pour le groupe, et une sorte d'étalon-or pour une certaine forme de progressif moderne. Trois ans plus tard, IQ n'a pratiquement pas bougé d'un pouce, et ne le fera probablement plus. Ni plus haut (ils sont déjà au sommet !), ni plus bas (comment l'imaginer ?), ni foncièrement différent. IQ se «contente» désormais d'exploiter à fond toutes ses capacités, en modulant juste quelques atours. Et avec Dark Matter, son huitième album studio, IQ explore le côté obscur de sa force.
Avec la sortie, à quelques semaines d'intervalle, des nouveaux albums des deux groupes les plus importants issus de la renaissance progressive des années 80, il est tentant de faire un parallèle entre le Marillion de Marbles et le IQ de Dark Matter. D'un côté, on trouve un groupe qui s'est presque totalement renouvelé d'un point de vue musical, cherchant à chaque nouvel album à se démarquer du précédent, et sans cesse en quête d'un nouveau public. De l'autre, on a un groupe fidèle à ses racines, déterminé à jouer avant tout la musique qu'il aime, et totalement en accord et dans l'attente du public qui le suit depuis toujours. Deux démarches quasi opposées, deux visions contradictoires des musiques progressives, deux attitudes qui n'ont de cesse d'alimenter les débats entre amateurs, mais au final, deux bonnes raisons d'aimer la musique qui finit par nous rassembler. Le progressif est tout entier dans ces deux groupes : IQ en fait une relecture, Marillion le réadapte. Que du bonheur !
Dark Matter, plus encore qu'Ever ou même The Seventh House, peut s'appréhender comme une véritable compilation des traits de caractère observés au fil des ans sur tous les albums précédents (hormis peut-être le côté plus direct et commercial mentionné plus haut). On y retrouve en effet toute la noirceur de Tales From The Lush Attic et The Wake, avec le grand retour des nappes de mellotron de Martin Orford, le chant plus dynamique et théâtralisé de Peter Nicholls ou encore la frappe plus nuancée que ces dernières années de Paul Cook à la batterie. De Nomzamo et Are You Sitting..., on peut déceler les superbes emportements lyriques de Mike Holmes et les grandes envolées synthétiques de claviers. Enfin, plus proche de nous, on retrouve cette mélancolie exacerbée, ces (souvent) poignantes accalmies chantées, et ces somptueux développements instrumentaux dynamités par la basse de John Jowitt.
«Sacred Sound», qui ouvre l'album, est de facture très classique pour IQ, et nous conforte dans l'idée qu'on demeure en terrain connu avec Dark Matter. Martin Orford use de sonorités d'orgue qu'on n'avait plus entendu chez lui depuis un moment, et Peter Nicholls semble plus que jamais en confiance en se lançant dans des parties chantées plus «rock» que d'habitude, lorsqu'il attendait que la musique se calme pour intervenir. Le groupe affectionne toujours les contrastes entre sections véritablement noires et oppressantes et des passages plus légers et presque joyeux (imaginez le fameux sourire béat de Mike Holmes !). Le redémarrage instrumental du morceau au quart de sa conclusion est absolument magnifique. Dire que cette entrée en matière (qui dure près de douze minutes) est un temps fort de l'album est un doux euphémisme ! Les trois morceaux suivants, aux durées plus courtes (autour des 5 minutes), n'en sont pas moins intéressants. L'intro de «Red Dust Shadow», avec guitare acoustique et chant plutôt doux et posé, n'est pas sans rappeler le Pink Floyd de la face 1 de Meddle, mais le final somptueux au mellotron nous ramène au tout meilleur d'IQ version The Wake. «You Never Will» offre une palette d'ambiances un peu plus étranges, avec un chant plus maniéré mais également un court solo lyrique typique de Mike Holmes. Enfin, «Born Brilliant» est le morceau le plus «novateur» pour IQ, et aussi un des meilleurs de l'album. Construit autour d'une extraordinaire pulsation rythmique répétitive, sa force est tout bonnement phénoménale, et d'ailleurs ce titre rend encore mieux en concert tant il nécessite une puissance d'écoute hors norme. Sans doute conscient du potentiel de ce thème, le groupe le réutilise, dans un tempo différent, au cours du morceau de bravoure que constitue la suite finale «Harvest Of Souls».
