BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Dance Of Shiva (3:49)
2. Topspin (4:30)
3. Hotash Slay (14:01)
4. Possible Worlds (5:28)
5. Sleepless (9:46)
6. Schroedinger's Cat (3:16)
7. Eyes Of A Seer (21:13)

FORMATION :

Randy Graves

(guitares)

Gary Stout

(batterie, percussions)

Michael Stout

(claviers)

David Thomas

(chant)

Kent Underwood

(basse)

INVITÉS

Matt DeSpain
(basse - piste 5)

Dave Heslington
et Dave Wilbur
(chœurs - piste 7)

Doug Lyman
(chœurs - piste 3)

KALABAN

"Resistance Is Useless"

États-Unis - 1993

Syn-Phonic - 62:03

 

 

Dans le roman de Douglas Adams, "Le Guide du Routard Galactique", les deux héros, Arthur (un terrien voué à l'errance intergalactique après la destruction de sa planète) et son ami Ford (un enquêteur pour le compte du célèbre guide), se retrouvent prisonniers des Vogons, des êtres manifestement dénués de toute intelligence et de pitié. Ceux-ci, désireux de préserver la tranquillité de leur vaisseau spatial, décident de précipiter les deux intrus dans le vide interstellaire :

"Un gras garde Vogon s'avança et les éjecta de leur siège avec ses grosses paluches blêmes.

"Vous ne pouvez quand même pas nous jeter dans l'espace, glapit Ford. Nous essayons d'écrire un livre !

- TOUTE RÉSISTANCE EST INUTILE", lui rétorqua le gras Vogon. C'était la première phrase qu'il avait apprise en entrant dans la garde Vogone.

Le fait que Kalaban ait choisi cette phrase comme titre d'album ne doit bien évidemment pas laisser croire qu'elle doive être entendue dans le sens que lui conférait son contexte originel. Cette nouvelle allusion au livre d'Adams (cf : le poisson Babel, qui orne la pochette du présent album) est plus humoristique. Car si Kalaban veut nous précipiter dans le vide, ce n'est nullement pour nous nuire, mais au contraire par désir de nous faire découvrir le vertige de l'inconnu. Après avoir incité les mélomanes à faire preuve d'ouverture d'esprit, le groupe est maintenant plus confiant, plus volontaire : "Allons, inutile de résister, vous aimerez cette musique, un jour ou l'autre !!!". Il faut non seulement assimiler la musique de Kalaban, mais aussi l'aimer ...

La couverture, luxueusement illustrée par Rob Magiera (quelles magnifiques couleurs !), montre un homme entraîné contre sa volonté dans un tunnel - vu par les yeux de cet homme. Il essaie de lutter contre l'attraction exercée par le poisson, qui essaie de le faire pénétrer dans le tunnel. Ce dernier représente le passage à emprunter pour atteindre un lieu de plus grandes bonté et compréhension, d'un point de vue spirituel. Au dos de la couverture, l'homme, rechignant toujours à entrer, est vu par le poisson qui est à l'autre extrémité du tunnel... Et si nous l'empruntions ensemble, ce tunnel ?

Dès les premières secondes de l'album, nous sommes replongés dans l'ambiance des meilleurs moments de Don't Panic, avec une introduction dans le plus pur style de Michael Stout, dont les synthétiseurs créent des motifs mélodiques, rythmés et entremêlés, sur lesquels viennent se greffer des accords, puis, discrètement, des percussions. Un crescendo de guitare précède l'entrée magistrale de la batterie, accompagnée d'arpèges de piano caractéristiques de Michael Stout. Enfin, dans une débauche de claviers et de percussions, c'est la montée, grandiose. Nous voici, avec ce "Dance Of Shiva" (3:49), enfin à l'intérieur du nouveau Kalaban, prêts à découvrir ses splendeurs.

Changement d'ambiance avec l'entrée en scène d'une guitare sèche, rythmée par un tambourin, bientôt doublée par une ligne mélodique jouée à la guitare électrique. C'est "Hotash Slay" (14:05), une longue composition de Randy Graves datant de 1986 (qui a connu trois versions successives avant son enregistrement définitif en avril, mai et octobre 1992). Un accord solennel au piano clôt ces prémices. Sur un rythme en suspens, le thème du morceau est joué en dialogue par la guitare et l'orgue. La rythmique se stabilise ensuite; quelques accords de piano encore, puis voici le Roi des Synthétiseurs, le moog, pour un solo d'une extraordinaire beauté : trop court ! Jalouse, la guitare reprend vite le dessus...

