BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

CD 1 :
1. Extroversion (Phase 1) (1:03)
2. Opportunistic Medicine (8:00)
3. Cheval – Volonté De Rocher (19:04)
4. Extroversion (Phase 2) (2:11)
5. Exit Permit (23:32)
6. La Rûche, Studio Nos 3, 4 & 7 (5:57)
7. Holy Fools (11:43)
8. Ataraxia (3:40)
9. Extroversion (Phase 3) (2:12)

CD 2 :
10. Extroversion (Phase 4) (1:14)
11. The Flight Onward (9:22)
12. Celestial Vessel (23:44)
13. Unity (3:25)
14. The Pilot (5:22)
15. Das Junkerhaus (5:22)
16. Extroversion (Phase )
17. The Voyage (16:09)
18. Exit Visa (6:48)
19. Extroversion (Phase 6) (4:07)

FORMATION :

Klas Assarsson

(percussions)

Jonas Christophs

(guitare)

Fredrik Johansson

(basse)

Mats Johansson

(claviers)

Kjel Severinsson

(batterie, percussions)

ISILDURS BANE

"MIND Vol. 2 - Live"

Suède - 2001

Record Heaven Music - 77:31 / 77:24

 

 

L'Isildurs Bane qui sort en 2001 le second volume de sa série expérimentale MIND (pour «Music Investigating New Dimensions», formule qui aurait été prétentieuse et pompeuse si elle avait été utilisée par un groupe moins méritant) n'est plus du tout le même, dans le paysage des musiques progressives, que celui qui nous en avait proposé, en 1997, le premier. Au cours de ces quatre années, la formation suédoise a gravi peu à peu, presque imperceptiblement, les échelons qui la séparaient encore du peloton des groupes progressifs reconnus par les amateurs comme les plus intéressants et importants.

Cette reconnaissance, bien différente de celle dont nous rebattent les oreilles les tenants de l'industrie musicale (cette «rencontre avec le public», à ce point orchestrée par le 'business' à grands renforts de budgets promotionnels, qu'on se demande ce que l'art a encore à y voir), est bel et bien essentielle, car il convient de noter que le précédent opus d'Isildurs Bane, The Voyage - A Trip To Elsewhere (1992), était largement aussi méritant, même si sa mise en forme très éclectique pouvait davantage rebuter le profane. Sans doute était-il en avance sur son époque : nul doute en effet que, s'il était publié aujourd'hui, il serait célébré d'emblée comme le chef-d'œuvre qu'il demeure à tous points de vue - écriture mélodique, richesse des arrangements, variété extrême de l'interprétation...

On ne se rend pas toujours compte combien, en l'espace d'une décennie, la donne a changé au sein de la communauté des amateurs de musiques progressives, et combien l'ambition y a retrouvé une légitimité en grande partie perdue pendant le purgatoire des années 80. Que, néo-prog mis à part, les Flower Kings ou Spock's Beard puissent être considérés comme l'une des expressions les plus 'commerciales' du progressif actuel, alors que leur musique, certes accessible, intègre tout de même des idées musicales complexes et audacieuses, montre à lui seul l'étendue des progrès accomplis grâce à l'avènement, dans le sillage d'Änglagård, d'une nouvelle génération de groupes. Groupes qui ont ouvert une nouvelle génération de mélomanes au progressif dans ses expressions les plus ambitieuses.

Tout cela pour dire que ceux qui attendaient, avec une impatience croissante, ce MIND - Vol. 2, sont bien plus nombreux que ceux qui, quatre ans plus tôt, tendirent l'oreille à l'annonce de la sortie d'un nouvel opus d'Isildurs Bane. C'est tant mieux : il n'y a aucune raison de souhaiter qu'une musique, quelle qu'elle soit, reste l'apanage d'un petit cercle d initiés. Et qu'on se rassure : vingt-cinq ans après ses débuts, et dans la logique d'une évolution stylistique pour le moins conséquente, l'élargissement de son public ne saurait inciter Isildurs Bane à mettre de l'eau dans son vin. Bien au contraire, puisque c'est justement son ambition qui est ainsi saluée...

Ceci étant posé, venons-en à ce MIND - Vol.2. Contrairement à ce que sous-entend le qualificatif 'live' apposé à son titre, ce double-CD n'est pas un 'album live' au sens traditionnel du terme. Outre qu'il mélange allègrement enregistrements effectués sur scène, pour des émissions de radio ou même dans le home-studio du groupe, il manifeste une volonté évidente de brouiller les pistes quant à l'origine précise de son contenu, ne distillant qu'ici et là quelques indices qui ne rendent que plus frustrante l'absence d'informations sur certaines plages.

On se contentera donc de ce que l'on peut deviner à l'écoute : que tel ou tel morceau où l'on entend la formation réduite (sans le violoniste Joachim Gustafsson) qui s'est produite en France en 1999 et 2000, a sans doute été enregistré en tournée en Europe, que tel autre où Isildurs Bane est manifestement entouré d'un orchestre et de divers invités provient quant à lui d'un concert exceptionnel donné en Suède. Et puis il y a donc les rares plages dont l'origine est précisée, la période couverte par MIND - Vol.2 s'étendant (au moins) de 1994 à 2000.

