
PISTES :
1. Neuf (19:10)
2. Hypérion (9:14)
3. Faiseur De Brumes (9:21)
4. Choucas (13:49)
5. L'Œil Pourpre (14:38)
FORMATION :
Clément Peyronnet
(guitare)
Rémi Aurine-Belloc
(guitare)
Guillaume Mazart
(basse)
Rémi Faraut
(batterie)
KAFKA
"Kafka"
France - 2004
Vintage Corp - 66:12
Régulièrement, le petit monde du rock progressif se prend à rêver d'une reconnaissance plus large pour ceux de ses représentants qu'il considère les plus aptes à «parler» au grand public... La signature sur un «gros label», par exemple, continue à alimenter les fantasmes les plus fous, même si ce genre d'aventure s'est jusqu'ici toujours très mal terminé pour les «heureux» élus. Comme si, depuis l'âge d'or des années 70, rock progressif et succès étaient devenus forcément antinomiques.
A moins que... ? Pendant que certains spéculent sur une éventuelle réussite de cette stratégie, d'autres marquent des points décisifs en faisant le choix du réalisme et de la modestie, ou tout simplement en se posant moins de questions. Ils font une musique que nous, chroniqueurs ou auditeurs de rock progressif, incluons sans hésiter sous cette étiquette, sans qu'eux-mêmes la revendiquent forcément. Mais sans non plus, et c'est là le plus important, s'imposer la moindre restriction artistique au nom d'un supposé pragmatisme commercial.
Le grand mérite de Kafka ne se situe finalement pas tant dans son choix d'un positionnement musical «risqué» que dans la spontanéité et l'absence de calcul qui l'ont amené à jouer cette musique et pas une autre. Et c'est peut-être un peu pour cela que le public, non pas le «grand public» évoqué plus haut (définitivement irrécupérable, semble-t-il) mais au moins celui des amateurs de «rock» et autres musiques dites «actuelles», réagit favorablement à sa musique. Où l'on découvre que présupposer ledit public «fermé» ou «inapte» à appréhender certaines subtilités est non seulement condescendant, mais aussi erroné.
Le parcours du quatuor clermontois ressemble à s'y méprendre à celui d'un groupe de rock «normal» en voie de se faire une place au soleil parmi ses pairs. Distingué une première fois à l'automne 2002 lors de l'opération «Bars en Fête» de Clermont-Ferrand (le jury lui accorde alors le premier prix à 6 voix contre 5, lui permettant d'enregistrer dans la foulée un EP de 25 minutes), Kafka a fait encore mieux il y a quelques mois en succédant à La Grande Sophie ou Louise Attaque (excusez du peu !) comme lauréat du tremplin Chorus des Hauts-de-Seine, désigné par un jury de professionnels de la musique (responsables de labels, programmateurs de salles, etc.) visiblement ouvert d'esprit !
Le lecteur n'ayant jamais rien entendu de Kafka ou lu quoi que ce soit à son sujet va forcément se demander quel style de rock progressif peuvent bien jouer les Clermontois pour triompher ainsi des réticences et de l'hostilité habituellement suscités par notre genre de prédilection. A-t-il formaté son discours façon couplet-refrain, l'a-t-il agrémenté de mélodies accrocheuses, d'atours électro bien dans l'air du temps ?
Tout faux ! Kafka propose en fait une musique totalement instrumentale, découpée en tranches de 10 à 20 minutes, et pas forcément «accessible» au sens que l'on donne habituellement à cet adjectif. De prime abord, on pense à un croisement entre le Pink Floyd époque Ummagumma, pour le mélange de souffle épique et d'abandon physique, et le King Crimson de 1973-74, pour les riffs anguleux et cet art de la dissonance maîtrisée. Bien sûr, cette description, sommaire et caricaturale, ne se veut au mieux qu'une porte d'entrée vers l'univers musical de Kafka : celui-ci ne saurait être réduit à ces références qui, dans leur panthéon personnel, en côtoient du reste beaucoup d'autres, plus ou moins perceptibles par l'auditeur (dont certains groupes actuels comme Radiohead ou les White Stripes).
Pour aller un peu au-delà des sempiternelles comparaisons, essayons d'être un peu plus descriptifs. En précisant tout d'abord, puisque nous avons jusqu'ici omis de le faire, que Kafka est un quatuor constitué de deux guitaristes, d'un bassiste et d'un batteur. Il y a quelques mois, c'était en trio qu'on avait pu découvrir le groupe lors de son passage aux Tritonales, suite au départ de Paul-Henri Vaissière, crédité ici comme co-auteur de quatre des cinq morceaux, ceux-là même qui voient le trio restant renforcé par un guitariste additionnel. Le seul titre composé et joué en trio, «Neuf», placé en ouverture du CD, devrait rester un cas isolé, puisque ledit instrumentiste, Rémi Aurine-Belloc, a depuis été intégré au groupe à plein temps. Si la formule à trois s'était avérée étonnamment convaincante, force est toutefois de constater que ce renfort lui est bénéfique tant sur scène que sur disque, et que sa musique y gagne en richesse sans rien perdre de sa cohésion et de son urgence.
