BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

The Bruised Romantic Glee Club pochette

PISTES :

CD 1 :
1. The Bruised Romantic Glee Club (7:34)
2. Variations On A Theme By Holst (1:15)
3. Catley's Ashes (6:15)
4. When Peggy Came Home (2:00)
5. Highgate Hill (6:23)
6. Forgiving (5:06)
7. No One Left To Lie To (4:56)
8. The Things We Throw Away (4:13)
9. Doxi, Dali And Duchamp (4:54)
10. Srebrenica (3:38)
11. When We Go Home (5:51)

CD 2 :
1. As Long As He Lies Perfectly Still (3:03)
2. That Still and Perfect Summer (0:55)
3. Astral Projection In Pinner (0:59)
4. Pictures of an Indian City (8:07)
5. Nirvana for Mice (4:31)
6. Islands (9:28)
7. The Citizen King (6:26)
8. Soon After (1:47)

FORMATION :

Mark King

(basse)

Gary Barnacle

(flûtes, piccolo, saxophones)

Clive Brooks

(batterie)

Lyndon Connah

(piano)

Robert Fripp

(guitare électrique, soundscape)

John Giblin

(basses fretless et acoustique)

Gavin Harrison

(batterie)

Hugh Hopper

(basse)

Jakko M. Jakszyk

(guitares électrique et acoustique, flûte, percussions, cordes, balalaika, claviers, programmations, sitar, Mellotron, stylophone, Irish whistle)

Caroline LaVelle

(violoncelle)

Dave Stewart

(orgue, piano, basson, harmonium, claviers, piano, programmations)

Dinesh

(tabla, chant)

Chris Baker

(voix)

 Camille Jakszyk

(chant)

Ian MacDonald

(flûte)

Nathan King

(basse)

Suzanne J. Barbieri

(chœurs)

EXTRAITS AUDIO :

JAKKO M. JAKSZYK

"The Bruised Romantic Glee Club"

Royaume-Uni - 2006

Iceni/The Orchard - 52:05/35:16

 

 

Pour la majorité des amateurs de rock progressif, Jakko Jakszyk est un relatif nouveau-venu, connu principalement pour sa participation, depuis 2002, au 21st Century Schizoid Band, où il tient le chant et la guitare au milieu de vétérans des premières formules de King Crimson. Pourtant, ce musicien talentueux, au patronyme si difficile à orthographier correctement qu'il a souvent préféré œuvrer sous son seul prénom, a derrière lui une carrière bien remplie, qui s'étend sur près de trois décennies, et dont The Bruised Romantic Glee Club vise de toute évidence à proposer un bilan. Un bilan qui ne se limite pas aux considérations artistiques : c'est aussi la réflexion d'un bientôt quinquagénaire à la biographie singulière, qui a réussi à surmonter une phase de dépression (la fameuse mid-life crisis) avant de connaître une renaissance personnelle (les joies d'une paternité tardive) et artistique.

Comme l'explique Jakko dans les abondantes notes de pochette de l'album, ses premières influences musicales, lorsqu'il était adolescent au début des années 70, étaient King Crimson et l'école de Canterbury. Malheureusement, lorsque vient le moment de débuter sa propre carrière (il fête ses vingt ans en 1978), le rock progressif n'a plus, c'est le moins que l'on puisse dire, le vent en poupe. Son premier groupe, 64 Spoons, se séparera sans avoir pu sortir un disque (un CD d'archives sortira finalement quinze ans plus tard), une situation qui se répétera à l'identique un nombre invraisemblable de fois pour le décidément malchanceux Jakko.