Car évidemment, le point d'orgue de Dark Matter est bien sur ce titre fleuve de 24 minutes, le plus long jamais écrit par le groupe (relativisons tout de même, puis qu'il n'a que 3-4 minutes de plus que «The Last Human Gateway» ou «The Narrow Margin»). Cet «epic» renferme tout ce qu'on peut aimer chez IQ, et peut-être même un peu plus : de magnifiques parties de claviers (ah ces nappes d'intro presque Vangelisiennes !), des solos de guitare pointés vers le ciel, un chant émotionnel, des parties instrumentales conséquentes avec breaks à foison, et ce sens de la construction proche de la perfection, qui jamais ne laisse poindre le moindre temps mort ou le moindre sentiment de collage artificiel. Bien peu de groupes peuvent se targuer d'offrir des suites à tiroirs de cette qualité.
Dark Matter s'impose donc rapidement comme un album majeur de plus dans la discographie déjà imparable de nos amis anglais. Bien peu d'écoutes suffisent pour se dire qu'il y a là matière à de longues heures de plaisirs intenses. Avec un minimum de prises de risques mais une assurance débordante quant à ses capacités propres, IQ pérennise sa position de leader du rock symphonique actuel. Qui s'en plaindra ? En tout cas certainement pas les nombreux amateurs du groupe à qui cet album est tout entier dédié.
Christian AUPETIT
Entretien avec Martin ORFORD :
Dark Matter se situe dans une veine musicale finalement assez proche des albums Ever et The Seventh House. On peut donc en conclure que votre principale volonté est de satisfaire vos fans plutôt que d'explorer de nouvelles voies musicales. Qu'en penses-tu ?
Je me considère avant tout comme un compositeur de chansons destinées au divertissement, alors je ne suis pas vraiment intéressé par l'expérimentation musicale, et je ne l'ai d'ailleurs jamais été. Je pense que ce qu'ont écrit des gens comme Stockhausen, Cage et plus près de nous, Henry Cow ou Einsturzende Neubauten est très bien pour les intellectuels qui fréquentent les écoles d'art, mais personnellement je n'ai pas envie d'écouter ce genre de musique. Je préfère de loin écouter des choses qui me sont plus familières et qui offrent de bonnes mélodies. Et je pense que la majorité des gens sur cette planète raisonne comme moi.
La qualité est le maître-mot ici, et je pense qu'IQ fait un travail de qualité dans le genre que nous avons choisi, tant en terme d'écriture que de construction des morceaux. Il n'est pas nécessaire de tenter de repousser les barrières musicales; cela a été fait des dizaines de fois déjà, et le résultat produit généralement du bruit infâme (après tout, il n'y a que douze notes dans une gamme chromatique). Donc si tu considères que, de mon point de vue, tout a déjà été fait et qu'on se contente de faire du recyclage, il me semble que la moindre des choses est de rendre ce recyclage le plus mémorable et le plus réjouissant possible. Et je crois qu'on s'en sort pas mal avec IQ. Donc oui, rendre nos fans heureux est une considération majeure pour nous, mais composer de la musique que nous aimons et prendre du plaisir à la jouer est aussi très important. Je suis heureux de laisser l'exploration musicale aux groupes qui ne survivent que grâce aux subventions des affaires culturelles, puisque personne ne va jamais les voir.
A l'opposé de votre démarche, Marillion tente continuellement de se renouveler en quête d'un nouveau public. Qu'est-ce que cela t'inspire ?
Je pense que c'est courageux de la part de Marillion (pardon pour le jeu de mots - courageux se dit «brave» en anglais - ndt) de chercher à conquérir sans cesse un nouveau public, mais au final, je crois que c'est assez futile. Il me semble que tout le monde considère Marillion comme un groupe de progressif, alors pourquoi ne donnent-ils pas aux gens ce qu'ils réclament, donc du rock progressif ! Il n'y a pas de honte à rendre ses fans heureux, alors qu'il me semble assez indélicat de tenter de renouveler ses fans par d'autres qui n'arriveront peut-être jamais. Ne vous méprenez pas, j'aime beaucoup ce que fait Marillion, mais je crois que passer son temps à nier l'évidence, à savoir leurs racines progressives, est totalement inutile. Au moins dans IQ, nous sommes fiers de ce que nous sommes et de la musique que nous jouons.
Même si je considère que Dark Matter n'introduit pas de véritable changement dans votre musique, un morceau comme «Born Brilliant» a une approche plutôt inédite, avec cette pulsation rythmique très répétitive. Qui en est à l'origine ?
Ce sont Mike et Peter qui ont écrit ce titre. Ils ont une inclination pour l'expérimentation que je n'ai vraiment pas !