Les compositions, quant à elles, ne sont pas tant (malgré leurs durées souvent fort conséquentes) des épopées progressives qu'autant de «trips» musicaux à rebondissements, où les riffs et thèmes s'enchaînent sans forcément rechercher une cohérence globale, même si certains efforts ont été faits en ce sens (reprise du motif initial en conclusion, par exemple). L'auditeur, entraîné ainsi à travers des paysages escarpés, d'ascensions fulgurantes en chutes libres vertigineuses, perd ses repères et s'abandonne au délicieux vertige de l'inattendu et de l'inconnu. Tour à tour sombre et oppressante, puis exaltée et somptueuse, la musique de Kafka génère des émotions contradictoires mais finalement complémentaires, qui délimitent ensemble un univers musical cohérent et original.
Placé intelligemment en milieu de CD, «Faiseur De Brumes» se distingue des autres morceaux par son atmosphère plus planante et le recours à une instrumentation différente : guitare 'slide', xylophone, et tablas (ces derniers sont tenus par Manu Eveno du groupe Tryo). Un peu à part donc, il apporte une touche de variété bienvenue sans pour autant affecter la cohérence d'ensemble.
L'étape du studio a donc été brillamment franchie par un quatuor jusqu'ici considéré avant tout comme un excellent groupe de scène. Enregistré en Suisse avec le concours de l'ingénieur du son Bertrand Siffert (fort de collaborations avec, entre autres, No One Is Innocent, Noir Désir ou les Young Gods), ce CD est plus qu'à la hauteur de ce que Kafka nous avait laissé espérer lors de ses concerts. Futur habitué de nos platines, il donne aussi une furieuse envie d'aller écouter le groupe dans ce qui reste son élément de prédilection : la scène. Ça tombe bien, Kafka sillonne la France sans relâche, alors il est probable qu'il viendra un jour ou l'autre se produire près de chez vous !
Aymeric LEROY
Entretien avec KAFKA :
Quel genre de parcours musical avez-vous eu avant Kafka ? Etes-vous autodidactes ? Etes-vous passés par beaucoup de groupes différents avant Kafka, et dans quels styles musicaux ?
Clément (guitariste) : J'ai commencé le piano dès l'âge de 5 ans et je suis passé par le conservatoire, mais pour la guitare je suis autodidacte. J'ai fait partie d'une dizaine de petits groupes de compos rock. J'ai aussi joué du trombone et de la contrebasse dans des orchestres...
Rémi (batteur) : J'ai commencé la batterie à l'âge de 7 ans, d'abord tout seul puis avec un prof de jazz. J'ai intégré l'école Agostini à 12 ans et à partir de ce moment-là, j'ai participé à un groupe de reprises sixties, Snickers, qui a tourné pendant 7 ans, et à des groupes pop-rock et reggae-ska. J'ai aussi joué beaucoup de jazz : avec Olivier Cosson et Jean-Louis Foiret dans les clubs parisiens (en particulier au Caveau de la Huchette...), avec Stéphane Patry au Caveau des Oubliettes et avec Adrian Solo, le guitariste de Manu Dibango. J'ai même fait partie d'un groupe de gospel (Mister Blaiz) ! Sans oublier The Crex, un groupe de reprises de Jimi Hendrix, et même quelques groupes du «show-biz» !
Rémi (nouveau guitariste) : J'ai fait du piano tout petit, et je suis allé au conservatoire. J'ai tâté les percussions et j'ai intégré le groupe Delta Del Ska où j'ai appris la guitare avec mon papa. J'ai ensuite joué dans plusieurs groupes de rock, avant d'intégrer Kafka pendant l'été 2004.
Guillaume (bassiste) : Moi je n'ai commencé la basse qu'à 16 ans. J'ai pris quelques cours, mais j'ai surtout appris à jouer en groupe.
Depuis quand existe le noyau dur du groupe, et comment s'est-il constitué ?
Le noyau dur du groupe s'est formé il y a deux ans, quand on a décidé de devenir des musiciens professionnels. Guillaume et Clément faisaient déjà de la musique ensemble depuis pas mal d'années, et Rémi, Parisien d'origine, nous a rejoints après une rencontre sur un bœuf au Festival de Rue d'Aurillac, alors qu'il passait l'été dans la région.
Rémi, votre nouveau guitariste, a-t-il vocation à devenir un membre à part entière de Kafka, y compris au niveau de la composition ? La formule à quatre vous parait-elle optimale ? Au printemps dernier, vous sembliez vouloir continuer à trois...
Notre but aujourd'hui est vraiment d'intégrer Rémi comme guitariste. D'abord, parce qu'il était très attendu ! Ensuite, parce que dans Kafka tout est équilibre. Nous sommes vigilants quant à l'équité des ressentis et des idées dans la composition : chacun a sa place. Dans nos nouvelles compos, Rémi participe à part entière. Il a aussi apporté sa touche aux compositions qui existaient avant son arrivée, dans l'énergie qu'il déploie, dans sa sensibilité... Nous sommes très satisfaits de l'équilibre que nous avons trouvé dans cette formation à quatre, et nous sommes forcément dans une optique à long terme - c'est dans l'essence même de notre démarche.