Son groupe suivant aurait dû le propulser au firmament de la scène de Canterbury, puisqu'il se retrouve chanteur et guitariste de Rapid Eye Movement aux côtés de deux ex-Hatfield and the North et National Health, le claviériste Dave Stewart et le batteur Pip Pyle. Une fois encore, cette aventure ne laissera aucune trace discographique : alors que Stewart connaît un succès commercial inattendu en duo avec Colin Blunstone («What Becomes Of The Brokenhearted») puis Barbara Gaskin («It's My Party»), Jakko lui-même se voit proposer un contrat en solo, et le quatuor se dissout courant 1981 avant d'avoir eu le temps d'enregistrer...

La décennie qui va suivre s'apparentera hélas pour Jakko à un parcours du combattant. Bien que respectant les contraintes de formatage alors en vigueur dans l'industrie du disque, il va connaître à deux reprises la mésaventure que craignent tous les musiciens : enregistrer un album qui, au final, ne sera jamais publié, pour cause de labels trop frileux ou au bord de la banqueroute. Pour survivre en attendant des jours meilleurs, Jakko travaille en tant que musicien de studio, tout en participant à des groupes plus ou moins ponctuels, comme The Lodge avec John Greaves et Peter Blegvad (un album en 1987) ou Dizrythmia, qui l'associe au musicien indien Pandit Dinesh, au jeune batteur Gavin Harrison et au mythique contrebassiste Danny Thompson. Sa carrière solo, elle, n'en finit pas de démarrer. Il lui faudra attendre le début des années 90 et le renouveau des labels indépendants pour réussir enfin à publier, chez Voiceprint, ses premiers opus solo, sur lesquels il est entouré notamment des anciens membres du groupe Japan.

Ceux-ci connaîtront un certain retentissement, car Jakko a entre-temps rejoint Level 42, dont l'âge d'or commercial est certes révolu, mais qui continue alors à tourner aux quatre coins du monde. Au bout de trois ans, le groupe se sépare et Jakko peut se consacrer à nouveau à ses projets personnels. C'est justement à ce moment que la BBC lui propose de produire une émission consacrée à sa propre vie. Ce sera The Road To Ballina, publié en CD en 1996, où Jakko raconte qu'il a été adopté à l'âge de 18 mois. Né Michael Lee Curran, il est rebaptisé par son père adoptif, d'origine polonaise, et ne retrouvera sa mère biologique - Peggy Simpson - qu'à 25 ans, au terme de longues recherches qui le mèneront finalement dans l'Arkansas. Avant de quitter son Irlande natale, celle-ci était chanteuse et avait même connu un certain succès...

Bizarrement, ce détour autobiographique précédera un long silence discographique pour un artiste prolifique que l'on s'attendait à voir continuer à publier régulièrement de nouveaux albums. Au lieu de cela, il travaille surtout comme producteur et compositeur de musiques pour la télévision et la pub, même si on l'entend chanter et jouer sur, entre autres, l'album solo de Pip Pyle, Seven Year Itch, sorti en 1998.

La même année se produit dans sa vie un événement personnel qui aura de grandes répercussions pour la suite de sa carrière : il épouse en secondes noces Amanda, qui n'est autre que la fille de Mike Giles, le premier batteur de King Crimson. C'est ce lien familial qui lui vaudra d'être sollicité, quatre ans plus tard, pour faire partie du 21st Century Schizoid Band, monté suite à l'échec des diverses tentatives de reformation du line-up originel de King Crimson. Excellent chanteur et guitariste, Jakko devra remplacer à la fois Robert Fripp et les divers chanteurs qui se sont succédé à ses côtés. Une mission impossible, pourtant accomplie au-delà des espérances, ce qui lui vaudra d'être accueilli à bras ouverts par les amateurs de King Crimson. Pendant trois ans, les tournées se succèdent (Mike Giles cédera sa place à Ian Wallace après la première), différents CD et DVD live sont publiés, et l'éventualité d'un album studio sera même évoquée. Hélas, depuis 2004, le groupe est en stand-by, pour des raisons que Jakko nous explique dans l'entretien qui suit, et l'éventualité d'une réactivation semble pour le moment improbable...

