BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Indian Dream (7:55)
2. Train De Vie (4:03)
3. Memory Of Eagle (8:48)
4. Tap On Top (4:35)
5. War (8:10)
6. Obsession (2:04)
7. Crossing The Desert (10:07)
8. Ocean Song (3:39)

FORMATION :

Sylvain Gouvernaire

(guitares, clavier, basse fretless [piste 3])

Ian Mosley

(batterie)

Pete Trewavas

(basse)

Tarek Abaï-Chanab

(percussions)

Pete Parsons

(percussions - piste 4)

Susie Luff

(voix - piste 1)

IRIS

"Crossing The Desert"

France/Royaume-Uni - 1996

Autoprod. - 50:17

 

 


Il y aura donc eu (enfin !) un après-Arrakeen pour Sylvain Gouvernaire, ex-guitariste du groupe d'Aix-En-Provence qui fit beaucoup parler de lui il y a quelques années, notamment grâce à sa prestation en première partie d'un concert de Marillion au Zénith de Paris en 1989. Depuis, on savait Sylvain exilé en Angleterre (toujours en contact avec ses amis de Marillion), mais hormis sa participation au concept Casino de Geoff Mann et Clive Nolan, bien peu de nouvelles musicales nous parvenaient...

C'est donc à la surprise quasi générale que le présent CD fut découvert lors de la dernière tournée (en avril dernier) de Marillion en vente au rayon "merchandising"... Disponible au départ uniquement par l'intermédiaire de Blue Angel, il est désormais distribué normalement dans les grandes surfaces dites 'culturelles' depuis le 7 octobre.

Bien qu'autoproduit, ce premier album solo de Sylvain Gouvernaire dispose de moyens conséquents, tant dans l'aspect formel - un livret bien fourni, avec photos, un 'picture CD' reprenant l'illustration de la pochette, œuvre de Danny Flynn (très connu des amateurs de science-fiction pour avoir réalisé les couvertures de bon nombre de chefs-d'œuvre de ce style littéraire) - qu'au niveau de la production, excellente. De plus, le guitariste, qui officie également aux claviers, s'est adjoint les services de la section rythmique de ses rêves : Pete Trewavas et Ian Mosley (ce dernier co-composant deux morceaux). C'est sans doute ce qui explique (outre l'argument marking) le choix d'un nom de groupe (Iris, donc), car Crossing The Desert demeure bel et bien un album solo. En tout cas, cela fait du beau monde ! Reste à savoir maintenant quelle est la musique proposée...

Première et bonne surprise, ça ne ressemble pratiquement pas à ce que Sylvain jouait avec Arrakeen ! On n'a pas attendu si longtemps pour l'entendre nous jouer une resucée de son passé musical... C'est tout à son honneur de prendre ainsi les gens à contre pied. Il y a bien ici ou là quelques similitudes dans les compositions, notamment par cet attachement à alterner passages fiévreux et brusques accalmies au piano, ou par la présence de quelques superbes solos (quel Iyrisme, même si on est loin de l'envolée finale du "Monde Du Quoi" - sur l'album Patchwork -, par exemple !). Sylvain semble néanmoins modérer intentionnellement ce genre d'impulsions symphoniques, les réduisant au minimum 'syndical', pour se plonger dans un travail plus fouillé sur les harmonies, les sons, les ambiances. A aucun moment heureusement, la virtuosité ne prend le pas sur la composition, qui demeure mélodique avant tout. Le constat est donc définitivement inflexible: en aveugle, bien fort celui qui serait capable de faire le rapprochement entre Iris et Arrakeen (à noter cependant, en ouvrant les yeux, la présence paradoxale du Fourreux de Loisel au dos de la pochette du CD...) !

Deuxième surprise, la guitare, bien que meneuse de revue, n'est aucunement, comme on aurait pu le penser, omnipotente. Sur un titre, "Memory Of Eagle" (8:48), elle est même pratiquement absente. Les claviers ont donc un rôle non négligeable dans la musique d'lris, utilisés le plus souvent en nappes orchestrales ou en créateurs d'atmosphères 'planantes'. Bien sûr, on ne rencontre aucun véritable solo, ni de jeu délié (sauf lorsque le piano apparaît), ce que l'on peut tout à la fois comprendre (puisque Sylvain est avant tout guitariste) et regretter (l'avenir d'lris passe certainement par le recrutement d'un claviériste).

Crossing The Desert est donc constitué de huit morceaux instrumentaux (de 2:04 à 10:07), que l'on peut grossièrement ranger en deux catégories: les plutôt calmes ("Indian Dream", "Obsession", "Ocean Song" et "Memory Of Eagle") et les plutôt dynamiques (les quatre autres), ou l'on identifie sans se tromper la patte du frappeur lan Mosley (Trewavas restant quant à lui plus discret... comme à son habitude, serait-on tenté de dire !). Cette dichotomie s'opère bien sûr en fonction du rôle (voire de l'absence, comme on le faisait remarquer plus haut) que fait jouer Sylvain à sa guitare. C'est bel et bien cet instrument qui mène les débats, les faisant à sa guise se porter sur des thèmes légers ou plus profonds...

