BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. My River Flows (5:28)
2. Late Night Salvation (12:16)
3. Rose Colored Lenses (3:40)
4. Deception (7:17)
5. Crossfire (8:33)
6. Anything I Can Dream (3:22)
7. Abby’s Song (3:48)
8. Deafening Silence (21:36)

FORMATION :

Tom Galgano

(claviers, chant)

John Galgano

(basse, guitare, claviers, chant)

Paul Bremner

(guitare)

Brian Coralian

(batterie, percussions, programmation)

Greg DiMiceli

(batterie, percussions)

Anmarie Byrnes

(chant)

Laura Meade

(chant)

IZZ

"My River Flows"

États-Unis - 2006

Doone Records - 66:00

 

 

Izz a beau ne pas être le groupe progressif le plus productif qui soit, il peut au moins se vanter d'avoir suscité autour de lui une vague d'intérêt généralisé, doublée d'un large consensus autour de sa musique, au point de faire de la parution de ce nouvel album un événement attendu. Il faut dire que ce groupe américain occupe avec brio un créneau vital du rock progressif, en partie laissé vacant par la dissolution de TransAtlantic et le virage stylistique de Spock's Beard : celui d'un prog mélodique aux longs développements instrumentaux, à la fois pêchu et virtuose, symphonique et allègrement rentre-dedans, comme les américains savent si bien le faire. Populaire sans complaisance, en même temps élitiste sans se prendre la tête, la musique de Izz parle le langage de tout le monde (un peu à l'image du dernier Echolyn), sorte d'espéranto progressif qui finit par tous nous réunir. Et pour ne rien gâcher, on y décèle également un soupçon de modernité, de cette énergie juvénile que de nombreux groupes, à force de fignolage, ont fini par mettre au placard. Du naturel et de la désinvolture, voilà peut-être le secret de cette étonnante potion magique...

Quoi qu'il en soit, Izz vient de frapper un grand coup avec ce My River Flows. Je ne vous ferai pas languir davantage : notre quintette new-yorkais, augmenté de deux choristes, nous offre là son album le plus abouti et le mieux produit à ce jour, bien plus cohérent en tout cas que le brillant fourre-tout de Sliver Of A Sun, ou le curieusement bicéphale I Move (sur lequel on pouvait déjà entendre les chanteuses Anmarie Byrnes et Laura Meade, désormais recrutées à plein temps). Une maturité que l'excellent Ampersand Vol. 1, pourtant constitué de chutes de studio, laissait déjà entrevoir. Aussi éclectique qu'à son habitude, Izz explore de nouveau plusieurs formats musicaux, allant de la chanson allègre façon Beatles à la suite à rebondissements (les 21 minutes de «Deafening Silence»), mais avec une unité sonore, une constance d'inspiration et un ordonnancement rigoureux qui confèrent à l'ensemble un solide équilibre. La cohésion dans la diversité, en quelque sorte.

Sans doute mieux mises en valeur que par le passé, grâce à cette mise en forme plus homogène, mais aussi une production rutilante (exit les affreuses percussions électroniques de I Move...), les compositions acquièrent une puissance et une limpidité mélodique qui en simplifient d'autant la lecture. Sans se départir d'une énergie parfois très rêche (les guitares mordantes et l'âpreté du titre éponyme), Izz a peut-être mis de côté ses penchants les plus expérimentaux, parfois presque crimsoniens (aucun équivalent, par exemple, au «Star Evil Gnoma Su» de I Move), au profit d'une unité stylistique plus tempérée, un rock moderne et capiteux dans lequel on décèle tout de même l'influence récurrente de Yes. Impossible, en effet, de ne pas penser à l'illustre formation britannique en écoutant le chœur final si caractéristique de l'épique «Last Night Salvation», ou encore le jeu de guitare de Paul Bremner, qui semble rendre un véritable hommage à Steve Howe sur «Crossfire».

Mais il serait vain de forcer plus loin cette comparaison, de toute façon très circonscrite : Izz possède avant tout une personnalité très affirmée, à laquelle s'ajoute une virtuosité à toute épreuve, qui lui permet d'oser quelques hardiesses instrumentales détonantes, comme ce fabuleux double solo de batterie sur «Late Night Salvation» (mention spéciale pour la section rythmique ultra-bétonnée, assurée à «quatre mains» par Greg DiMiceli et Brian Coralian). Un talent mature que la pièce finale, «Deafening Silence», un épic de plus de 21 minutes, confirme de la plus belle des façons. Non content d'être le titre le plus long que Izz nous ait offert à ce jour, il est aussi celui où le groupe fait preuve de la plus grande délicatesse, une suave élégance faite de contrepoints mélodiques transparents et de gracieux couplets faisant alterner chants masculin et féminin. A certain égards, le flottement mélancolique qui s'en dégage me rappelle le climat éthéré du «Eyes Of A Seer» de Kalaban, autre groupe américain dont l'album Resistance Is Useless, un des meilleurs produit sur ce continent au cours de la décennie passée, mériterait d'être redécouvert. C'est en tout cas une composition d'une grande sensibilité, qui nécessite plusieurs écoutes pour en appréhender toutes les finesses.

Evidemment, il y en aura toujours pour critiquer le groupe sur des travers accessoires, comme par exemple cette vilaine pochette (pas franchement pire que les précédentes, d'ailleurs, d'autant qu'elle a au moins le mérite de nous présenter enfin les membres du groupe en photo). Ce qui manque à Izz pour se hisser réellement au premier plan de la scène progressive, outre une productivité peut-être plus soutenue, c'est un peu de «glamour», un habillage suffisamment personnel pour affirmer son caractère si singulier. Malgré tout, cette absence d'ostentation contribue à me rendre la formation encore plus sympathique, comme si elle témoignait d'une démarche artistique authentique, le fond primant définitivement sur la forme. Car de ce point de vue, comment ne pas être comblé : dense, émotif, mélodique à souhait, inventif et rafraîchissant, My River Flows a toutes les chances d'être bien placé dans les futurs classements de fin d'année. Brilliant, Izzn't It ?

Olivier CRUCHAUDET

(chronique parue dans Big Bang n°61 - Avril 2006)