C'est dans ces circonstances incertaines que Jakko s'est finalement décidé, début 2005, à mettre en chantier un nouvel album solo. Pour l'occasion, il a réuni autour de lui un casting de rêve, véritable synthèse des rencontres marquantes de sa carrière : de Dave Stewart à Mark King (bassiste et leader de Level 42) en passant par ses collègues du Schizoid Band, Mel Collins en tête, le fidèle Gavin Harrison (aujourd'hui batteur de Porcupine Tree) et même, ô surprise, Robert Fripp en personne.

Si Jakko dit avoir envisagé au départ un album à dominante instrumentale, celui-ci est finalement majoritairement chanté. C'est qu'il avait beaucoup de choses à nous raconter : sur sa mère biologique, emportée par la maladie d'Alzheimer; sur la violence exercée sur lui, enfant, par son père adoptif; sur le lieu de sa naissance, le quartier de Highgate Hill à Londres, longtemps fantasmé faute d'y être retourné; ou encore sur la psychanalyse qu'il a suivie pour sortir de sa dépression. Six chansons au total, plus ou moins dominées par la voix : parfois un peu écrasées, comme si certains vieux réflexes n'avaient pas totalement disparu (l'étouffant «No One Left To Lie To»); le plus souvent rehaussées de développements instrumentaux mettant tour à tour en vedette Jakko et ses différents solistes invités (Mel Collins, impérial aux saxophones et à la flûte, le plus souvent, mais aussi Dave Stewart pour un étonnant chorus de piano jassz dans "Doxy, Dali and Duchamp", ou Robert Fripp pour des fioritures guitaristiques discrètes mais essentielles sur deux morceaux).

Ceux qui ont découvert Jakko au sein du 21st Century Band auront pu constater qu'en plus d'être un guitariste accompli, capable de reproduire les plans les plus alambiqués de Robert Fripp, il a été doté par la nature d'une très belle voix, qui fait merveille aussi bien sur les ballades que les morceaux plus rock. La présence plutôt conséquente de celle-ci sur The Bruised Romantic Glee Club est donc tout à fait bienvenue, d'autant que son expérience crimsonienne semble l'avoir débarrassé d'une bonne partie des tics 'poppisants' qui affectaient ses précédents albums. Certains maniérismes n'ont pas totalement disparu, mais sobriété et dépouillement sont à l'ordre du jour, maximisant l'impact émotionnel des parties chantées.

Le guitariste s'exprime plus épisodiquement, connaissant son heure de gloire (façon 'guitar-hero') dans "Catley's Ashes", instrumental entre prog et jazz-rock composé pour le Schizoid Band, et où l'on retrouve d'ailleurs Mel Collins (belle complémentarité mélodique entre sax et guitare), ainsi qu'une section rythmique de grande classe : Mark King à la basse et Gavin Harrison à la batterie. Ce dernier, vieux copain de Jakko comme on l'a vu (en plus d'être le remarquable instrumentiste que l'on sait), est présent quasiment s'un bout à l'autre de l'album, apportant à l'ensemble une constance rythmique essentielle. Bien qu'ayant enregistré leurs contributions à des moments et des endroits différents, les quatre musiciens parviennent à faire vivre le morceau dans une osmose instrumentale certes virtuelle, mais palpable. Un petit bijou de rock progressif dans la grande tradition - même les nappes de Mellotron sont au rendez-vous !

La guitare tient aussi la vedette, quoique plus brièvement, dans deux pièces de transition qui n'auraient pas déparé l'un des récents concept-albums de Camel : «When Peggy Came Home», évocation de l'Irlande (avec l'incontournable tin-whistle), ou «Srebrenica», inspiré d'un air traditionnel balkan, et dédié à la mémoire des victimes du conflit yougoslave. Un thème composé à l'origine pour un documentaire, tout comme «Variations On A Theme By Holst», courte pièce pour quatuor classique où Ian McDonald, pour sa seule apparition sur l'album, tient la flûte. On retrouve aussi Jakko à la guitare acoustique sur une très belle pièce instrumentale, «The Things We Throw Away», composée par - et interprétée en duo avec — Lyndon Connah, l'ancien batteur des 64 Spoons, ici pianiste. Les deux complices font montre d'une parfaite osmose dans les unissons mélodiques acrobatiques qui émaillent cette composition tout en finesse.

