BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. All I Know Is Tonight
2. Stardust Hotel
3. For All You Happy People
4. Oslo Skyline
5. Swedenborgske Rom
6. Mikado
7. I Have A Ghost Now what ?

FORMATION :

Harald Froland

(guitare, effets)

Andreas Mjos

(vibraphone, omni chord, guitare, marimba, percussions, glockenspiel)

Martin Homtveth

(batterie, percussions, voix)

Ketil Vestrum Einarsen

(flûte, saxophone, wind controller)

Line Homtveth

(tuba, percussions, voix)

Lars Homtveth

(saxophone soprano, clarinette, guitare acoustique, claviers, glockenspiel, voix)

Even Ormestad

(basse, guitare, piano, marimba)

Lars Wabo

(trombone)

Mathias Eick

(trompette, contrebasse, vibraphone, claviers, voix)

Andreas Hessen Schei

(synthétiseur, Fender Rhodes, Wurlitzer, piano, Mellotron)

JAGA JAZZIST

"What We Must"

Norvège - 2005

Ninja Tune - 46:04

 

 

Cela fait quelque temps déjà que le milieu progressif commence à s'intéresser à Jaga Jazzist et son jazz-électro cuivré et ambitieux. Outre les détours réguliers de ses tournées par la France, on se souvient notamment d'une mémorable première partie de Magma aux Nancy Jazz Pulsations fin 2003. En l'espace de deux albums - A Living Room Hush (2001 ) et The Stix (2003) - complétés par une floppée d'EP riches en inédits -, le big-band (10 musiciens en tout) dirigé par le jeune multi-instrumentiste Lars Homtveth (guitares, saxophones, flûte) a commencé à se forger une réputation enviable auprès d'un public de plus en plus large.

Pour être honnête, c'est le milieu plutôt «branché» du jazz-électro qui s'est laissé séduire le premier. Et pour cause : les rythmes électroniques façon «jungle» occupent une place importante dans l'univers sonore de ces deux premiers opus, et malgré la richesse et la qualité des compositions, le public progressif, pour peu qu'il s'estime de surcroît réfractaire à tout ce qui porte l'étiquette «jazz», restait encore sur la réserve. Voilà qui pourrait changer avec la parution de What We Must, formellement plus proche des canons formels du progressif.

Pour créer ce troisième album, les norvégiens ont décidé de se réunir dans la forêt pour de longues jam-sessions, histoire de recréer une alchimie de groupe et de poser de nouvelles bases de travail. Grand bien leur en a fait, car le résultat de ces répétitions dépasse largement toutes les espérances. Car, à l'instar d'Erik Truffaz et de son Walk of the Giant Turtle par exemple, les jeunes nordiques ont délaissé (temporairement ?) leurs rythmes électro/drum'n'bass pour utiliser le plus souvent une «vraie» batterie. Et autant le dire tout de suite, le résultat est assez bluffant.

Comme dirait par exemple un journaliste des Inrocks ou de Magic, ce What We Must nous plonge dès lors dans une sorte de post-rock aux douces résonances jazzy, voire même dans un certain shoe-gazing du meilleur aloi. Même si celui-ci n'aurait pas forcément tort en utilisant ces termes savants, évoquant les doux noms de Tortoise ou de My Bloody Valentine, je leur accolerais pour ma part un autre adjectif moins «rock'n'rollement correct», à savoir celui de progressif. Car de prog, il en est fortement question dans cet album. Grâce à une instrumentation riche et variée, allant d'une section de cuivres complète à un vibraphoniste, en passant par des claviers estampillés 'seventies' et autres effusions guitaristiques d'une folle puissance, ce joyeux big-band fait plus que tutoyer notre genre de prédilection.

S'il s'éloigne de l'electronica pour embrasser les joies d'une musique un peu plus immédiate, Jaga Jazzist n'a tout de même pas abandonné son ambition et sa quête d'esthétisme raffiné. En témoigne la durée des morceaux qui, exception faite d'un «For All You Happy People» en forme d'interlude, oscille entre 6 et 9 minutes. Sur ces plages sont ainsi développés des thèmes entêtants, empreints d'une luminosité que l'on retrouve rarement chez des groupes plus typiquement étiquetés post-rock.

Dès l'introduction de l'album, «All I Know Is Tonight» (7:40), Jaga Jazzist s'en donne à cœur joie et nous en met plein la vue. Démarrant sur les chapeaux de roue avec une mélodie où tous les instruments se réunissent dans un tourbillon jubilatoire, ce What We Must s'écoulera dès lors sans baisse de régime apparente. «Oslo Skyline» (5:31) vous entraînera sur des terres clairement progressives, tandis que «Swedenborgske Rom» (8:46) et sa lente et sublime progression vous entraînera plus du côté d'un post-rock classieux. L'album se terminera sur une touche subtilement électronique, rappelant les anciens albums du groupe, accompagné par un thème au vibraphone soulignant une nouvelle fois l'influence du jazz sur le groupe.

What We Must est, à n'en pas douter, l'une des très belles surprises de cette année. Il est d'ailleurs assez étonnant de voir à quel point ce groupe remporte les suffrages au sein des différentes chapelles musicales. Que ce soit du côté des amateurs d'électro, d'indie-rock, de jazz ou de rock progressif, chacun pourra finalement y trouver son compte. L'air de rien, et pour notre plus grand plaisir, Jaga Jazzist se joue des étiquettes et nous offre une musique tout simplement... belle.

Julien GOARNISSON

(chronique parue dans Big Bang n°59 - Octobre 2005)