BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Discus Ursi's Prelude (1:06)
2. King Of Gold (12:26)
3. Time Fracture (10:01)
4. Pegasus (14:04)
5. The Last Minstrel Of Marble (7:24)
6. Discus Ursi's Rapsody (20:14)

FORMATION :

Björn Johansson

(tous instruments)

Pär Lindh

(claviers, batterie)

Johan Forsman

(chant)

BJÖRN JOHANSSON

"Discus Ursi"

Suède - 1998

Autoprod. - 65:17

 

 

Il est tentant, de prime abord, de considérer ce premier album solo de Björn Johansson comme le second volet, après Bilbo il y a deux ans, de sa collaboration avec Pär Lindh. La place très importante occupée, sur Discus Ursi, par le claviériste (également en charge des parties de batterie), pourrait effectivement inciter à ne voir dans le guitariste qu'un simple protégé de son glorieux camarade de jeu, certes doué mais incapable d'exister par lui-même.

En fait, on est ici très loin d'une redite de Bilbo. Car au-delà d'affinités musicales évidentes, chacun des deux compères possède sa propre personnalité, et Discus Ursi, dont il signe seul l'écriture (musique et textes) et les arrangements, est tout entier imprégné de celle de Johansson. Et pas seulement parce que Pär Lindh, sans pour autant se contenter d'un rôle d'accompagnateur, a su s'effacer derrière son collègue pour laisser la vedette à ses envolées guitaristiques de très grande classe.

La photo de Björn Johansson qui figure dans le livret de ce CD, le montrant adossé à un tronc d'arbre, jouant de la scie musicale, est finalement assez trompeuse quant à ses ambitions. Le multi-instrumentiste féru de musique folklorique, exerçant ses talents sur toutes sortes d'instruments à cordes (guitares diverses, bouzouki, mandoline...) ou à vent (basson, flûte, tin-whistles...), existe certes bel et bien, mais ce n'est pas lui qui occupe le devant de la scène sur Discus Ursi, ou en tout cas sur la majeure partie de celui-ci.

Et c'est bien là la surprise majeure de cet album : Johansson nous y propose un rock progressif résolument électrique et symphonique, dont la dimension acoustico-folklorique n'est finalement que marginale, exprimée surtout dans des brèves séquences de transition, au demeurant splendides. Les morceaux en question sont longs (de sept à quatorze minutes, si l'on excepte le premier morceau, courte introduction au piano solo), à dominante instrumentale (seuls deux sur quatre sont chantés), et typiquement progressifs dans leur construction.

Au total, nous avons là trois quarts d'heure d'un rock progressif de haute volée, fidèle à la profession de foi passionnée que livre Johansson dans le texte très militant figurant dans le livret. S'il fallait mettre en exergue un titre en particulier, ce serait sans doute «The Last Minstrel Of Marble», dont le très beau thème mélodique et le lyrisme exacerbé font particulièrement merveille, évoquant parfois les climats nostalgiques du Genesis de Wind And Wuthering...

Mais aussi réussi soit cet «album dans l'album», qui fait à lui seul de Discus Ursi l'un des incontournables de cette fin d'année, il n'est pas interdit de penser que le meilleur de l'œuvre se trouve en fait dans le morceau qui la conclut, «Discus Ursi's Rhapsody». Cette considération n'est nullement inspirée par un réflexe pavlovien lié à sa seule durée (vingt minutes, bonjour les clichés !), bien au contraire, car cette pièce est justement la moins typiquement progressive du lot. Björn Johansson assure ici l'intégralité de l'instrumentation, et ce qui aurait dû constituer un frein ou une contrainte agit contre toute attente comme un formidable déclic libérateur.

Il est difficile de ne pas penser ici au Mike Oldfield de la grande époque, aussi bien dans le procédé que le résultat, empreint de la même magie. Féerie des sonorités, et particulièrement des instruments traditionnels; émancipation de tout carcan lié aux rythmes et aux architectures typiques du rock : imprévisible, surprenante, touchante, d'une inépuisable richesse, la musique de Johansson trouve ici sa plénitude. Au point qu'on l'encouragerait presque, au mépris de la bienséance progressive, à persévérer prioritairement dans cette direction...

Comment conclure une telle chronique, en traduisant correctement l'enthousiasme généré par cet album ? Il ne faudrait surtout pas que vous y voyiez une quelconque exagération, tant Discus Ursi mérite que l'on s'y adonne pleinement, sans retenu ni préjugé... En considérant Johansson un peu comme l'élève de Pär Lindh, il est très tentant de dire (comme on pourrait d'ailleurs le faire concernant Roine Stolt et Tomas Bodin) qu'il rivalise désormais avec le maître... Notre homme a ainsi créé bien plus qu'une œuvre majeure de l'année en cours, il a surtout gagné ses galons de Général du prog ! Au point de me faire perdre un instant mes convictions anti-militaristes et crier benoîtement : «A vos ordres, mon Général»...