Les cinquante et quelques minutes de The Bruised Romantic Glee Club nous font traverser une large gamme d'ambiances et d'émotions, mais la tonalité dominante reste plutôt nostalgique et mélancolique, à l'instar des séquences qui ouvrent et ferment le CD - le début du morceau titre (avant que le refrain, plus musclé, ne prenne l'auditeur par surprise), et la chanson finale, «When We Go Home», d'une infinie tristesse, accentuée par les harmonies vocales de Suzanne Barbieri. La dimension thérapeutique que présente cet album pour son auteur est évidente; heureusement, et contrairement à ce que suggère celui-ci dans le texte introductif (où il reprend à son compte la fameuse boutade : «j'ai souffert pour mon art - à votre tour maintenant !»), son caractère par nature égocentrique n'exclut pas, loin s'en faut, le plaisir de l'auditeur !

Quand l'autocomplaisance prend la forme du second CD, constitué de reprises de morceaux qui ont marqué sa jeunesse, on applaudit même des deux mains et on en redemande ! Ces 35 minutes de prog pur et dur sont en effet un régal de bout en bout. Une place de choix est logiquement réservée à King Crimson, avec une version 'indianisante' de «Pictures Of A City» (pour laquelle Pete Sinfield s'est fendu d'un nouveau texte), dominée par les tablas de Pandit Dinesh et où Jakko confirme qu'il est un guitariste accompli; et une version magnifique (qu'il est même permis de préférer à l'originale) du morceau-titre d'Islands, où l'on retrouve deux des membres du King Crimson de l'époque (Mel Collins, à la flûte basse et au sax soprano, et Ian Wallace), et qui reste d'abord très fidèle à l'original (prestation impeccable de Dave Stewart au piano) avant de déboucher sur un développement plus énergique, théâtre de splendides envolées lyriques de la guitare et du sax. Plus inattendu, Jakko reprend deux morceaux du premier album d'Henry Cow : «Nirvana For Mice», où l'écriture alambiquée de Fred Frith est tempérée par un réel souci mélodique, et où le remplacement du sax ténor free par la guitare dans la partie centrale «recadre» l'ensemble dans une optique purement progressive; et «Nine Funerals Of The Citizen King», où le mimétisme avec l'original est beaucoup plus prononcé - l'étrangeté fascinante de la chanson crépusculaire de Tim Hodgkinson s'assortit étonnamment bien avec le reste du CD. Enfin, «As Long As He Lies Perfectly Still», écrit par Robert Wyatt et Mike Ratledge en hommage à leur ex-acolyte Kevin Ayers et issu du l'album Two de Soft Machine, ouvre le CD sur une tonalité canterburienne prononcée. Dave Stewart livre ici une prestation 'vintage' époustouflante (orgue 'fuzz' plus vrai que nature !), soutenu par la rythmique de Hugh Hopper et Clive Brooks (son ancien complice de Egg). Enregistrée en mars 2000 pour une anthologie (pas franchement recommandable) concoctée par Voiceprint, cette excellente reprise (prolongée par un double coda inédit) se voit enfin proposée dans un contexte digne de sa très haute qualité, achevant de rendre ce double CD incontournable.

