
PISTES :
1. A Winter Tale - Part 1 (4:27)
2. A Winter Tale - Part 2 (5:34)
3. Silent Anger (4:49)
4. Old Legends (4:22)
5. All The Time I Think About You (3:04)
6. Amused Fair (8:13)
7. Stone Talk (2:03)
8. Marvelous Dance (3:31)
9. Muse (2:38)
10. Close To Heaven (2:43)
FORMATION :
Antony Kalugin
(claviers, samples, percussions, chant)
Oleg Polyanskiy
(piano, orgue, claviers)
Sergei Kovalev
(accordéon [3,6])
Kostya Shepelenko
(batterie)
INVITÉS
Roman Druid
(basse)
Roman Filolenko
(guitares acoustique et électrique)
Georgiy Kalunin
(flûtes, lyre à roue, doduk)
Oleg Koralaev
(guitare nylon [2,4])
Maryso
(chant [3,10])
Timorphy
(chant [6])
KARFAGEN
"Continium"
Ukraine - 2006
Unicorn Records - 41:24
Il y a quelque chose qui ne trompe pas lorsqu’on déplie le livret de cet album, et que l’on découvre les photos du local de répétition pour le moins improvisé de ce jeune groupe Ukrainien : c’est cette planisphère épinglée au mur, bombardée d’icônes colorées, comme une fenêtre ouverte sur un long rêve contemplatif. Est-ce dû à l’origine géographique de la formation en question, un pays dont les frontières furent longtemps closes, toujours est-il que ses membres semblent avoir un besoin désespéré d’évasion. Un appétit que ce beau Continium est sans doute destiné à combler, puisque la musique qu’il nous offre s’apparente à une envoûtante invitation au voyage, dans toutes ses dimensions, qu’elles soient physiques ou temporelles.
Ce goût pour les harmonies épurées et les ambiances symphonico-planantes, qui imprègne presque chaque seconde de l’album, ne surprend guère quand on apprend que le leader du groupe, Antony Kalugin, architecte de formation, a fait ses armes dans le domaine de la new-age, participant entre 2003 et 2005 à une quarantaine d’albums de relaxation aux visées essentiellement commerciales. Mais que l’on se rassure, car Karfagen, quatuor impliquant notamment l’un de ses plus proches amis, l’accordéoniste Sergei Kovalev, (relativement discret, puisqu’il n’intervient que sur deux titres), mais aussi un deuxième claviériste (ce qui vous donne sans doute une vague idée de la tonalité instrumentale de la musique proposée…), représente en quelque sorte le versant intègre de son inspiration, celui où sa créativité peut enfin s’exprimer en toute liberté, sans barrière de style ou de genre. Un projet que ses activités musicales alimentaires lui ont en grande partie permis de financer, tout en convoquant un impressionnant panel d’invités, conférant à l’album un faste instrumental brillant et coloré. Guitares électrique et acoustique, flûte, accordéon, batterie authentique, mais aussi quelques chœurs et divers instruments ethniques, sont ici de la fête.
Jamais lénifiantes, gorgées de mélodies suaves et sensuelles, les compositions de Continium sont en tout cas de véritables parangons d’élégance sensible, parcourant des horizons sans cesse changeants, tour à tour fébriles ou délicatement poétiques. Leur légèreté pastel, étayée par des arrangements carrés et de solides progressions instrumentales, évoque un mélange entre le Gandalf le plus généreux et Camel (celui, totalement instrumental, de The Snow Goose), avec un timbre parfois un brin synthétique (on pense alors aux néerlandais d’Odyssice, voire à Chance, quoique le son soit ici globalement moins superficiel et plutôt affranchi des clichés néo-progressifs), mais le plus souvent relevé par des claviers analogiques du meilleur goût. Par ailleurs, les rivages visités, unis par un même lyrisme aérien, s’avèrent d’une probante variété, entre progressif enivré, folklore celtique ou médiéval, piano classisant, et même quelques attrayantes petites touches jazzy, dessinant un parcours contrasté aux multiples reflets.
Depuis l’introduction éthérée de «A Winter Tale», se résolvant sur un fringant solo de guitare et de virevoltantes boucles de claviers, en passant par les ritournelles sautillantes de «Silent Anger» ou le refrain délié de «Old Legends», entrecoupé de pétillantes répliques de piano, jusqu’à un intermède classique au piano empreint de nostalgie rêveuse (seule composition signée par Oleg Polianskiy, deuxième claviériste du groupe), Continium suit un cours à la fois fluide et mouvant, frais comme un torrent de montagne au printemps. Pivot de l’album, «Amused Fair» (8:13 mn) fait l’objet de quelques brillantes passes d’arme entre guitare et claviers, avant de se conclure sur un apaisement langoureux, gorgé de flûte cotonneuse. Les compositions compensent leur relative brièveté (entre 4 et 5 mn dans l’ensemble, excepté le titre sus-mentionné, et «A Winter Tale», divisé en deux sections relativement indépendantes) par leur prestance déliée et la cohérence de leur agencement, donnant lieu à un périple instrumental presque scénarisé.
Parler, à ce stade de la description, de réussite, serait redondant. Dire que la musique de Karfagen est belle serait aussi juste, mais ne lui rendrait pas encore, à mon sens, totalement justice. Car Continium possède ce qui fait défaut à beaucoup de productions symphoniques instrumentales, et qui l’empêche de s’engluer dans des excès de joliesse inconsistante : une âme, tout simplement. Mais trêve de lyrisme laudatif, si vous aimez les belles mélodies, le romantisme à fleur de peau et la grâce instrumentale aérienne, jetez donc une oreille (voire les deux) sur cet album. Vous m’en direz des nouvelles…
Olivier CRUCHAUDET
(chronique parue dans Big Bang n°63 - Automne 2006)