Cette féerie musicale va perdurer tout au long de la présente composition (et de l'album d'ailleurs, mais n'anticipons pas...); claviers et guitares n'auront de cesse d'instituer entre eux une saine émulation les conduisant, au détour de solos ou d'arpèges, vers des contrées progressives jusqu'alors inviolées. "Hotash Slay" est l'un des deux seuls morceaux où David Thomas entre en scène : son registre s'est considérablement développé depuis le premier album, et s'avère plus varié; sa maturité vocale semble ne devoir plus faire de doute...

Voici maintenant "Sleepless" (9:50), le titre qui figurait sur la compilation Syn-Phonic. Il a été, donc, réenregistré en 1991, avec un bassiste recruté pour l'occasion, Matt DeSpain, retourné depuis à ses études en Oklahoma. Dans le style qui le caractérise, Michael Stout s'illustre à nouveau lors d'une somptueuse introduction où ses arpèges de piano, qui seront présents tout au long du morceau, font merveille. "Sleepless" est axé essentiellement sur la qualité technique des instrumentistes, plutôt que sur la grande aptitude de ces derniers à nous émouvoir; la chaleur des mélodies colorées du titre précédent s'est alors légèrement effacée pour laisser s'imposer une atmosphère moins enthousiaste mais toujours aussi ahurissante de virtuosité. Face à l'excellence de la batterie inventive de Gary Stout et de la basse "squirienne" de Matt DeSpain, l'auditeur est amené à mettre la composante rythmique en exergue.

"Schroedinger's Cat" (3:16), qui suit, est un morceau dense à la rythmique complexe, sur laquelle vient se faire entendre une guitare avec écho. Les nombreuses cassures de rythme, sorte de marque de fabrique incontournable de Kalaban, viennent une fois de plus structurer cette composition, qui finalement, en faisant se succéder des ambiances plus improvisées, extravagantes voire sauvages, met à l'honneur vigueur, dextérité et beauté.

L'album se clôt avec l'imposant "Eyes Of A Seer" (21:14), l'une des plus anciennes compositions de Randy Graves puisqu'elle date de 1980; elle ne fut cependant retravaillée qu'à l'automne 1992. Le morceau débute par une introduction calme (presque atmosphérique) de quatre minutes, nous préparant avec douceur aux joutes instrumentales qui vont suivre. Puis c'est le début et l'enchaînement embrasé des thèmes. Les instrumentistes sont plus que jamais en totale cohésion : chacun peut se mettre en valeur sans que l'unité ne soit jamais menacée.

Tous les arguments qui ont été avancés précédemment pour décrire les quatre premières compositions peuvent être ici repris; il suffira simplement de leur retirer leurs légères connotations négatives, essentiellement celles concernant la tendance de Kalaban à s'égarer parfois dans les méandres incertains d'une trop grande complexité instrumentale... On pourrait même croire que Kalaban ait fait exprès de nous présenter jusqu'alors une musique non épurée de quelques (très rares) imperfections pour nous flanquer sous le nez ce "Eyes Of A Seer" et nous entendre crier au chef-d'œuvre. Ces yeux-là n'ont nul besoin d'être ceux d'un prophète pour faire dire aux heureux auditeurs des ces 21 minutes que le groupe de Springville est bel et bien l'un des fers de lance du progressif mondial. Cette longue suite résume à merveille la maestria de Kalaban pour nous subjuguer et expliciter sa conception de la musique.

Si le résultat est éclatant de magnificence c'est, comme nous l'évoquions précédemment, en grande partie grâce au savant dosage que "Eyes Of A Seer" effectue entre séquences à la pureté mélodique et passages enfiévrés où la virtuosité (le mot n'est pas trop fort) des quatre musiciens, alliée à une constante sophistication instrumentale, confère à l'œuvre une profondeur dont on n'est pas près de faire le tour. Des interludes musicaux (variés, apaisés et inventifs) ou chantés (David Thomas se met au diapason de ses collègues en offrant des parties vocales inspirées et irréprochables) s'intercalent donc entre ces jouissifs déchaînements instrumentaux confondants de... perfection.

La conclusion ne peut être que brève après ce dithyrambe on ne peut plus sincère. Le talent actuel de Kalaban, et plus encore son potentiel, dépasse quoi qu'il arrive les propos, subjectifs ou non, de tout éventuel chroniqueur. Resistance Is Useless a cela d'exceptionnel qu'il a virtuellement l'envergure pour engendrer une unanimité objective et définitive autour de lui. Cet avis naît tout simplement d'une constatation : la musique de Kalaban ne semble pouvoir être classée au sein d'un quelconque sous-style du rock progressif... N'est-ce pas là l'argument ultime pour vous convaincre de vous jeter sans restriction sur Resistance Is Useless ?!?

Aymeric LEROY & Olivier PELLETANT

(chronique parue dans Big Bang n°2 - Novembre/Décembre 1993)