Ce détour par le passé, prolongeant et élargissant l'expérience (révolue ?) du 21st Century Schizoid Band, a visiblement permis à Jakko Jakszyk de se retrouver en tant qu'artiste, et d'exprimer sa personnalité musicale sous le signe des plus hautes ambitions, en assumant fièrement l'héritage du rock progressif des années 70. Notre genre musical de prédilection n'est peut-être pas près de sortir du purgatoire médiatique dans lequel il croupit depuis près de trente ans, mais que des musiciens de cette géneration, obligés à cacher ou renier cette influence pour éviter d'être excommuniés par les cerbères du rock'n'rollement correct, la revendiquent à nouveau (le cas n'est pas isolé) apparaît comme un signe des temps plutôt rassurants...

Aymeric LEROY

Entretien avec Jakko JAKSZYK :

Jakko M. JakszykCet album fait suite à un silence inhabituel de ta part, puisque tu avais régulièrement publié, ou tout au moins enregistré puisque certains ne sont pas sortis, des albums solo tout au long des années 80 et 90. Pourquoi une si longue attente ?

Il y a plusieurs raisons. Pour commencer, je me suis marié, j'ai eu des enfants, et la nécessité de gagner ma vie m'a amené à mettre ma carrière entre parenthèses. Mais contrairement aux apparences j'ai énormément travaillé durant toutes ces années ! J'ai composé et enregistré de la musique pour divers spectacles et manifestations de par le monde, pour des publicités télévisées, et j'ai également produit un album de Sheila Nichols entre Londres et Los Angeles, ainsi que l'album Choices Under Pressure de Peter Blegvad. J'ai aussi réalisé la suite de The Road To Ballina, l'émission radiophonique autobiographique que m'avait commandé la BBC il y a une dizaine d'années. Vous le voyez, je n'ai pas chômé ! Il m'a cependant fallu attendre l'année dernière pour me retrouver en situation de pouvoir réaliser un nouvel album solo dans des conditions de totale liberté artistique.

Effectivement, cet album est assurément ton plus ambitieux à ce jour. Il marque une évolution claire vers le rock progressif, alors que ton travail respectait jusqu'ici un certain formatage «pop». Dans quelle mesure peut-on attribuer celle-ci à ta participation au 21st Century Schizoid Band ? Dirais-tu que l'environnement musical actuel est également plus propice à un tel parti-pris artistique ?

Il est vrai que jouer dans le Schizoid Band m'a remis en contact avec la musique qui avait déclenché ma vocation artistique au départ. Ça m'a aussi permis de réévaluer ce qui, dans la musique, m'avait ému et stimulé quand, adolescent, j'ai commencé à en écouter et à en jouer. Dans le passé, je ressentais le besoin de donner à ma musique une apparence formelle commerciale, en espérant subvertir ce format en m'autorisant certaines audaces, harmoniques notamment. Cet album reflète beaucoup plus pleinement ma véritable personnalité.

L'idée de cet album doit beaucoup à mon vieux copain John Thirkel, qui était trompettiste dans Level 42, et qui dirige aujourd'hui un label. C'est lui qui m'a convaincu que je pouvais réaliser un album et le diffuser par internet, et pouvoir faire un peu moins de travail «alimentaire» et un peu plus ce que j'ai vraiment envie de faire. Au départ, mes ambitions étaient plutôt modestes, et j'avais plutôt en tête un disque à dominante instrumentale, focalisé sur mon travail de guitariste. Finalement, il en aura été autrement...

Il est vrai qu'il n'y a plus aujourd'hui le même rejet qu'il y vingt ans vis-à-vis du rock progressif. Je m'en suis rendu compte en discutant avec les spectateurs des concerts du Schizoid Band. J'ai constaté que, parmi les gens qui faisaient la queue pour faire dédicacer leurs disques, il y avait beaucoup d'adolescents. Cette musique semble attirer un nouveau public plus jeune. Ça m'a certainement influencé à un niveau subliminal, mais d'un point de vue strictement artistique, je me suis laissé guider par mon inspiration !