Avant d'enregistrer Dark Matter, vous travailliez sur le projet de ré-enregistrement de Tales From The Lush Attic, et je trouve que ce nouvel album à pas mal d'éléments en commun avec votre premier opus. Crois-tu qu'il y a là un phénomène conscient ?
J'ai commencé à travailler sur ce projet il y a 18 mois environ, mais les autres membres du groupe n'y ont pas encore véritablement participé. Je crois qu'il ne faut donc pas chercher de liens entre ces deux albums. Les seules choses qui peuvent rappeler l'atmosphère plus brute de nos premiers albums sont dues au fait que nous avons utilisé des sons plus naturels pour la batterie, et que j'ai composé la plupart des parties de claviers à l'orgue au lieu du piano. L'orgue CX-3 de Korg est un clavier avec un son «brut» qui convient très bien au rock, et à partir du moment où on s'est mis à l'utiliser, cela a durci le son d'ensemble du groupe.
Justement, sur ce nouvel album, tu as ressorti orgues et mellotron. Qu'est-ce qui t'a décidé à le faire ?
C'est parce qu' il n'y a rien de vraiment très intéressant en ce moment. Je pense qu'il n' y a pas eu d'améliorations majeures au niveau de la technologie des synthétiseurs depuis une bonne dizaine d'années, et tous les grands fabricants proposent plus ou moins la même chose en matière de sons. D'un autre côté, on trouve beaucoup de claviers et de modules capables de reproduire plein de vieux sons à la perfection, et c'est ça qui est véritablement excitant aujourd'hui. Donc l'ancien est la nouveauté actuelle si je puis dire ! Du coup, il m'a semblé logique d'utiliser ces sons très typés. D'un point de vue technique, les sons de mellotron sont issus d'un module Sample Tank pour Mac d'Apple, et le seul équipement authentiquement «à l'ancienne» provient des pédales de basse Moog Taurus.
«Harvest Of Souls» est votre plus longue composition à ce jour. Comment cette composition a-t-elle vue le jour ?
Quand on a commencé à écrire pour ce nouvel album, on s'est vite rendu compte que pas mal d'idées se prêteraient bien à former une longue suite. On a donc progressivement assemblé tous ces éléments, sans préjuger toutefois de la longueur finale qu'aurait cette pièce. Pour être honnête, je dois dire que nous étions encore en train d'écrire en même temps que le processus d'enregistrement était entamé. Et même si Mike (Holmes) avait en tête la façon dont les différentes parties devaient s'agencer, ce n'est vraiment qu'à la toute dernière limite que la forme finale du morceau est devenue apparente.
Dans ce morceau, les paroles indiquent clairement que vous contestez la position des américains en tant que «guerriers du monde» telle que veut l'imposer l'actuel président des États-Unis ? Est-ce qu'il te semble important pour un groupe d'exprimer ses opinions, politiques en particulier ?
En fait, comme Peter (Nicholls) est un parolier très subtil, les paroles peuvent être comprises à la fois comme pro et anti-américaines. Néanmoins, la majorité des membres du groupe est plutôt opposée à la guerre en Irak (et comme Peter est le parolier, il a parfaitement le droit d'exprimer ce point de vue). Mais je dois dire que je ne partage pas totalement cette position. Je préférerais de loin voir un restaurant Mac Donald à chaque coin de rue du Moyen-Orient plutôt qu'une mosquée, et je crois que le monde se porterait mieux si c'était le cas (bon évidemment, en évitant l'empoisonnement par la mal-bouffe!). Considère que mon opinion tient à ma haine de toute forme de religion !
Pour conclure, peux-tu nous donner des nouvelles des futurs projets du groupe, ainsi que de ta carrière solo ?
Du côté d'IQ,
notre prochaine
réalisation sera le DVD de la tournée des 20 ans
du groupe. C'est un projet quasiment terminé à ce
stade. Pour Jadis, je m'attends à voir débarquer
Gary Chandler chez moi un de ces jours avec de nouvelles compositions
sous le bras. Mais je dois avouer que mes priorités
immédiates pour cet été vont consister
à aller à la pêche et passer du temps
avec ma famille et mes amis. Il ne serait pas raisonnable de
s'embarquer dans un nouveau projet aussi vite, car il est
nécessaire de recharger ses batteries. Je pense me mettre au
travail sur un second album solo avant la fin de l'année,
mais je ne me mets aucune pression. Rien ne presse !
(chronique et entretien parus dans Big Bang n°54 - Juillet 2004)