Comment vous positionnez-vous par rapport à la scène rock actuelle ?
Il y a pas mal de groupes qui nous plaisent dans les scènes actuelles. Nous sommes ouverts à beaucoup de choses et apprécions les groupes qui jouent sincèrement leur musique, même s'ils ne ressemblent pas à Kafka.
Certains groupes, récents ou passés, sont-ils des références absolues pour vous, musicalement ou dans la démarche (intégrité, ouverture d'esprit...), ou essayez-vous au contraire d'oublier vos influences pour créer ?
Nous essayons en effet d'oublier nos influences pour créer... Elles sont présentes, mais digérées et exprimées de façon totalement personnelle. D'ailleurs, nous écoutons et aimons des groupes et des artistes très variées, avec une préférence pour ceux qui vont au bout de leur démarche : notamment Franck Zappa, les Beatles, King Crimson, Led Zeppelin, Radiohead, Jeff Buckley, Jimi Hendrix, Noir Désir, Bartock, Stravinsky, Miles Davis, Magma, Steve Reich, Godspeed You! Black Emperor, White Stripes, Nosfell...
On a un peu l'impression qu'il y a quelques années, certains de vos choix vous auraient condamnés à la marginalité (longs morceaux instrumentaux), alors qu'aujourd'hui vous séduisez y compris le public de tremplins rock prestigieux... Pensez-vous que des groupes comme Radiohead ou autres ont ouvert le public rock à des démarches plus audacieuses depuis quelques années ?
Le public est plus ouvert qu'on veut nous le faire croire ! Il aime être surpris, c'est pour ça que Radiohead a su se faire connaître : pas l'inverse. Le système commercial, lui, est fermé. Mais l'est-il réellement plus qu'avant ? Ce n'est pas plus facile aujourd'hui de diffuser un morceau de 15 minutes à la radio qu'il y a dix ans... Nous, nous restons sur une démarche sincère, c'est ce qui compte. C'est peut-être ce qui séduit le public...
Votre musique est tour à tour d'une énergie dévastatrice et d'une grande beauté mélodique. Comment dosez-vous ces deux aspects ? Quelles sont vos priorités lorsque vous concevez vos morceaux ?
C'est l'émotion qui nous guide quand nous composons : notre musique est pour nous une façon de nous sentir vivants, elle est un miroir de la vie elle-même. Elle reflète ce que nous ressentons et ce que nous voulons transmettre à ceux qui nous écoutent. L'idée est de faire voyager l'auditeur à travers des contrées qui nous ressemblent...
Vous semblez vous épanouir dans des formats plutôt longs. Cette liberté de temps vous semble-t-elle indispensable pour donner le meilleur de vous-mêmes ?
La liberté, en général, est indispensable : nous ne nous posons aucune limite, nous ne prédéfinissons pas nos formats à l'avance. Jusqu'à présent nos inspirations nous demandent effectivement du temps pour être développées, mais il n'y a rien de définitif à ça.
Comment élaborez-vous vos compositions ? Y a-t-il un compositeur principal ? Chacun amène-t-il des idées assez avancées ou tout se décide-t-il dans des improvisations collectives dont vous extrayez ensuite les meilleurs moments ?
Il n'y a pas de compositeur principal. Chacun amène ses idées, et la composition ne passe pas forcément par l'improvisation. Nous jouons ensemble, commentons, modifions, arrangeons... jusqu'à ce que chacun soit pleinement satisfait du résultat, pour lui et pour le groupe.
Connaissez-vous bien, et vous sentez-vous proches du rock progressif, de ses groupes emblématiques (lesquels ?) et/ou de son public ?
Nous connaissons le rock progressif, mais nous ne nous en sentons pas particulièrement proches, dans le sens d'une étiquette que nous voudrions revendiquer plus qu'une autre. C'est un courant intéressant mais ce n'est vraiment pas notre seule nourriture musicale !
Qui s'occupe de votre distribution et de votre promotion en France et à l'étranger ? Les premiers retours sont-ils prometteurs, voire carrément satisfaisants ? Et en tournée, avez-vous l'impression de gagner peu à peu du terrain ? Comment voyez-vous l'avenir proche ? Des projets particuliers en dehors de continuer à sillonner les salles de concerts de France et de Navarre... ?
Nous sommes distribués par M10, et Eric Thomas, notre manager, se charge de la promotion. Jusqu'à présent, les retours sont vraiment positifs, tant du côté du public que des programmateurs et de la presse spécialisée. Dans un futur proche, nous allons participer à deux projets intéressants : une résidence à la Coopérative de Mai (Clermont-Ferrand) en compagnie de Vincent Ségal, violoncelliste de Bumcello, et de deux autres groupes, Kaolin et Kunamaka, et la réalisation en live de la bande originale d'un spectacle de théâtre adapté de «L'Étranger» d'Albert Camus. Et puis nous préparons un nouvel album pour l'année prochaine... Nous espérons bien nous faire connaître de plus en plus, pour faire partager notre musique au plus grand nombre de personnes possible.
(chronique et entretien parus dans Big Bang n°56 - Décembre 2004)