Dans ta jeunesse, tu écoutais beaucoup de rock progressif, et pas forcément la frange la plus accessible du genre : King Crimson, Henry Cow, école de Canterbury... Quand a débuté ta carrière de musicien, au début des années 80, ce n'étaient pas des influences facilement avouables, et il t'a fallu canaliser ton discours dans un format commercialement «acceptable». As-tu vécu difficilement cette contrainte ? Est-elle aussi présente aujourd'hui ?

Je ne me sentais pas complètement en décalage avec ce qui se faisait en musique à cette époque. Dans les dossiers de presse et les interviews, je disais souvent que mes principales influences étaient les Monkees et Henry Cow ! Je ne reniais pas du tout ce passé-là. J'ai longtemps cru qu'il me serait possible de connaître le succès sans forcément faire trop de concessions. Bon, ça n'a pas vraiment marché dans mon cas, mais après la période punk, il y a eu des choses plus intéressantes comme Japan ou Peter Gabriel. Sur mon premier album, Silesia, j'étais accompagné de Dave Stewart et de David Jackson de VdGG, et il y avait même un peu de Mellotron !! Je n'avais pas peur d'afficher mes racines... Mais je me sens plus libre aujourd'hui. Je n'essaie plus de faire carrière en tant que chanteur pop, ce qui m'a parfois amené sur des voies qui n'étaient pas faites pour moi. Aujourd'hui, j'ai enfin l'opportunité de faire la musique qui me correspond vraiment.

Comme le précédent, cet album est très personnel dans son propos. La tonalité générale est plutôt nostalgique et désenchantée, ce que son titre et sa pochette reflètent parfaitement. Vois-tu cet album comme un bilan, prélude à un nouveau départ ? Et si tel est le cas, à quel avenir rêves-tu en tant qu'artiste ?

Pour ce qui est de l'inspiration, elle est venue d'une suite d'événements qui me sont arrivés. J'ai commencé à écrire et je ne me suis plus arrêté. Je crois qu'il est inévitable de faire le point sur sa vie quand on perd ses parents ou quand une relation amoureuse se termine. Ce fut le cas pour moi avec cet album. L'idée d'un second CD constitué de reprises est évidemment né de cette disposition nostalgique, mais il y avait aussi, plus prosaïquement, l'envie de voir si j'étais capable de jouer ces morceaux et d'en proposer des versions personnelles et intéressantes !

J'ai déjà réfléchi à un nouveau projet, j'en ai parlé à diverses personnes autour de moi et j'espère le réaliser l'année prochaine. Je suis extrêmement enthousiaste, et c'est un vieux rêve qui va se réaliser pour moi. J'ai besoin de m'embarquer maintenant dans une aventure musicale dont je ne sois pas le seul décideur... Je n'en dirai pas plus pour l'instant !

Du côté des archives, un second disque de 64 Spoons, mon premier groupe, devrait sortir, ainsi qu'un CD de Rapid Eye Movement, le groupe dont je faisais partie en 1980-81 en compagnie de Dave Stewart et Pip Pyle, constitué de bandes inédites que j'ai récemment nettoyées.

T'es-tu souvent produit en solo dans ta carrière ? On se souvient d'une première partie de John Greaves au New Morning en 1996. Y en a-t-il eu beaucoup d'autres, seul ou accompagné d'un groupe ?

Non. Je n'ai jamais fait beaucoup d'efforts en ce sens. Il y a eu un concert solo filmé pour la télévision en 1986, mais hormis celui dont vous parlez et celui que je viens de donner en Italie fin novembre, en duo avec Mel Collins, c'est tout ! La principale raison, ce sont les problèmes que j'ai eus avec mes maisons de disques. Plusieurs de mes albums ne sont jamais sortis, et donc il n'y a jamais eu de tournées de promotion... C'est un cercle vicieux : je n'avais pas le courage de m'en occuper moi-même, j'attendais que ma carrière «démarre» vraiment pour le faire...

La production de l'album est très sophistiquée, mais l'interprétation se veut réaliste en dépit du fait que les musiciens qui t'accompagnent n'ont pas joué ensemble en studio. Fut-il difficile d'obtenir ce résultat ? Sur combien de temps s'est étendue l'enregistrement ?