Difficile de résister à l'envie d'en savoir plus, mais c'est peut-être un tort, car dans le texte qui figure dans le livret, le groupe explique que ce flou, artistique pour le coup, constitue le concept même du projet, visant à illustrer la multiplicité de formes que peut prendre la musique d'Isildurs Bane. D'où ce voyage permanent entre des temps et lieux différents, et entre des formations/instrumentations réduites ou pléthoriques, où l'absence de mode d'emploi se veut une invitation à laisser nos sens, et nos émotions en particulier, primer sur tout a priori d'ordre intellectuel (cette idée est incarnée par une série de six courtes pièces de transition, «Extroversion», créées à partir de matériaux sonores volontairement disparates dont la réunion a pour but de désorienter l'auditeur...).

Et il faut bien avouer que si le chroniqueur peut se trouver frustré, dans son désir légitime d'étayer son analyse musicale par des éléments factuels, en revanche l'auditeur est comblé d'un bout à l'autre. En effet, l'un des ingrédients qui avait fait la réussite de MIND - Vol.1 était la richesse instrumentale déployée par le groupe et ses invités, pas au sens d'une saturation de l'espace sonore qui aurait été indigeste à la longue, mais au contraire d'une palette infinie de couleurs musicales, allant du minimalisme (un duo entre violon et vibraphone par exemple) au maximalisme (la combinaison d'une instrumentation rock électrique et d'une section de cuivres, voire d'un orchestre).

Mais cette aptitude d'Isildurs Bane et son leader-compositeur, Mats Johansson, à varier les registres à l'extrême au sein d'un même album vaut également, et c'est là qu'elle prend toute sa valeur, pour les incarnations successives d'une même composition, au fil de la discographie du groupe. Tout amateur d'Isildurs Bane se doit ainsi d'écouter le CD The Zorn Trio Plays Mats Johansson (1996), qui propose des arrangements des suites «The Voyage» et «La Ruche» pour violon, piano et violoncelle. Il donne une bonne idée de la pratique, fréquente en classique mais rarissime en rock, même progressif, consistant à adapter une composition aux effectifs instrumentaux les plus variés tout en conservant l'essence de ce qu'elle véhicule. Construites autour de motifs mélodiques très forts, les œuvres de Johansson ne perdent rien de leur impact lorsqu'elles sont jouées par un trio acoustique; et à l'inverse, la grandiose version symphonique que l'on découvre sur MIND - Vol.2, sous les intitulés «Exit Permit» (23:32) et «Exit Visa» (6:48), n'est que grandeur, jamais pompiérisme (à noter qu'une 'réduction' en quintette des principaux thèmes de «The Voyage» est également au programme).

Ainsi, même si la plupart des compositions présentes sur le double-CD nous sont déjà connues, toutes présentent l'intérêt d'avoir été ré-arrangées, étant injouables dans leur forme initiale par la formation scénique d'Isildurs Bane. Certains thèmes ont ainsi été condensés, voire regroupés sous forme de 'medleys', comme «Opportunistic Medicine», fusion de «Opportunistic Walk» et «Holistic Medicine», deux titres de MIND - Vol.1 séparés ici par un bref solo de batterie, ou encore ce 'digest' de Cheval - Volonté de Rocher, album le plus ancien revisité ici, et qui constitue apparemment l'acte de naissance du Isildurs Bane moderne. Il est vrai que les quatre albums précédents, sans être quantité négligeable, étaient le reflet d'un cheminement stylistique quelque peu erratique vers une maturité relativement tardive.

Outre cette revisitation lumineuse du 'back-catalogue' d'Isildurs Bane (dont les allures de bilan, crédibilisées par son emballage immaculé, sont assurément trompeuses tant elle ouvre au contraire des perspectives pour le futur), MIND - Vol.2 n'a pas omis de nous offrir son lot d'inédits ou de nouveautés. La nuance s'impose d'elle-même entre ces deux derniers termes tant «The Asylum», stupéfiante adaptation rock d'une suite de Viking Dahl (compositeur suédois des années 20 et collaborateur des fameux Ballets Suédois), sera restée gravée dans les mémoires de tous ceux qui ont vu Isildurs Bane à Corbigny ou à Paris. La métamorphose est digne de Keith Emerson, référence ultime en matière de 'classico-rock' - le bon goût en plus...

Totalement inconnue par contre est la suite «Celestial Vessel», longue de quelque 24 minutes, composée en vue d'un projet multimédia (détaillé dans le livret, auquel je vous renvoie pour plus de détails) célébrant le passage à l'an 2000. La version proposée sur MIND - Vol.2 est un composite des deux versions jouées à ce jour, l'une faisant intervenir en soliste un trompettiste, l'autre un tromboniste. L'œuvre est assurément a part dans la musique d'Isildurs Bane, cultivant un certain minimalisme et ne suscitant au final qu'un enthousiasme modéré. Pour le grand frisson, il faudra sans doute attendre le prochain album studio, probablement basé sur le projet ScreenPlay, dont un bref avant-goût (a priori guère significatif, hélas) nous est fourni par «We Shall Untangle All This Later», moins de 3 minutes d'une suite qui en dure 27 dans sa version intégrale.

Inutile de détailler encore davantage le contenu de ces deux CD, sinon pour saluer l'intelligence avec laquelle ces enregistrements ont été enchaînés les uns aux autres afin de constituer une expérience auditive aussi gratifiante que possible. Le concept MIND synonyme ayant tout d'éclectisme et d'ouverture d'esprit, fonctionne ici a plein, et les quelque deux heures et demie de musique proposées sur MIND - Vol.2 sont assurément à écouter d'une traite... et à réécouter et réécouter encore... 

Aymeric LEROY

(chronique parue dans Big Bang n°39 - Mai 2001)