Aymeric LEROY, avec Olivier PELLETANT

Entretien avec Björn JOHANSSON :

Cet album a été annoncé comme imminent depuis plus d'un an. Pourquoi un tel retard ?

En dehors de l'enregistrement lui-même, j'ai subi pas mal de problèmes d'ordre pratique. Plusieurs personnes m'ont promis leur aide pour diverses choses, mais se sont révélées incompétentes. J'ai perdu énormément de temps à cause de cela. Il y a eu un gros plantage informatique, des réparations interminables, etc. Une vraie galère !

Parlons plutôt de la musique... Peux-tu tout d'abord nous éclairer sur te titre, Discus Ursi ? Et nous expliquer, s'il y en a un, le concept de cet album ?

Il ne s'agit pas véritablement d'un concept-album, même si je voulais qu'il débute et finisse par deux morceaux construits autour du même thème. Dans l'introduction de «Discus Ursi's Rhapsody», vous pouvez entendre la mélodie qui était jouée au piano dans «Discus Ursi's Prelude», mais cette fois jouée au Solina. Quant au nom Discus Ursi, c'est un jeu de mots en latin. «Discus» est le mot latin pour «disque», et «ursi» celui qui signifie «ours». Et en suédois, «ours» se dit... «björn» !!! Donc Discus Ursi signifie «le disque de Björn», et ce sera l'appellation générique de tous mes albums solo à venir dans le style progressif.

Comme pour Bilbo, Pär Lindh et toi avez tenu l'ensemble des instruments. Comment s'est déroulé l'enregistrement de ce point de vue ? Est-il difficile de sonner comme un groupe dans ces conditions ?

Quand je compose, je commence toujours par jouer les thèmes sur un synthétiseur midi et j'enregistre ceux-ci sous Cubase [logiciel musical]. Quant j'ai obtenu quelque chose qui me satisfait, alors nous commençons à remplacer chaque piste par des instruments réels. La batterie vient en premier, puis les daviers, guitares etc. Quant au «feeling de groupe», pour moi il n'y a aucun problème car j'ai écrit les morceaux et je peux m'imaginer jouant avec un groupe; pour Pär c'est un peu plus difficile, j'imagine, mais c'est quelqu'un de très compétent, et son travail sur l'album est à mon avis excellent.

Il y a véritablement deux albums en un, avec d'un côté les morceaux joués avec Pär Lindh, et de l'autre «Discus Ursi's Rhapsody», que tu joues entièrement seul. Est-ce une façon de faire comprendre qu'il ne s'agit pas d'un second album du duo Lindh/Johansson ?

A l'origine, Pär devait jouer sur tout l'album, mais il a commencé à travailler sur «Mundus Incompertus» et n'avait plus le temps de m'aider. J'ai donc composé «...Rhapsody» de manière à pouvoir jouer tous les instruments moi-même. Autrement, l'écriture des morceaux s'est déroulée en trois périodes : en 1990-91, à l'époque où je faisais partie d'un groupe de néo-prog, Minstrels Of Marble - j'ai alors écrit «The Last Minstrel Of Marble» ; puis la période entre Bilbo et la tournée de PLP en Amérique du Sud, pendant laquelle j'ai composé «King Of Gold», «Time Fracture» et «Pegasus»; et enfin la période de travail commun sur l'album avec Pär.

Quels sont tes projets immédiats ?

En ce moment, je ne fais quasiment rien. Les dernières semaines ont été très difficiles à vivre pour moi. Vous avez sans doute entendu parler de l'incendie qui a eu lieu, ici, à Göteborg. Sept de mes élèves y ont perdu la vie, dont deux qui m'étaient vraiment très proches. J'ai eu beaucoup de mal à me remettre de ce drame, même si ça va un peu mieux maintenant. Autrement, il y a des facteurs plus pratiques. Je compte équiper mon studio avec du matériel plus fiable et moderne, mais je ne pense pas disposer de l'argent nécessaire avant l'été prochain. Ceci dit, voici ce que je compte faire : tout d'abord, une collaboration avec un chanteur belge, John Bollenberg, du progressif à influences médiévales; ensuite, un deuxième album de Discus Ursi, intitulé «Thirteen Teardrops»; et enfin, un second album avec Pär Lindh, basé sur les légendes Vikking. J'aiderai sans doute Pär à réaliser son prochain album solo, en tant qu'assistant producteur et pour quelques parties de guitare acoustique et de basson. Enfin, j'aimerais monter un groupe de rock progressif, ici à Göteborg, mais cela ne se fera sans doute pas avant un certain temps. Je veux attendre d'avoir un répertoire suffisant pour faire de la scène.

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°28 - Mars/Avril 1998)