Il m'a fallu environ un an pour en venir à bout. Je n'y ai pas travaillé tous les jours, plutôt par petits bouts, une séance par ci, une séance par là... Réunir tout le monde au même endroit et au même moment est trop compliqué et coûteux. Il a donc fallu se débrouiller autrement. Je ne dirais pas que ce fut vraiment complexe, mais ça m'a demandé énormément de travail, ça c'est sûr ! Je trouve que le résultat est plutôt «humain» malgré la procédure utilisée. C'est quelque-chose qui me tenait vraiment à cœur. J'ai du mal à écouter ce que j'ai fait dans les années 80 - les boîtes à rythme en particulier. Quand vous avez un batteur comme Gavin Harrison à votre disposition, pourquoi vous en priver ? Bien sûr, j'ai commencé par utiliser des programmations, mais quand Gavin les a remplacées par de la vraie batterie, la musique a pris vie d'un seul coup.

Parmi les nombreux invités présents sur ce disque, deux en particulier participent rarement aux projets d'autres artistes : Robert Fripp et Dave Stewart. Peux-tu nous en dire plus sur votre collaboration ?

Robert, c'est tout simplement lui qui m'a donné envie de devenir musicien. Aujourd'hui encore, je reste impressionné par lui. Avant d'intégrer le Schizoid Band, je l'avais déjà croisé deux ou trois fois, mais à partir de ce moment nos contacts sont devenus plus fréquents. Il m'a énormément encouragé et soutenu dans ce projet, et il est devenu pour moi une sorte de mentor. Je pense que certaines des difficultés que j'ai connues dans ma carrière nous ont rapprochés, car elles m'ont permis de mieux comprendre sa vision des choses, qui est souvent controversée. Quoi qu'il en soit, il a gentiment accepté de jouer sur le disque et en a dit beaucoup de bien, ce qu'il fait rarement. Je suis extrêmement honoré d'avoir pu travailler avec lui.

Quant à Dave, c'est quelqu'un qui aime tout contrôler dans sa propre musique, et il laisse alors libre cours à son perfectionnisme, jusqu'à l'absurde - c'est pourquoi il s'écoule autant de temps entre ses albums [le dernier en date est sorti en... 1991 - ndr]. J'ai un peu ce défaut moi-même, mais comparé à Dave, je suis un modèle de rapidité ! Mais pour mon album, c'était différent : je faisais appel à lui en tant que musicien et non producteur. Et il a été extraordinaire. Je trouve sa prestation au piano magnifique, très musicale. C'était quelque-chose d'exceptionnel à vivre depuis la cabine. C'est un musicien extraordinaire, qui malgré ce qu'on pense est aussi capable de spontanéité. Lui aussi a beaucoup compté dans la réussite du projet.

Puisque nous parlons de Dave Stewart et que tu as cité Rapid Eye Movement, difficile de ne pas évoquer la disparition récente de Pip Pyle. Tu avais également participé à son album solo de 1998, Seven-Year Itch. Qu'aimerais-tu dire de lui ?

Je pense qu'il fallait travailler avec lui pour se rendre compte de la subtilité de son écriture. Beaucoup de compositions de batteurs se limitent à un collage d'idées plus ou moins arrangées pour un groupe, mais les siennes avaient toujours ce côté imprévisible... sans oublier les textes ! En tant que chanteur et guitariste, sa musique était toujours intéressante à jouer. Je pense qu'elle exprimait vraiment qui il était. Sa disparition a été très douloureuse pour moi. Je n'arrive toujours pas à y croire vraiment. Il m'arrive encore de décrocher mon téléphone pour l'appeler. C'est tellement triste...

Tu viens donc de donner un concert avec Mel Collins en Italie. Comment s'est-il passé ? Qu'avez-vous joué ? Et puisque nous y sommes, peut-on espérer revoir un jour le 21st Century Schizoid Band au complet ?