Le talent et la forte personnalité du musicien, à travers cette luxuriance d'ambiances, se révèlent donc au grand jour, et font de Crossing The Desert une authentique réussite. La musique découverte ici est en effet moins évidente (c'est-à-dire moins directement comestible) que celle qu'Arrakeen nous offrit naguère, mais possède une structure bien mieux charpentée, et donc plus à même de supporter sans outrage le poids des années...

Christian AUPETIT et Olivier PELLETANT

Entretien avec Sylvain GOUVERNAIRE :

Revenons quelques années en arrière : quelles furent les circonstances de ton départ d'Arrakeen ?

En fait, je ne suis pas parti, le groupe s'est démantelé petit à petit. Maïko est la seule à avoir quitté Arrakeen première version. Ensuite, devant la difficulté que nous rencontrions pour trouver quelqu'un pour la remplacer, et le fait que tout le monde était assez découragé du mépris que nous portaient les maisons de disques, Eric a arrêté le premier la musique à plein temps en reprenant un travail puis, alors que nous avions pensé un moment continuer à trois, Gauthier s'est bizarrement tiré à Paris pour s'inscrire dans une école de batterie jazz - ne me demandez pas d'expliquer les mystères du mécanisme cérébral de Gauthier, énigme pour tous jamais élucidée à ce jour ! Yves a commencé à flirter avec un groupe de reprises et à jouer dans les piano-bars. Tout ça malgré mon insistance dans mes tentatives de convaincre chacun d'entre eux que ce n'était pas le moment d'arrêter... Mais bon, ils étaient tous découragés, à bout de souffle. Il faut dire que nous avions bossé très dur pour la tournée Marillion puis pour "Patchwork", et que nous étions tous à plein temps dans la musique sans voir trop de résultats pécuniaires... Mais c'est dommage, car à mon sens, le travail commençait à porter ses fruits et le groupe commençait à bien sonner.

Pourtant, finalement, Arrakeen s'est reformé sans toi...

Oui. Ça s'est passé bien plus tard, alors que je m'étais déjà installé en Angleterre. Eric a eu envie de relancer le groupe, mais en dilettante cette fois. Avec tout le monde travaillant par ailleurs, et le batteur à 800 kilomètres ! Cela a donné Mosaïque qui, à mon avis, est le reflet exact de ce qu'un groupe qui travaille en dilettante peut produire, sans réelle production, assez "anarchique". Au début, j'ai eu un peu 'les boules' - car un groupe, c'est toujours un peu comme une histoire d'amour, etc. - mais finalement j'étais très content pour eux qu'ils aient pu mener cette expérience sympathique à bien. De toute manière, c'était à l'opposé de la philosophie initiale du groupe et cela s'entend. D'autre part, Arrakeen 2 est très différent de Arrakeen 1, puisque je composais environ 80% des morceaux du groupe et que j'en étais le "producteur artistique". De plus le style de guitare de Cyril [Achard] est complètement différent du mien... n'y voyez pas la moindre critique, je pense que c'est un musicien extraordinaire et j'ai de très bonnes relations avec lui !

Es-tu encore en contact avec les autres ex-Arrakeen ?

Tout à fait. Je suis toujours en très bons termes avec eux. Eric et Yves ont arrêté la musique totalement depuis pas mal de temps et travaillent : Eric est directeur commercial chez un vendeur de maisons individuelles, et Yves est boulanger ! Gauthier est le seul qui, à part moi, n'a pas tout arrêté : il a continué la batterie, et joue de temps en temps à Paris, notamment avec le groupe Big Mamma.

En 1992, on te retrouve comme participant au projet Casino. Comment t'es-tu trouvé impliqué ?

C'est Clive Nolan qui m'a contacté. Son projet initial était de reformer Twelfth Night, mais finalement seuls Geoff Mann et Brian Devoil, le batteur, ont participé. C'était plus le projet de Clive qu'un vrai groupe, même si Geoff avait un certain droit de regard. A l'origine, je devais être le seul guitariste. J'ai passé quelques jours au studio Thin Ice pour enregistrer mes parties. Certaines étaient écrites à l'avance, pour d'autres j'avais plus de liberté. Clive en a conservé la plupart, mais quelques-unes ont été refaites par Karl Groom. Je n'ai pas forcément été d'accord avec ses choix, mais il était entendu dès le départ que Clive avait, en tant que producteur, le dernier mot...

Des suites à ce CD furent-elles envisagées à l'origine, avant la maladie de Geoff Mann ?

Je ne sais pas vraiment. Je n'ai pas eu trop de nouvelles jusqu'à ce qu'un jour, mais c'était après la mort de Geoff, Clive m'appelle pour me demander si j'étais OK pour participer à un second CD de Casino. Celui-ci aurait été une sorte d'hommage à Geoff, dont les bénéfices auraient été reversés à sa famille. Mais finalement ça ne s'est pas fait...