Le concert s'est très bien passé. J'avais quelques réserves au départ. Nous n'avions pas beaucoup de temps pour nous préparer, et je n'étais pas sûr que la formule fonctionnerait, mais c'était génial. Mel est tellement doué ! Etre à côté de lui et l'écouter jouer suffit à mon bonheur. Nous avons joué plusieurs morceaux de mon album, ainsi que «Then And Now» de Mustard Gas and Roses, plus quelques trucs de King Crimson dont une version assez déjantée de «Sailor's Tale». Certains ont semblé surpris de les entendre, car certaines n'avaient pas été jouée depuis pas mal d'années, y compris par le Schizoid Band... J'espère évidemment faire d'autres concerts avec Mel l'année prochaine, peut-être avec un groupe plus étoffé, avec Gavin. Mais la formule en duo est très pratique et facilement transportable. Maintenant, tout va dépendre de l'accueil réservé au disque.

En ce qui concerne le Schizoid Band, nous n'avons pas rejoué ensemble depuis mai 2004. Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d'abord, se réunir pour répéter est très compliqué : Ian Wallace vit à Los Angeles, Ian McDonald à New York... Avant même de jouer la première note, ça coûte une fortune ! Et puis nous avons été assez déçus par la tournée américaine : beaucoup de salles n'étaient qu'à moitié remplies. C'est très coûteux de tourner aux États-Unis : à eux seuls les visas de musicien coûtent 1500 euros par personne, alors qu'un musicien américain venant jouer en Europe ne paierait que 80 euros ! Ça en dit long sur la soi-disante «relation privilégiée» entre l'Angleterre et les États-Unis ! Nous devions jouer en tête d'affiche d'un festival à Florence fin 2004, mais Ian n'était pas libre, et le temps de trouver un remplaçant - en l'occurrence Guy Evans de VdGG - le promoteur s'était désisté. Ça nous a coupés dans notre élan. En plus de ça, j'étais le manager de fait du groupe, et c'était beaucoup de travail pour moi. Nous avons failli tourner l'an dernier : nous devions participer au NEARfest, et la proposition financière était plus que raisonnable, mais ça n'était pas rentable sans d'autres dates autour. Finalement, l'un des musiciens a accepté une proposition qui rendait ça impossible, et j'ai préféré laisser tomber. Je ne veux rien exclure, mais pour l'heure aucune activité n'est prévue pour le groupe, en dehors de la publication d'un coffret l'an prochain, qui comprendrait des enregistrements studio, un double-CD live du line-up d'origine [avec Michael Giles à la batterie, ndr] et un DVD inédit filmé en concert et en répétition.

En lisant ton blog entre les lignes, on comprend que tu as failli intégrer le groupe de Roger Waters pour sa dernière tournée. Pourquoi n'as-tu pas été pris ? Problème de tessiture vocale, comme pour Andy Latimer ?

J'ai été contacté par Andy Fairweather-Low qui avait entendu parler de moi. On m'a demandé d'enregistrer quelques morceaux de Pink Floyd, et ça semblait très bien parti. On m'a dit que le chant était un facteur décisif et que, de ce point de vue, j'étais plutôt avantagé. Pourtant, le guitariste qui a finalement été choisi n'avait pas vraiment d'expérience en tant que chanteur, en tout cas à un niveau professionnel. C'est le choix de Roger, c'est comme ça. J'étais assez enthousiaste sur le moment, mais a posteriori j'ai quelques doutes. J'ai lu un article où le guitariste en question, qui est par ailleurs excellent, se faisait démolir - et son seul crime, semble-t-il, était de ne pas s'appeler David Gilmour ! J'ai l'impression que ce job était un cadeau empoisonné, et quelque part je ne suis pas mécontent d'être passé à côté...

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°64 - Hiver 2006-2007)