Casino mis à part, quelles furent tes activités entre ton départ de France et la sortie, aujourd'hui, de l'album d'Iris ?

J'ai beaucoup composé et écrit, aussi bien des chansons que des morceaux instrumentaux. J'ai également travaillé avec le batteur Cozy Powell, qui a fait partie du Jeff Beck Group, de Whitesnake ou encore Emerson, Lake & Powell. C'est d'ailleurs son manager qui, aimant bien un ou deux instrumentaux sur ma démo, m'avait demandé d'en faire d'autres pour un éventuel album. Mais le projet resta sans suites, et je gardai donc les morceaux en question pour plus tard... J'ai aussi cherché et auditionné pas mal de chanteurs. J'ai donc travaillé avec quelques uns, notamment Damian Wilson de Landmarq et Threshold. J'ai également fait quelques sessions studio et live. Enfin, j'ai commencé à travailler avec Mark Kelly sur son futur projet solo, mais il a finalement décidé de le retarder pour produire Jump. Vivre de la musique de manière continue est rarement facile, et encore moins définitif surtout si on ne veut pas jouer - ou écrire - n'importe quoi. En Angleterre, j'étais obligé de donner des cours.

Quant et comment est né le projet Iris ?

Ça s'est passé début 1995, au moment où Mark a décidé d'arrêter de travailler sur son album, Ian [Mosley] m'a proposé de faire un album avec lui. Au début, il y a eu une période assez vague où nous ne savions pas si nous allions utiliser des morceaux que j'avais faits, déjà existants, ou bien si nous allions essayer d'en créer d'autres à partir d'impros que nous avions faites ensemble. Il est vite devenu clair que nous voulions faire des instrumentaux. Cela représentait un challenge, une approche intéressante. En plus, j'avais pas mal de morceaux instrus tous prêts que j'avais envie d'enregistrer... Et ça rappelait à Ian l'époque où il jouait avec Steve Hackett ! C'est un peu plus tard, alors que le projet prenait forme, que Pete [Trewavas] manifesta le désir d'y participer.

Pourquoi avoir choisi le nom d'Iris, et intitulé l'album Crossing The Desert ? Ce titre fait-il référence à tes "galères" passées ?

Quand il a fallu trouver un nom pour le projet, Ian m'a suggéré d'utiliser mon propre nom, étant donné que j'avais composé la quasi-totalité des morceaux. Mais personnellement, j'étais plutôt attiré par l'idée de présenter ma musique sous le nom d'un "projet". Nous avons alors pensé à différents noms possibles, et j'ai finalement choisi Iris qui, à part l'œil et la fleur, est aussi un prénom féminin en anglais, et un cyclone qui a dévasté les caraïbes... ce qui est en vérité mon but secret !!! Pour ce qui est du titre de l'album, je ne sais pas s'il est bon que je vous donne trop de détails. Il est sûr qu'aller en Angleterre, y rester, puis mener à bien ce projet, n'a pas été facile.

Même chose pour la pochette, sur laquelle on retrouve la créature de Loisel qui fut la 'mascotte' d'Arrakeen ?

Oui, je crois sincèrement que si l'on doit tout expliquer en termes clairs et crus, cela risque de casser le charme. Disons que la pochette a une double signification, générale - politique et philosophique - et personnelle. Je n'en dirai pas plus. Quant au fourreux, c'est bien sûr un clin d'œil au passé. Il y a de la nostalgie, et aussi un petit message, la constatation d'un état de fait...

Est-il vrai qu'un des morceaux de Crossing The Desert avait été joué sous une forme primitive lors d'un concert d'Arrakeen ? Duquel s'agit-il ?

C'est vrai. Le titre en question s'intitule "Memory Of Eagle". J'ai composé ce morceau à l'époque d'Arrakeen, tout comme "War" d'ailleurs. Nous l'avons joué une ou deux fois en concert à l'époque, et notamment à Paris, au Théâtre Dunois, sous le titre "Géraldine". Je suis bien content d'avoir pu l'enregistrer avec Ian à la batterie : on ne pouvait pas rêver mieux pour ce morceau !

Tu es maintenant de retour à Aix-en-Provence. Le projet d'Iris va-t-il malgré cela se prolonger par des concerts ou d'autres enregistrements ? Tes prestigieux collègues seront-ils à nouveau de l'aventure ? Et à part Iris, as-tu des projets ?

Je suis incapable de dire si mon retour en France est permanent. Ce qui est sûr, c'est que je compte bien donner une suite à ce premier album. J'ai déjà commencé à composer dans cette perspective. Ce sera sans doute assez différent de Crossing The Desert. J'envisage de m'entourer de musiciens pour peut-être tourner. Je ne pense pas que Ian ou Pete pourront être là car Marillion leur prend tout leur temps. Voilà ce que je peux vous dire aujourd'hui... après, allez savoir ce que l'avenir réserve !

Entretien réalisé par Aymeric LEROY

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°17 - Automne 1996)